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Violences en Macédoine : d'où viennent-elles ?

Un habitant de Kumanovo devant une maison endommagée, au lendemain du weekend de violences entre la police et un groupe armé, le 11 mai 2015.<br />
Un habitant de Kumanovo devant une maison endommagée, au lendemain du weekend de violences entre la police et un groupe armé, le 11 mai 2015.
AP Photo/Visar Kryeziu

Après les incidents qui ont causé la mort de 22 personnes le 9 mai 2015 au Nord de la Macédoine, les craintes d'un conflit inter-ethnique dans cette république d'ex-Yougoslavie sont ravivées.

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Quatorze ans après un violent conflit entre populations slave et albanaise, la Macédoine a été le théâtre d'affrontements entre la police et un groupe armé ce 9 mai 2015, avec pour toile de fond une grave crise politique.

Petit rappel des faits. Après un week-end de violences dans la ville de Kumanovo, au Nord de la Macédoine, 30 personnes ont été mises en examen ce lundi 11 mai. Elles ont été inculpées de "terrorisme et d'avoir mis en danger l'ordre constitutionnel et la sécurité". Parmi elles, 18  Kosovars, 11 Macédoniens (dont deux vivent au Kosovo) et un Albanais (qui réside en Allemagne).

À l'origine de leur inculpation : leur incursion dans cette ville à majorité albanaise. Le samedi 9 mai, la police macédonienne disait y traquer "un groupe armé venu d'un pays voisin" pour mener "une attaque terroriste contre les institutions de l'État, en bénéficiant d'un soutien sur place." Des combats ont suivi la traque, tuant 22 personnes, dont huit policiers et quatorze "terroristes". Très vite, la presse locale a estimé que le "pays voisin" d'où venaient ces hommes correspondait au Kosovo, situé à peine à 15 Km, et dont la majorité de la population est albanaise.

Déjà trois semaines auparavant, dans la nuit du 20 au 21 avril, une quarantaine d'hommes se revendiquant de l'UÇK (Armée de libération nationale albanaise) avaient attaqué un poste de police à Gosince, à la frontière kosovare et réclamé la création d'un État albanais sur ce territoire du Nord de la Macédoine.

Départ des forces spéciales de la police macédonienne de la ville de Kumanovo le dimanche 10 mai. Les combats ont tué 8 policiers et 14 hommes suspectés de "terrorisme".
Départ des forces spéciales de la police macédonienne de la ville de Kumanovo le dimanche 10 mai. Les combats ont tué 8 policiers et 14 hommes suspectés de "terrorisme".
AP Photo/Visar Kryeziu

Un précédent conflit en 2001

Les combats du 9 et du 10 mai - les plus violents qu'a connu le pays en 14 ans - ont provoqué l'inquiétude des Nations unies, de l'Union européenne (la Macédoine est candidate à l'adhésion à l'UE depuis dix ans) et de l'Organisation du traité de l'Atlantique-Nord (OTAN), ravivant les souvenirs d'un précédent conflit, en 2001.

Cette année-là, dix ans après l'indépendance pacifique de la Macédoine - dans les mêmes années, celles de la Croatie et de la Bosnie, elles aussi issues de l'ex-Yougoslavie, s'étaient faites dans la violence - une guérilla albanaise, l'UÇK, s'est rebellée contre le pouvoir, réclamant davantage de droits pour les siens. Le conflit a pris fin au bout de six mois, le 13 août, avec les accords d'Ohrid. Ils ont notamment doté la langue albanaise d'un nouveau statut et élevé à 30 % le taux de participation des Albanais dans l'administration.

