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Victoire de Copé à l'UMP : mais qu'est ce que la droite décomplexée ?

Jean-François Copé, président de l'UMP et promoteur de la droite décomplexée
Jean-François Copé, président de l'UMP et promoteur de la droite décomplexée

C'est une sorte de mantra que répète Jean François Copé, et qui lui a certainement permis de remporter la course à la présidence de son parti, l'UMP : le mantra de la droite décomplexée. Cette droite qui n'aurait plus à avoir honte d'être de droite, pourrait assumer ce qui la constitue, combattrait le "politiquement correct". Une droite décomplexée, parce qu'avant elle était complexée ? Ou bien simplement décomplexée vis à vis de certaines notions exploitées par le Front National ? Entretien avec Jean-Yves Camus, spécialiste de l'extrême droite française, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

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Jean-Yves Camus : “Le syndrome de la droite depuis la guerre c'est d'avoir honte de s'appeler droite“

Jean-Yves Camus, politologue, spécialiste de l'extrême droite
Jean-Yves Camus, politologue, spécialiste de l'extrême droite
Quelle définition donneriez-vous à cette appellation de "droite décomplexée" ?

Jean-Yves Camus : Cela signifie déjà que la droite, si elle est désormais décomplexée, avait un complexe jusqu'à ce jour. Ce qui ne me paraît pas particulièrement évident, parce qu'on a vu dans l'histoire de la Vème République des hommes politiques très à droite et qui s'affirmaient comme tels : je pense notamment à Charles Pasqua qui n'avait pas peur d'affirmer à certains moments qu'il avait des valeurs communes avec le Front National. Je rappelle qu'en 1977 lors des élections municipales, le RPR fraîchement créé avait pris sur ses listes dans pas mal de villes, y compris à Paris, dont le maire était Jacques Chirac, des militants du parti des "Forces Nouvelles" qui était clairement un parti d'extrême droite. Donc, droite complexée, oui dans une certaine mesure puisque c'est vrai qu'il y a un syndrome qui frappe la droite française depuis 1944, qui consiste, à cause de ce qu'il s'est passé durant la guerre, à avoir honte de s'appeler "droite". Quand on regarde les intitulés des partis de droite à cette époque, c'est le Parti Républicain de la Liberté, le Centre National des Indépendants Paysans, puis ça continue du côté Gaulliste avec le Rassemblement du Peuple Français et l'Union pour la Défense de la République. Finalement le mot droite n'apparaît jamais. Mais le problème n'est pas de s'auto-désigner comme droite, c'est de savoir quelle droite on incarne.

Il y a donc plusieurs droites, mais avec ce principe de droite décomplexée, on s'y perd un peu…

J-Y.C : Il y en a au moins trois, René Rémond (Politologue et historien français, 1918-2007) l'a bien démontré, et aujourd'hui certainement au moins une quatrième. L'ambiguïté fondamentale de l'UMP, c'est qu'elle était conçue par Nicolas Sarkozy pour être une machine de guerre susceptible de le porter au pouvoir et de l'y maintenir, mais elle était une sorte d'auberge espagnole dans laquelle on trouvait des traditions diverses des droites : une droite libérale que symbolisaient bien les gens qui venaient de l'UDF, mais aussi des membres de la tradition chrétienne-démocrate, et des membres du défunt RPR. Mais un RPR post-gaulliste, comme Nicolas Sarkozy l'était lui-même. La droite libérale de Sarkozy est libérale en économie, mais absolument conservatrice, voire un petit peu d'avantage, sur les questions de société, et c'était là l'ambiguïté définitive de l'UMP : soumise à la concurrence du FN à un moment donné et acquise à une sorte de contre-révolution anti-mai 68, elle ne pouvait qu'évoluer vers ce qu'est aujourd'hui Jean-François Copé.

Mais est-ce qu'on peut dire qu'être décomplexé à droite c'est être décomplexé par rapport aux idées du Front National ?


J-Y.C : La question reste encore ouverte : de savoir si Jean-François Copé président de l'UMP sera sur la même ligne que Jean-François Copé candidat. Il va y avoir à cet égard un test extrêmement important qui est la composition de la nouvelle direction. Ou bien Copé jouera la carte de la main tendue aux partisans de son adversaire et on aura une direction qui sera assez "œcuménique", et il ne pourra pas aller aussi loin en tant que président qu'il l'a fait en tant que candidat. Ou bien alors, on va véritablement assister à une prise en main de l'appareil par les copéistes sur la ligne du "manifeste pour une droite décomplexée", et là je doute que tous les partisans de François Fillon continuent de suivre le parti sur cette ligne. Toute la question est de savoir si les adhérents (ce sont qui votent, pas les sympathisants), sont à la traîne du Front National, ou si indépendamment de l'existence du Front National, ils ont évolué. Parce que l'opinion a évolué, parce que le centre de gravité de la vie politique s'est déplacé vers la droite. Est-ce qu'aujourd'hui il n'y a pas des choses qui étaient indicibles dans la période post soixante-huit et qui le sont devenues ? Comme par exemple la remise en cause du multiculturalisme ? Je crois que ce n'est pas que par rapport au FN que ces gens [de droite] se déterminent, mais via à vis d'un climat général. Dans lequel le FN a pris sa part, c'est tout à fait vrai, mais pas seulement.

