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Venezuela : Maduro, bilan d'un an sans Chavez

Nicolas Maduro a succédé à Hugo Chavez, mort le 5 mars 2013 © AFP
Nicolas Maduro a succédé à Hugo Chavez, mort le 5 mars 2013 © AFP

Il y a tout juste un an, Nicolas Maduro prêtait serment devant l’Assemblée nationale vénézuélienne et prenait son poste de Président de la République, malgré les contestations de l’opposition. Successeur du charismatique Hugo Chavez, il arrivait à la tête de l’Etat dans un contexte mouvementé ; aujourd’hui, il doit faire face à une grave crise qui a déjà fait 41 morts. A Pâques, des manifestants ont même brûlé des portraits du président, en référence à la coutume pascale vénézuelienne, avant de demander la "résurrection de la démocratie". Bilan d’un an de gouvernance avec Olivier Folz, enseignant à l’université de Lorraine et membre du GEIVEN (Groupe d'études interdisciplinaire sur le Venezuela).

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Quel bilan peut-on faire de la politique de Nicolas Maduro après un an de pouvoir ?

Politique ?
Olivier Folz
: Le parti de Maduro est toujours majoritaire dans le pays, on l’a vu avec son succès aux municipales. En effet, le Parti socialiste unifié du Venezuela a gagné 242 municipalités sur les 335 mises en jeu, alors que l'opposition n'en a eu que 75. En revanche, il y a une érosion du vote chaviste, c'est incontestable. Quand Chavez avait été élu en 2012, il avait réuni plus de 8 millions de voix, alors que Maduro en a eu que 7,5 millions.

Economique ?
O.F
. : "2013 a été l'année de la guerre économique", selon les termes du gouvernement. L'inflation a atteint 56,2 % (la plus forte de tout le sous-continent). Le PIB n'a augmenté que de 1 %, alors qu'en 2012, il était à plus de 5 %. Le chômage stagne autour des 7/8 %. Et le gros problème, ce sont les pénuries. Elles résultent de plusieurs facteurs, dont la politique d'échange. Toutes les grandes entreprises ne pouvant pas accéder directement à la monnaie internationale, elles ne peuvent pas acheter de produits à l'extérieur, sachant que le Venezuela est monoproducteur et monoexportateur - 95 % du montant des recettes d'exportation viennent du pétrole. Le pays ne produit presque rien, donc il doit énormément importer, mais sans dollars, les Vénézuéliens peuvent difficilement importer. Il y a aussi des secteurs qui accaparent certains produits que la population ne peut pas, ou presque pas, acheter. La contrebande est aussi un facteur de pénurie, ainsi que l'achat compulsif. Comme les gens savent qu'ils manquent de certains produits, comme le papier toilette, ils se précipitent dessus dès qu'ils ont écho d'un arrivage, et le stock disparaît très vite.
Il y a aussi des points positifs : le gouvernement dit qu'il a augmenté le salaire minimum de 59 % sur 2013. Et c'est comme ça qu'il compense l'inflation. Autre amélioration : aujourd’hui le secteur formel représente 61 % alors qu’il est parti de très bas. Quand on sait qu’en Amérique latine, une grande partie de la population travaille sans être déclarée, c’est une bonne chose.  

Sociétial ?
O.F. :
Le gros problème en ce moment au Venezuela, c'est l'insécurité, le taux d'homicides est énorme. Il y a entre 20 000 et 25 000 morts par an, dont les vrais responsables sont les trafics de drogue. Pour essayer de pallier ces problèmes, le gouvernement a adopté une loi pour le désarmement et le contrôle des armes (11 juin 2013). Le gouvernement a mis en place le plan "patrie sure" et la mission "A toda vida". Dans tous les quartiers un peu "chauds", les habitants effectuent des rondes avec la police ou l'armée pour essayer de sécuriser le quartier. Cette organisation avait plutôt fonctionné, puisque tout le monde, opposition comme gouvernement, avait constaté une baisse de la délinquance et donc des homicides. Mais avec tout ce qui s'est passé ces derniers temps, il n'y a plus de patrouilles et, forcément, cela est reparti à ma hausse. De plus, il y a eu la mise en place de pensions octroyées aux personnes du troisième âge et à celles qui n'avaient pas cotisé. Côté éducation, 15 universités ont été construites.
 
