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Vieillissement : les robots arrivent en maison de retraite

Copie d'écran du reportage de France 3 : "Nao, un robot de compagnie investit une maison de retraite"

Au delà de l'aspect futuriste et technophile, avec les expérimentations de "robots sociaux" auprès des personnes âgées, que signifie cette volonté de remplacer l'humain par la machine dans l'accompagnement au vieillissement ?

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Il y a plus de 700 000 personnes âgées en maison de retraite en France, en 2017. Une grande partie d'entre elles sont dépendantes et sont prises en charge dans des établissements médicalisés, les EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes). L'âge moyen des résidents de ces établissements (au sein d'hôpitaux publics ou privés) est de 85 ans, et près d'un quart d'entre eux souffre de maladie d'Alzheimer ou apparentée.

Ces personnes sont prises en charge par des personnels médicaux et para-médicaux : aides-soignant(e)s, infirmier(e)s, psychomotricien(ne)s, kinésithérapeutes, médecins, psychologues, etc… Ces EHPAD, comme la majorité des hôpitaux publics français, sont en sous-effectifs de personnels, manquent de moyens et subissent des conditions de travail de plus en plus difficiles : les grèves et manifestations sont en augmentation dans ce secteur, et la situation ne semble pas évoluer favorablement. C'est dans ce contexte que la promotion "des robots de maison de retraite" a débuté, et leur expérimentation, lancée.

Un animateur docile et bon marché ?

Le "robot pour troisième âge" le plus connu est Zora (en réalité, le programme Zora est implanté dans le robot Nao de la société Aldebaran), dont le site "Bien vivre chez soi" fait la promotion avec un engouement non dissimulé :

"Autonome, doté de capteurs, il vous voit, vous entend et se déplace de façon autonome. Vous voulez chanter, jouer au loto, stimuler votre mémoire, faire des exercices thérapeutiques, connaître la météo, le repas du midi… Pour cela, aucun soucis, il suffit de demander ! Entièrement programmable via sa tablette, il s’ajuste en fonction des besoins de l’établissement. Imaginé et développé par la société belge Zora Robotics. Il a ensuite été implanté sur le robot humanoïde NAO, de la société française Aldebaran. Testé dans plusieurs maisons de retraites, Zora reçoit à chaque fois un très bon accueil de la part des résidents."

Les qualités de l'animateur cybernétique pour personnes âgées semblent infinies, et sa capacité à améliorer le sort des résidents fortement mise en avant. Il reste néanmoins plusieurs zones d'ombre, dont celle du remplacement des salariés par ces machines. Le journal en ligne "Senior actu", dans un article dithyrambique au sujet de Zora/Nao, rassure le lecteur à ce sujet, en invoquant la "complémentarité homme-machine" :

"Les robots ne peuvent pas tout faire, certes, mais ils peuvent réaliser tout ce que les êtres humains n’ont pas toujours le temps de faire ou les moyens de réussir."

Et si des doutes subsistent, l'un des associés de l'entreprise ayant conçu le robot vient définitivement déclarer l'inocuité sociale de l'engin : "Cette solution humanoïde n’est pas là pour prendre le moindre emploi à qui que ce soit. C’est un outil comme les autres, comme d’autres".

Zora/Nao est à l'origine en activité en Belgique, comme l'entreprise l'ayant développé. Un reportage datant d'avril 2015, démontre ses capacités — et comme l'indique le journaliste — le "travail" du robot en maison de retraite, pour 9 euros par jour :
 

Cours de gym et développement cognitif ?

Quel est l'intérêt concret d'introduire des robots dans les maisons de retraite, au delà de l'aspect gadget amusant ? Si le robot Nao et son programme Zora peuvent donner la météo et le menu du jour, un être humain peut aussi le faire. L'intéraction entre humains est-elle profondément différente de celle qui s'établit avec la machine ? Marie L., psychomotricienne et formatrice de personnels en EHPAD (qui souhaite conserver son anonymat pour des raisons d'éthique professionnelle), se questionne sur le bien-fondé de l'entrée de robots en maison de retraite : " Cette arrivée des robots est questionnante, puisque sur un plan relationnel, si un robot peut 'rentrer' en communication avec la personne, et ce de manière adaptée et cohérente, quelle est sa capacité empathique réelle ? Il semblerait que l'empathie ne soit pas, pour l'instant en tout cas, programmable. La relation se fait de manière verbale, et  le robot sait le faire, mais la relation se fait surtout de manière corporelle, particulièrement avec des personnes démentes qui ont besoin qu'on accroche leur regard, qu'on les touche, qu'on les effleure pour qu'elles puissent entrer en relation avec nous. Je doute fort qu'un robot soit capable de tels exploits. Et je ne parle pas des accompagnements en fin de vie, où la relation corporelle et sensorielle est primordiale pour accompagner la personne dans ses derniers moments."

