Info

Vis ma vie d’astronaute : à quoi ça sert ?

La spationaute américaine Karen L. Nyberg dans la station spatiale internationale / photo twitter de Karen L. Nyberg
La spationaute américaine Karen L. Nyberg dans la station spatiale internationale / photo twitter de Karen L. Nyberg

Le spationaute canadien Chris Hadfield a conquis la toile en publiant des photos et des vidéos de lui en train de se laver les dents ou de chanter dans la Station spatiale internationale. Une mise en scène de gestes du quotidien qui plaît au public mais quelle en est l’utilité  pour la recherche spatiale ? Ces images qui font le tour du monde ne desservent-elles pas la crédibilité des missions lancées en orbite à coup de milliards de dollars ? Réponses avec deux astronautes français.

dans
Se laver les dents, les cheveux, pleurer, boire du café, tomber malade, … Banal. Sauf quand il s’agit de le vivre en apesanteur et que chaque goutte d’eau se transforme en bulle. Ces instants de la vie quotidienne sont partagés de plus en plus sur internet par les spationautes canadiens ou américains en mission dans la Station spatiale internationale (ISS voir notre encadré).  La super star de la toile ces derniers mois s’appelle Chris Hadfield. Ce Canadien de 53 ans a passé six mois dans la SSI. Depuis l’espace, il a publié très régulièrement des moments de sa vie quotidienne en orbite sur de nombreux réseaux sociaux : Twitter, Google hangout, Facebook , Tumblr, Google+ ou encore YouTube.
 

Un tweet de Chris Hadfield sur la vie à bord : “Bonjour la terre, changement de plans, la marche dans l’espace sera pour demain. Chris Cassidy et Tom Mashburn tiennent leurs combinaisons prêtes“
Un tweet de Chris Hadfield sur la vie à bord : “Bonjour la terre, changement de plans, la marche dans l’espace sera pour demain. Chris Cassidy et Tom Mashburn tiennent leurs combinaisons prêtes“
Comment mange-t-on, pleure-t-on, se soigne-t-on quand on est malade ? Autant de questions des internautes auxquelles il a répondu en tweets, en vidéos (voir en encadré) ou en photos (voir ci–dessous) relayées bénévolement sur les réseaux sociaux par ses deux fils sur le sol terrien : « Papa voulait utiliser un moyen d’aider les gens à se rendre compte de la réalité de la vie d’un astronaute, pas seulement le glamour ou la science, mais aussi les activités quotidiennes », confiait Evan, 27 ans, au quotidien anglais The Guardian.

Ses aventures dans l’espace ont soulevé un engouement phénoménal sur la toile. Son compte Twitter dépasse les 995 000 followers. Un tchat avec les internautes a dépassé les 7 500 commentaires sur le site de forums Reddit  . « Ces missions spatiales sont financées sur fonds publics pour la plupart et donc on est redevable vis à vis du contribuable »,  explique Jean-François Clervoy, spationaute de l’Agence spatiale européenne (ESA).  « On montre quelque chose qui sert l’image de notre pays, qui sert la « Connaissance » au sens large et l’avenir de l‘humanité. »

Karen L. Nyberg en train de se laver les cheveux / Photo extraite d'une vidéo de Karen L. Nyberg
Karen L. Nyberg en train de se laver les cheveux / Photo extraite d'une vidéo de Karen L. Nyberg
David Bowie

Cet échange répond aussi à la curiosité des terriens qui ont bien du mal à imaginer ce qui se passe en mission dans l’espace. « Pour tout le monde l’espace c’est quelque chose de virtuel au–dessus de l’atmosphère », raconte Jean-François Clervoy. « C’est difficile à  comprendre. C’est impalpable à la fois physiquement et intellectuellement. Ça dépasse l’entendement habituel. »

En partageant leurs activités à bord de la Station spatiale internationale, les astronautes rendent plus concret la vie dans l’espace. Dernièrement, c’est la nouvelle venue dans la station, l’américaine Karen L. Nyberg, qui montrait en vidéo comment elle se lavait les cheveux en apesanteur (voir vidéo en encadré). L’eau est rationnée et vole en gouttelettes dans l’air. Elle est ensuite récupérée par le système de ventilation et transformée en eau potable, tout comme l’urine de l’équipage.  Rien de ne se perd à 370 km au dessus de la Terre. Son compte Twitter dépasse aujourd’hui les 50 000 followers. Elle aussi publie régulièrement des vues de la terre depuis l’ISS (voir photo ci-dessous).
 

Le delta du Nil vu de l'espace, photo twitée par Karen L. Nyberg
Le delta du Nil vu de l'espace, photo twitée par Karen L. Nyberg
Si les astronautes publient autant de photos c'est pour partager leur perpétuel émerveillement de l'espace et parce qu'ils sont aussi des mordus de technologie. Ils aiment utiliser internet pour communiquer et partager ce qu’ils vivent là-haut : « Il y a un autre geek dans ce genre, c’est Don Pettit », raconte Jean-François Clervoy. « Il a fait un nombre incroyable de vidéos à caractère éducatif dont tous les profs de science, de physique des fluides rêvent. Tout ça pour amuser,  intéresser le public et montrer que les astronautes ne sont pas que des robots qui agissent sur des machines très complexes mais des gens qui sont passionnés par ce qu’ils font et qui aiment le communiquer. » Donald Pettit, astronaute américain, a publié sur YouTube de nombreuses vidéos de ses expériences en apesanteur comme celle d’un cachet d’aspirine qui réagit dans une bulle d’eau.