Nicolas Maduro, l'actuel président vénézuélien, lors d'un rassemblement de son parti © AFP
Nicolas Maduro, l'actuel président vénézuélien, lors d'un rassemblement de son parti © AFP
 
Comment le gouvernement gère-t-il la crise qui secoue le pays depuis deux mois ?

O.F. : La répression des manifestations a été assez violente et, face à la montée de la violence, le gouvernement a appelé au dialogue. Il y a eu une réunion entre gouvernement et opposition jeudi 10 avril. Chaque camp a dit ce qu'il avait à dire. C'était important et les relations étaient extrêmement tendues. On était au bord de la guerre civile. Mardi 15 avril, les deux camps se sont de nouveaux réunis. L'opposition a demandé la libération des prisonniers politiques, dont le leader Leopoldo Lopez, ainsi qu’une nouvelle désignation des autorités du Conseil national électoral. Comme il y avait eu des rumeurs de fraudes fiscales et électorales lors de l'élection de Maduro, l'opposition demande un renouvellement des instances dirigeantes, ce qui est tout à fait logique, pour essayer d'équilibrer le rapport de force au sein de cette institution. Même chose pour le tribunal suprême de justice. Maduro, lui, a annoncé de nouvelles mesures économiques pour le 22 avril. Il parle de réforme fiscale et, apparemment, il s'agirait une augmentation des impôts sur le revenu. Il a aussi demandé aux Vénézuéliens d'arrêter le modèle de consommation à outrance, puisque l'objectif est de réduire les importations.
 
Quelles peuvent-elles les conséquences de cette crise sur le gouvernement ?

O.F. : Une chose est sûre : ils ne démissionneront jamais, ce n'est pas possible. Car démissionner, c'est mettre un point d'arrêt à la révolution bolivarienne, le processus enclenché avec l'accession au pouvoir d'Hugo Chavez, en 1988. En revanche, et c'est là où cela peut être dangereux, si ce climat hostile continue à progresser, il est possible que l'on arrive à un affrontement entre les deux camps. Les gens des quartiers, qui ne sont pas sortis jusqu'à présent, descendraient dans la rue et casseraient tout. Il y a toujours ce souvenir de la révolte sociale de 1989 où, en trois jours, il y a eu 2000 morts et les gens ont surtout peur de ça. Pour le moment, cela ne s'est pas passé, le gouvernement réussi à tenir ses troupes, mais si cela continue, il risque d'y avoir affrontement. Cela entraînerait l'intervention de l'armée qui reprendrait les choses en main (au Venezuela, comme dans de nombreux pays d'Amérique latine, l'armée joue un rôle prépondérant) et on arriverait sur un schéma avec un grand point d'interrogation. Pour moi, le souci, c'est ça : si l'armée prend le pouvoir, que va-t-il se passer ?
Des étudiants vénézuéliens lors de manifestations contre le gouvernement © AFP
Des étudiants vénézuéliens lors de manifestations contre le gouvernement © AFP
 
Les Vénézuéliens regrettent-ils Chavez ?

O.F. :
C'est du 50/50. Chavez était, pour tout le monde, l'homme fort. Des gens comme lui, avec un tel charisme, il n'y en a pas tout le temps. Maduro à côté de Chavez, il fait un peu "léger". Il ne peut pas fédérer comme Chavez. Chavez était militaire, donc l'armée était derrière lui et il arrivait à fédérer les civils (du moins ceux qui étaient dans son camp), parce qu'il était la figure du leader charismatique de la révolution bolivarienne. Le problème de Maduro, c'est que les gens sentent qu'il n'est pas préparé, qu'il n'est pas à la hauteur de sa fonction. Et du coup, il y a beaucoup de doutes. Le fait qu'il ait gagné de très peu (223 000 voix seulement) est très révélateur de cet état d'esprit. Chavez, lui, avait tout le temps gagné largement. Et tout ce qui se passe actuellement vient aussi de cette victoire très étriquée, du fait que ce n'est plus Chavez. Maduro est forcément plus faible que Chavez, donc on peut s'attaquer à lui.
 

D'après un sondage de l'institut Datos sur le climat politique général du Venezuela, en février 2014, voici ce qui en ressort:

- 27% de la population sont pro-gouvernement alors que 53% soutiennent l'opposition.
- 27% qualifient de positive la situation politique tandis que 72% la pensent négative.
- 17% pensent que leur situation est meilleure qu'il y a un an; 25% la jugent pareille et 57% la trouvent pire.
- 53% estiment que la situation va empirer dans les six prochains mois. Seulement 19% sont optimistes.