Le pourcentage d'Albanais augmente au détriment du reste de la population macédonienne.
Marina Glamotchak, sociologue et chercheuse

Si aujourd'hui les craintes sont si vives, c'est parce que les populations de Macédoine obéissent à un équilibre fragile. En 1994, un recensement indiquait que 23 % de ses 2,1 millions d'habitants sont albanais. "On parle maintenant de 40 %, même si cela reste difficile à prouver, relève Marina Glamotchak, sociologue et chercheuse indépendante spécialiste de l'espace yougoslave. La population albanaise est la plus jeune d'Europe, que l'on se situe au Kosovo, en Macédoine ou en Albanie... l'âge moyen se situe entre 23 et 25 ans. Cela signifie que la natalité est importante. Ainsi, au fur et à mesure, le pourcentage d'Albanais augmente, au détriment du reste de la population macédonienne."

Depuis les accords d'Ohrid, l'ex-guérilla a dû rendre les armes (des doutes subsistent cependant quant à la réalité de cette reddition) et s'est reconvertie en politique, devenant l'Union démocratique pour l'intégration (DUI). Ce parti est aujourd'hui le principal allié des conservateurs, parti du Premier ministre macédonien Nikola Gruevski. Reste, pour Marina Glamotchak, que les accords, signés sous l'égide de l'UE et de l'OTAN, "ont davantage renforcé les communautarismes que l'État macédonien". 

Des populations qui débordent les États

Au-delà de la seule Macédoine, "les nouveaux États issus de l'ex-Yougoslavie ont révélé des questions de nationalité : serbe, croate, bosniaque et, maintenant, albanaise, analyse Marina Glamotchak. Les États ne couvrent pas complètement leur population - au sens d'origine ethnique - et de fortes minorités nationales se forment à l'extérieur d'eux", constituant ainsi un "débordement de l'État". 

Le Premier ministre d'Albanie Edi Rama (à gauche), et son homogue kosovar Isa Mustafa, à Tirana le 9 mars 2015.
Le Premier ministre d'Albanie Edi Rama (à gauche), et son homogue kosovar Isa Mustafa, à Tirana le 9 mars 2015.
AP Photo/Hektor Pustina

Encore récemment, un mois avant les violences de Kumanovo, le 6 avril, le Premier ministre d'Albanie, Edi Rama, a déclaré dans un entretien à la télévision kosovare qu'une unification de son pays et du Kosovo verrait le jour, provoquant de vives réactions de la part de la Serbie et de l'UE.

Malgré cela, les dirigeants politiques de la communauté albanaise en Macédoine ont condamné les "tentatives de déstabilisation" à Kumanovo. Les pays voisins ont également réagi : l'Albanie et le Kosovo ont chacun appelé au calme, tandis que la Serbie a renforcé ses troupes à sa frontière avec la Macédoine. Ce mardi 12 mai, Pristina a également souhaité "une coopération policière étroite avec la Macédoine pour élucider toutes les circonstances qui ont mené à cette situation inacceptable et injustifiable".

"Détourner l'attention des turpitudes du gouvernement"

A propos des événements du 9 mai, Marina Glamotchak relève que l'on parle de "terrorisme" sans qu'il y ait pourtant eu la moindre revendication. Pour certains, ces événements trouveraient une explication propre à la Macédoine. Ainsi, Nano Ruzin, ex-ambassadeur de la Macédoine auprès de l'OTAN cité par le quotidien Libération, estime qu'ils permettent de "créer un sentiment d'unité nationale, redorer le blason de la police et détourner l'attention des turpitudes du gouvernement".

Depuis plusieurs mois, le pouvoir est plongé dans des soupçons de corruption, lancés par l'opposition et, notamment, par Zoran Zaev, le président de l'Union sociale-démocrate. Le pouvoir aurait même mis sur écoute près de 20 000 personnes : hommes politiques, journalistes et dignitaires religieux. Il s'agit, selon l'analyste politique Biljana Vankovska citée par l'AFP, de "la plus grave crise politique depuis l'indépendance" de la Macédoine. Ce dimanche 17 mai, une manifestation devrait avoir lieu pour réclamer la démission du gouvernement.