Chris Hadfield, lui, s’est même fendu d’un clip sur une chanson de David Bowie « Space Oddity » (voir en encadré). Son adieu à la station frôle les 17 millions de vues. Un succès digne de chanteurs internationaux.

Chris Hadfield dans son clip “Space Oddity“
Chris Hadfield dans son clip “Space Oddity“
Ambassadeurs

Avec leurs comptes Twitter, les astronautes se transforment en ambassadeurs des agences spatiales internationales comme la NASA américaine et l’ESA européenne : « Ce n’est pas un plan de communication des agences au départ mais ça l’est devenu après la constatation que les comptes Twitter des astronautes avaient un succès fou dès qu’ils étaient en orbite », souligne Jean-François Clervoy. Les agences spatiales encouragent les productions de ces vidéos. Une démarche qui peut aussi desservir leurs missions.

Au lieu de nous faire part de leurs découvertes biologiques ou physiques, ils nous montrent comment on mange, boit et dort en orbite. Des informations bien prosaïques pour des missions scientifiques  d’une telle ampleur : « Les astronautes ne gaspillent pas leur temps mais c’est de la poudre aux yeux,  de la communication, de la propagande au lieu de s’attaquer à de véritables enjeux, aller exploiter les ressources lunaires et aller explorer Mars. Ça ce sont de véritables enjeux qui sont à notre portée et qui nous feront rêver », considère l’astronaute Patrick Baudry, astronaute français du CNES. « Mais franchement tourner autour de la Terre, en 2013, je trouve ça grotesque. »

Il déplore le manque d’intérêt de ces missions dans la Station Spatiale Internationale : « Elles ne servent à rien eut égard aux budgets qui lui sont consacrés -  grosso modo, pour celui qui va rester un ou deux mois, cela va coûter entre 100 et 300 millions de dollars minimum par astronaute. Ça fait au moins 20 ans que l’on devrait être sur la lune à y travailler réellement, sérieusement. Pratiquement à la fin des années 80 on avait fait tout ce qu’il y avait d’important et d’utile en orbite autour de la terre. Depuis les années 90, j’estime qu’on perd son temps et surtout que l’on gaspille l’argent du contribuable. »

Chris Hadfield dans l'ISS / photo extraite d'une vidéo de Chris Hadfield
Chris Hadfield dans l'ISS / photo extraite d'une vidéo de Chris Hadfield
Temps libre

Mais comme le soulignent les deux astronautes, les scientifiques en mission dans l’espace produisent néanmoins ces vidéos sur leur temps de repos. Pas question pour eux de s’ennuyer dans l’espace.  « Il y a une période de repos, en général 8 heures par 24 heures, les 16 heures restantes sont consacrées au travail. Sur le temps utile, 60% est consacré à l’entretien et la maintenance de la station, jusqu’à 40% à un travail réel, un travail scientifique ou technologique qui fait avancer quelque chose », détaille Patrick Baudry. Quelle que soit leur profession d’origine, les astronautes deviennent des opérateurs une fois dans l’espace :  « Nous mettons en marche, nous contrôlons des équipements très complexes dans la station spatiale. Imaginez dans le cockpit, il y a 1 000 interrupteurs,  dans votre voiture vous en avez une dizaine », explique Jean-François Clervoy. « Les astronautes mettent en marche des microscopes, des incubateurs, tout ça pour que les scientifiques aient les meilleures données possibles. C’est comme un labo déporté d’un scientifique qui dit aux astronautes comment agir sur tel composant, réaliser tel mélange, régler telle température ou telle pression. »

Les vidéos diffusées sur Internet ne révèlent qu’un aspect matériel de la vie à bord et servent la communication des agences spatiales qui justifient ainsi les dollars investis dans les missions en optant pour un plus grand pédagogisme à l’encontre du public. Les missions dans la station spatiale internationale permettent certes de faire de nouvelles découvertes sur le comportement du corps humain dans l’espace qui sont utiles aux terriens mais elles sont peu relayées auprès du public. En attendant d'en savoir plus, nous saurons tous déjà manger, boire, se laver les cheveux, les dents... ou comment survivre dans l'espace.

La station spatiale internationale

La station spatiale internationale (ISS) a été crée en 1984 à l’initiative du président américain Ronald Reagan. De grandes puissances coopèrent aux programmes scientifiques : Etats-Unis, Russie, Canada, Japon et Europe ainsi que 10 pays européens membres de l’ESA, l’agence spatiale européenne (Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, France, Italie, Norvège, Pays-Bas, Suède et Suisse).

Elle tourne autour de la terre en orbite à 370 km au dessus de nos têtes. La station abrite un grand laboratoire scientifique.