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Vins et pesticides : vous reprendrez bien un p'tit verre ?

L'éditeur de l'ouvrage, Actes Sud,  insiste sur le fait que les études du scientifique ont été depuis "republiées et confirmées" et qu'il a gagné sept procès en diffamation
L'éditeur de l'ouvrage, Actes Sud,  insiste sur le fait que les études du scientifique ont été depuis "republiées et confirmées" et qu'il a gagné sept procès en diffamation
AP Photo/Eric Risberg)

La France est l'un des plus gros consommateurs de pesticides au monde. Un chef cuisinier et un scientifique ont eu l'idée de faire goûter à des experts du vin onze pesticides parmi les plus répandus dans la vigne. Le résultat dans un livre qui vient de paraître est bluffant... et très inquiétant.

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Il s'agit d'un tabou. Et pas n'importe lequel, car il touche un domaine au coeur du patrimoine français : le vin, gloriole nationale, dont les exportations représentent 7, 9 milliard d'euros. Un joli pactole qui donne de jolies couleurs à l'économie française ( un site de renom a même poétiquement calculé que ces ventes représentaient l'équivalent de 156 avions-Rafales chaque année). 
"Faire à nouveau confiance à nos papilles, c'est toute l'idée du livre"explique Jérôme Douzelet qui reconnait vouloir "secouer le cocotier face au lobby des pesticides".
"Faire à nouveau confiance à nos papilles, c'est toute l'idée du livre"explique Jérôme Douzelet qui reconnait vouloir "secouer le cocotier face au lobby des pesticides".
(AP Photo/Michel Euler)


Ce tabou a pour nom pesticides.

Après les Etats-Unis et l'Inde, la France figure parmi les plus gros consommateurs de pesticides au monde. 20 % des produits phytosanitaires consommés en France sont dédiés à la vigne alors qu’elle n’occupe que 3 % de la surface agricole utile ! Utilisés à foison durant la croissance des plantes, il est logique  que ces substances chimiques se retrouvent dans nos verres.

Et cela fait mal.

Dans "Le goût des pesticides dans le vin" (Acte Sud ), les auteurs, Jérôme Douzelet et Gilles-Eric Séralini, observent  que "si les tonnages de pesticides publiés par les ministères ou les organismes agricoles sont déjà impressionnants, il sont malheureusement faux. Seuls sont comptabilisées dans le monde les matières déclarées actives par les industriels. Les résidus de pétrole oxydés qui leur sont associés sont encore plus toxiques, mais ils comptent pour du beurre, étant décrétés par les fabricants "inertes et confidentiels".
Rassurant.
Il est possible d'apprendre à reconnaitre le goût des pesticides de la classe des fongicides et herbicides.
Il est possible d'apprendre à reconnaitre le goût des pesticides de la classe des fongicides et herbicides.
AP Photo/Francois Mori)

 

2920 microgrammes de pesticides dans le vin


Et il serait faux de penser que l'on trouve des traces de ces résidus chimiques uniquement dans des bouteilles de qualité médiocre.
 
Le Sénat vient d'adopter une proposition de loi PS créant un fonds d'indemnisation des victimes des produits phytosanitaires, contre l'avis du gouvernement. Cette proposition de loi a "<em>vocation à faciliter le parcours de reconnaissance et d'indemnisation des maladies</em>" liées aux produits phytosanitaires, a dit son auteur Nicole Bonnefoy.<br />
 
Le Sénat vient d'adopter une proposition de loi PS créant un fonds d'indemnisation des victimes des produits phytosanitaires, contre l'avis du gouvernement. Cette proposition de loi a "vocation à faciliter le parcours de reconnaissance et d'indemnisation des maladies" liées aux produits phytosanitaires, a dit son auteur Nicole Bonnefoy.
 
(AP Photo/Bob Edme)

Les pesticides, selon l'association Générations futures citée dans le livre, sont présents dans 100 % des bouteilles de vins conventionnels. Et les auteurs de l'ouvrage de citer un grand cru classé de Saint-Emilion qui contenait "au moins 360 microgrammes par litre de résidus de folpet, un neurotoxique (...) proche de la thalidomide susceptible d'engendrer de graves malformations congénitales". 

