Vidéo de propagande russe : « Je suis un monstre assoiffé de sang »

Propagande russe
"I’m a Russian Occupant" ("Je suis un occupant russe")
Par Evgeny Zhurov

Un ovni vient de se propager sur la Toile. Une vidéo très bien faite qui vise à exalter le sentiment patriotique russe et vitupère contre l’hypocrite "liberté" et la démocratie "pourrie" à l’occidentale.

dans

La toujours très intéressante page News Trending de la BBC a découvert un ovni. Celui lancé sur la Toile par Evgeny Zhurov, un cinéaste russe de 29 ans. Le film fait un carton, largement promu sur la page VKontakte dudit auteur (affichée comme "prorussianart"), l’équivalent russe de Facebook. Il s’agit d’une sorte de vidéo d’art et d’essai, typique de la production indépendante. I’m a Russian Occupant traite en fait du "conflit" avec l’Occident "sur un ton propagandiste russe de haute qualité", dit Zhurov.

Un objet embarassant

Une voix off y slame sur toutes sortes de symboles historiques, de Hitler à Gorbatchev en passant par la conquête spatiale, qui défilent devant les yeux du spectateur. Celui-ci se retrouve alors quasi hypnotisé par une musique de fond oscillant entre post-dubstep et electronica un brin clinique. On regarde cela comme un objet embarrassant, avec lequel on ne sait trop que faire. C’est hyperprovocant envers l’Ouest, mais très entraînant, futuriste, avec de jolis effets 3D. Et déjà vu trois millions de fois !

Le magazine en ligne Slate s’y est intéressé. Pour lui, cette vidéo mise en ligne le 27 février dernier "adopte les codes du jeu vidéo d’action". Ce qui permet au narrateur/joueur de dire en toute sérénité : "Je suis un occupant et j’en ai assez de m’excuser. Je suis un monstre assoiffé de sang." Un message pour qui ? "Sa cible dépasse le marché intérieur", puisque "les sous-titres sont disponibles en anglais, en allemand, en portugais, en espagnol et en slovaque".

Hyperprovocant, mais très entraînant et futuriste.

A la gloire de la guerre

Mais pourquoi est-ce de la propagande, dont le style morcelé et très géométrique rappelle l’avant-gardisme russe artistique des années 1920 et 1930, souvent au service du pouvoir ? Pour une raison toute simple : la vidéo titille le "sentiment patriotique", elle "glorifie l’histoire guerrière du pays, rappelant l’occupation de la Sibérie, des pays Baltes, de l’Asie centrale, ce qui, selon le narrateur, s’est soldé à chaque fois par une industrialisation et une amélioration de la qualité de vie". Et c’est aussi l’occasion "de rappeler l’occupation de l’Ukraine par l’Union soviétique", dont on voit bien comment elle résonne aujourd’hui.

Le site Vocativ a décrypté les paroles qui accompagnent la bande-image. "Le texte a été écrit par un écrivain russe, Alexeï Viktorovitch Ivanov, et la vidéo produite par un utilisateur de Vkontakte", No Okays, "qui anime un groupe qui poste des œuvres anti-occidentales». «C’est, note le site, peut-être l’œuvre de propagande pro-russe la plus réussie jamais réalisée. Les «valeurs occidentales» y sont moquées et résumées aux dollars et à la promotion de l’homosexualité.» Tout cela est signé "Votre occupant russe" et se conclut par un e-mail envoyé à Barack Obama, qualifié de "Maître du monde": "Prenez garde !"

Ambigu et martial

Sur sa chaîne YouTube, Zhurov a déjà publié trois autres vidéos en relation avec la politique de Poutine en Ukraine, du même acabit. Le dernier paragraphe du texte d’Ivanov est très explicite à cet égard, qui pointe les relations houleuses entre Moscou et l’Ouest. Cet Occident qui est vu ici comme une mauvaise adaptation, dans la réalité, de la série House of Cards . A propos de l’annexion de la Crimée, par exemple? "Comprenez-moi. Je n’ai pas besoin de votre hypocrite "liberté". Je n’ai pas besoin de votre démocratie "pourrie". Tout ce que vous appelez "les valeurs occidentales" m’est étranger."

Un message ambigu, martial voire militaire, aux accents menaçants : "Je construis la paix, j’aime la paix, mais je sais combattre mieux que quiconque." Le super-héros, quoi. On ne sait pas beaucoup de choses à propos d’Evgeny Zhurov. Une des rares occurrences du personnage sur le Web date d’octobre 2010, dans La Presse de Tunisie, lorsque "le premier prix de la 8e session du Festival international des arts plastiques de Monastir" lui avait été attribué… pour ses peintures. Il a fait du chemin depuis.