Guillaume Peltier, co-fondateur du mouvement “La droite Forte“, première motion de l'UMP
Guillaume Peltier, co-fondateur du mouvement “La droite Forte“, première motion de l'UMP
Mais sur quels thèmes se fait cette décomplexion, avant tout ?

J-Y.C :
Il faut parler de Guillaume Peltier , avec son mouvement "la droite forte" qui est arrivé en tête des motions de l'UMP. Guillame Peltier écrivait dans "Jeunesse Action chrétienté". Je crois que c'est important de bien citer le titre. On est alors en 1999, le FN implose, Peltier quitte le parti de Jean-Marie Le Pen et part chez Bruno Mégret . A l'intérieur du MNR Mégretiste, il dirige une tendance, si on peut dire, extrêmement minoritaire, celle des catholiques affirmés et traditionnels. Mais sur quoi fait campagne ce journal "Jeunesse Action Chrétienté" dans lequel écrit Peltier ? Déjà sur le problème des droits des homosexuels, et sur la question de l'avortement. Je n'imagine pas un instant, à moins que ce soit un suicide politique, qu'aujourd'hui la ligne officielle de l'UMP copéiste  soit celle de Guillaume Peltier en 1999 sur l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse, NDLR). Mais sur des questions comme celle du mariage pour tous, il y a un créneau qui peut être occupé. Il y a aussi le refus du multiculturalisme et une focalisation sur la question de l'islam qui est en phase avec ce que disent la majorité des Français sur l'islam.

Ca confine un peu à l'islamophobie, quand même, non ?

J-Y.C : Le problème c'est qu'on a une séquence médiatique, dont on ne sait pas si elle va se poursuivre, mais qui donne des arguments aux gens qui sont sur cette ligne, puisque ces derniers temps l'islam ne s'est pas toujours présenté sous ses meilleurs atours. Donc on a un problème d'image de l'islam qui est très astucieusement récupéré par cette frange de la droite. Parce qu'on on a non seulement l'affaire Merah qui rentre en compte, mais la menace terroriste [islamiste intégriste] qui est diffuse même avant cette affaire, et puis ces questionnements sur la manière dont l'islam peut s'acclimater à la laïcité française. Et au passage on découvre que cette laïcité était en réalité une "christiano-laïcité", ou une laïcité judéo-chrétienne. Pendant des décennies on s'est fermés les yeux sur le fait que l'émergence de l'islam en France comme religion ancrée ici était inéluctable. Cette question a été collectivement refoulée, et particulièrement par la droite. De 1958 à 1981, la droite était au pouvoir et n'a jamais voulu s'en préoccuper.

On pourrait imaginer une alliance, un pont, entre le FN et l'UMP dans ce concept de droite décomplexée ?

J-Y.C : Il y a une illusion du côté de Jean-François Copé à mon sens : la dimension protestataire de l'électorat frontiste est telle que les alliances butteront toujours sur le fait que l'UMP, même copéiste, même avec Guillaume Peltier, même avec la droite forte, intransigeante, sera toujours perçue par cet électorat du FN comme une droite qui a été au pouvoir de manière répétée pendant des décennies et qui ne peut pas incarner un quelconque renouveau. Le Front National a cette particularité de pouvoir dire "nos solutions sont innovantes" puisqu'il n'a jamais été au pouvoir… Par contre ce qui est possible, c'est qu'aux prochaine élections municipales, un certain nombre d'alliances se nouent à la base entre des maires UMP en difficulté à l'issue du premier tour et des candidats frontistes. A mon avis, ces alliances se feront contre les appareils, parce que je ne pense pas que Jean-François Copé ira jusqu'aux alliances ouvertes. Mais elles pourront se faire. Parce qu'il ne faut pas oublier une chose, c'est que tout a commencé en 1983 à Dreux : un maire de droite fait alliance avec Jean-Pierre Stirbois pour gagner l'élection, et Jean-Pierre Stirbois n'était pas le plus modéré des frontistes. L'alliance a pourtant fonctionné…

Site du mouvement “La Droite Populaire“