Les robots n'ont pas d'âme, et sont insensibles : ils n'auraient donc pas d'autre fonction que de distraire, comme nous l'indique le site SeniorActu : "Les maisons de repos adoptent ce robot pour distraire leurs résidents, mais aussi, pour les inviter à rester en mouvement via des jeux de danse ou d’exercice physique".

C'est ainsi que la promotion de ces machines est faite : une sorte de complément, apportant des "plus", comme des cours de gymnastique, des quizz, ou des animations de danse. Ce reportage de France Télévision, dans un EHPAD d'Issy-les-Moulineaux tente de démontrer  cet aspect purement complémentaire du robot, en insistant bien sur le fait qu'"il n'est ni un aide-soignant, ni un animateur… mais un accompagnateur" :
 

Ces activités effectuées par un robot ne sont-elles pas, pourtant, un espace thérapeutique, que des personnels seraient censés occuper, avec une dimension d'attention psychologique particulière ? La psychomotricienne pense qu'une forme de détournement de l'activité réelle de ces établissements pourrait s'opérer avec l'introduction de robots tels Nao : "L'EHPAD est un établissement médicalisé, et ces derniers accueillent de plus en plus de personnes très malades (parkinson, alzheimer, maladies neurologiques, démences séniles, accidenst vasculo-cérébraux, etc). Ce sont des établissements de soins, et assurer une activité thérapeutique auprès d'une personne malade, quelle que soit sa pathologie, demande une finesse relationnelle dans la consigne, comme dans l'évaluation du résultat. Demander à une personne Alzheimer de travailler sur le souvenir et sur le temps, sur la saison, où l'on est, etc, ne sert pas seulement à lui redonner des repères, cela sert surtout à travailler certaines parties cérébrales à bon escient en l'amenant à se dépasser, à reprendre confiance, sans jamais être mis en échec. Ce dosage de l'accompagnement thérapeutique nécessite de l'observation, une bonne connaissance du dossier de la personne et une grande finesse non verbale et relationnelle, ainsi qu'une bonne dose d'empathie. Un robot, si évolué soit-il, ne peut pas assurer ces fonctions. Les activités en EHPAD sont à 80% thérapeutiques (les 20% restants sont de l'événementiel, comme des anniversaires, Noël, etc...). Donc oui, si le robot intervient en permanence dans les activités, cela va à l'encontre du soin et du thérapeutique"

Vieillesse et dépendance : cheval de Troie des androïdes ?

Il est difficile d'envisager l'introduction des robots humanoïdes dans les maisons de retraite médicalisées à partir du seul besoin réel et concret. Il est par contre évident que le marché de la robotique peine encore à démarrer auprès du grand public, et que les capacités supposées d'aide aux personnes de ces "androïdes" pourraient convaincre ce même grand public de leur intérêt, à terme. Roméo, un robot d'1,40m, vient démontrer la préoccupation des entreprises de robotique sur "l'acceptabilité sociale" aux robots humanoïdes. Cette acceptabilité passe — dans un premier temps — par l'aide aux personnes dépendantes, avec l'objectif d'arriver dans les foyers, mais cette fois-ci comme n'importe quelle autre innovation à visée divertissante. Les concepteurs de Roméo ne cachent d'ailleurs pas cette volonté :
 
Les robots arrivent dans les maisons de retraite. Demain, ils seront sans doute au domicile des personnes âgées. Outre le fait de changer les vieillards, nos vieillards, en faire-valoir des entreprises de technologie, il n'est pas défendu de s'interroger sur l'opportunité d'une telle "intrusion bienveillante" parmi les personnes âgées.

La France, déjà championne  de la consommation de médicaments,  est le pays qui détient le record européen du taux de suicide chez les plus de 65 ans. Son taux de suicide y est sept fois plus important que chez les plus de 15 ans.  En 2016, on recense plus de 5 millions de français seuls, soit 1 million de plus qu’en 2010.

De quoi faire saliver les marchands de ces "androïdes"nouvelle génération.