Jérôme Douzelet enfonce le clou : "Si ces doses (de pesticide) se trouvaient dans l'eau du robinet, les autorités la déclareraient impropre à la consommation". Et de préciser que les doses limites de pesticides acceptables dans l'eau sont de 0,1 microgramme par litre alors que les analyses effectuées en révélaient, en moyenne, 2920 fois plus dans les vins !
 

Le marketing de la peur ?


L'ouvrage, comme il se doit, a fait réagir les viticulteurs dit "conventionnels". Pour Delphine Fernandez, viticultrice et co-présidente des Jeunes agriculteurs du Gard, il s'agit "d'un coup de communication qui surfe sur la vague du marketing de la peur par rapport à notre alimentation. Entre les délais avant récolte et le processus de vinification, les traces de pesticides que l'on pourrait retrouver sur la baie du raisin sont dégradés", assure la jeune femme, qui parle de "traitements raisonnés".
 
"Comment les produits tueurs de vie n'auraient-ils pas d'effet secondaire dans le joli verre à pied ?" se demande Gille-Eric Séralini
"Comment les produits tueurs de vie n'auraient-ils pas d'effet secondaire dans le joli verre à pied ?" se demande Gille-Eric Séralini
(AP Photo/Francois Mori)

Goûter les pesticides pour mieux les reconnaitre


Mais l'ouvrage va beaucoup plus loin.
Il relate une expérience hors norme. Les auteurs ont organisé des "dégustations" de pesticides pour dénoncer leur présence dans le vin. Un protocole en trois étapes  auquel se sont soumis depuis 2015, plus de 70 professionnels de la gastronomie et du vin dont les grands chefs Marc Veyrat (qui vient d'obtenir pour la troisième fois trois étoiles au guide Michelin et qui signe la préface), Régis Marcon ou encore le réalisateur de "Mondovino" Jonathan Nossiter.
La progression des surfaces au label "AB" a bondi de 14% entre 2015 et 2017, et 176 hectares sont en conversion cette année, mais la viticulture biologique ne couvre que 1,9% des surfaces de la Champagne sur les 34.000 hectares que compte l'appellation, selon les chiffres de l'Agence Bio.<br />
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La progression des surfaces au label "AB" a bondi de 14% entre 2015 et 2017, et 176 hectares sont en conversion cette année, mais la viticulture biologique ne couvre que 1,9% des surfaces de la Champagne sur les 34.000 hectares que compte l'appellation, selon les chiffres de l'Agence Bio.

 
(AP Photo/Bob Edme)

Tous ont été invités à goûter des pesticides dilués dans de l'eau aux doses où ils ont été identifiés dans des vins non bio, y compris de grands crus.
Jérôme Douzelet confiait à l'Agence France Presse : " Ce n'était pas évident, il y a une forte résistance psychologique: quand on porte le verre aux lèvres, on a l'image des têtes de mort sur les bidons". On se dit que c'est cinglé alors que quand on achète notre bouteille de vin ou notre sachet de thé rempli de résidus de pesticides, on ne se pose même pas la question. C'est le fruit d'années et d'années de marketing de la part des industriels de la chimie qui présentent ces produits comme inertes, éliminés par magie..."

Gilles-Eric Séralini complète : " J'ai calculé qu'avec ce que nous faisions goûter à nos testeurs, nous étions 50 000 fois au-dessous des doses reconnues sans effet par les fiches toxicologiques officielles".

Et le goût alors ? Sur la langue, ils évoquent quoi ces fameux pesticides ?
Selon les professionnels qui se sont prêtés à l'expérience, ces substances chimiques évoqueraient pêle-mêle : la vanille, l'aspirine, le carton le bois putréfié, la crème de soin, le pneu brûlé, la lessive, la poussière etc.

A la vôtre ?