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Visite du pape au Liban : que dire aux chrétiens d'Orient?

Benoït XVI a prévu de passer trois jours au Liban (Photo AFP)
Benoït XVI a prévu de passer trois jours au Liban (Photo AFP)

Benoît XVI se rend pendant trois jours au Liban alors qu'une vague sans précédent de chrétiens fuient les tensions ethniques du Moyen-Orient. Pour comprendre les enjeux de la visite papale, François Thual, géopolitologue aux multiples ouvrages sur le sujet répond aux questions de TV5 monde. 

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Le géopoliticien François Thual a été invité à rendre un rapport sur les Chrétiens d'Orient à l'ancien Premier ministre François Fillon.
Le géopoliticien François Thual a été invité à rendre un rapport sur les Chrétiens d'Orient à l'ancien Premier ministre François Fillon.
Quels sont les enjeux de la visite du pape au Liban?

Je pense qu'il y a un enjeu libanais, un enjeu syrien, et un enjeu plus général concernant l'Islam. Concernant l'enjeu libanais, il faut bien voir que contrairement à ce que pensent beaucoup de personnes, tous les chrétiens du Liban ne sont pas catholiques. Il y a des maronites, qui sont rattachés à Rome depuis le moyen âge, il y a une scission de l'Eglise orthodoxe qui s'est rattachée à Rome au XVIIIème siècle, et enfin des chrétiens orthodoxes qui obéissent au patriarche d'Antioche. C'est aux deux premiers que va s'adresser le pape. Donc vous avez déjà un monde chrétien qui est très segmenté, et qui représente à peu près 35% de la population. C'est à dire que par rapport au dernier referendum à l'époque ou les Français avaient encore le mandat sur le Liban en 1933, il y a quand-même une diminution très importante. Par émigration, et aussi par diminution de l'importance globale de la chrétienté qui suit le Vatican, du fait aussi que les population musulmane, notamment les Chiites connaissent un taux d'expansion démographique très important. 
Deuxièmement, il y a évidemment une volonté de stabiliser un Liban qui est perturbé par la crise syrienne dont tout semble annoncer qu'elle peut durer très longtemps. Et nous voyons bien qu'une bonne partie des chrétiens syriens, ayant peur de la montée islamiste, soutiennent plus ou moins le régime de Bachar al-assad. Je signale d'ailleurs un petit fait complètement passé inaperçu, c'est que la communauté arménienne chrétienne fuit à toute vitesse vers l'Arménie. 
Je pense donc que le troisième terme du voyage du pape, c'est aussi d'expliquer que le monde catholique et le monde occidental ne sont pas ennemis de l'Islam. C'est une démarche très profonde, du point de vue de la stratégie religieuse, qui a été entamée dans les dernières années du pontificat de Jean-Paul II. 
Je crois que le Vatican a décidé depuis très longtemps de se présenter au monde musulman, à la fois dans la certitude de ses croyances mais en même temps dans un visage oecuménique, dans le sens de non-hostilité. Donc je crois que ce sont à peu près les trois aspects que nous pouvons voir dans ce voyage qui normalement devrait bien se passer, mais vous savez, avec les extrémistes, on sait jamais… Surtout que vous avez cette histoire de film qui arrive comme un cheveu sur la soupe. Et quand vous voyez que les islamistes du Caire viennent dire que ce sont les Coptes qui sont partis en Amérique qui ont monté ce film avec les Israéliens, tout ça n'est pas très rassurant.

Pourquoi ces Arabes chrétiens sont ils considérés comme des ennemis de l'Islam, ou comme des soutiens aux régimes autoritaires?

Ce qui s'est passé c'est que ces premiers chrétiens qui sont là depuis la prédication chrétienne ont d'abord connu l'arrivée des missionnaires catholiques et protestants alors qu'ils avaient déjà eux-même leur propre religion d'origine. Très vite s'est formé un mouvement compliqué où les éléments les plus extrémistes disaient que ces chrétiens étaient les agents de l'impérialisme franco-anglais. Ce qui est entièrement faux car historiquement, par exemple en Egypte, vous avez beaucoup de nationalistes égyptiens qui étaient des Coptes et qui se sentaient profondément égyptiens. Les Coptes que j'ai rencontrés en Egypte me disaient justement "mais nous on était là avant les musulmans donc les vrais égyptiens, c'est nous!" Mais il y a eu une guerre de propagande, surtout à partir du régime nassérien, assimilant les coptes comme supo de l'impérialisme franco-britannique et israélien. Et maintenant, vous avez des masses fanatisées à qui on explique que ces chrétiens ont toujours été les ennemis de l'Islam. Quant au soutien des Arabes chrétiens aux régimes autoritaires, en Syrie par exemple, je dirais qu'ils ne soutenaient pas spécialement le régime mais dans la mesure où il y avait une laïcité qui faisait que chacun pouvait suivre sa religion, ils sont aujourd'hui plutôt avec Bachar al-Assad car ils ont peur de l'arrivée des islamistes. 
Moi je suis allé il y a une dizaine d'années en Syrie, j'ai assisté à une messe, c'était très impressionnant de voir que tous ces Syriens étaient jeunes, avec un clergé jeune, à cause du fait qu'il existait, il faut bien le dire, une laïcité de fer. C'est à dire que ce qui comptait pour les Syriens, c'est exactement la même choses que pour les Irakiens de Saddam Hussein, c'est de dire vous êtes Syrien, donc quelle que soit votre religion ou votre origine ethnique, ce qui compte, c'est la patrie syrienne. C'est la thèse de Saddam Husein, qui disait vous êtes Chiite, vous êtes Sunnite, vous être Chrétien, ou Kurde, vous avez une seule patrie.

Pourquoi avoir choisi le Liban et quel message va adresser le pape a ses fidèles?

Parce que le Liban, au sein de l'arabité chrétienne, est le symbole du rattachement à Rome. Le pays où il y a le plus de chrétiens dans le monde arabe, c'est l'Egypte, mais la plupart d'entre eux sont coptes. Et les coptes ne sont pas avec Rome. Donc le miroir de la catholicité, dans le monde arabe chrétien, c'est le Liban.
Le message de l'Eglise catholique, c'est de dire au fidèles de rester. J'avais rencontré le patriarche d'Irak il y a 10 ans, et il m'a dit "Vous en Occident vous nous rendez le plus mauvais service, parce qu'il ne faut pas faire partir les chrétiens, nous sommes là depuis le début du christianisme, et nous voulons continuer à témoigner de la vérité chrétienne. Quand vous dites qu'il faut partir, vous créez des misères sociales parce que les gens fuient dans des conditions épouvantables. Notre devoir est de rester là. Nous sommes des Arabes, nous sommes des Irakiens, et nous sommes chrétiens." Ce discours m'avait beaucoup impressionné. Et il m'a dit "mais vous savez monsieur, vous n'imaginez pas ce que nous avons subi. Mes parents, à l'époque où l'Irak était partie prenante de l'empire Ottoman, les chrétiens n'avaient pas le droit de changer d'habit sans l'autorisation du chef religieux, donc nous vivions en loques." Je suis allé en Irak il y a 15 ans, lui en avait 75, donc il me parlait de son enfance à la fin de l'empire Ottoman. On le voit, les chrétiens ont déjà resisté à beaucoup de choses, ce sont encore les communautés religieuses les plus persécutées au monde.

la correspondance depuis Beyrouth

15.09.2012Caroline Bourgeret (12 h 30 TU)
Sur fond de colère dans le monde musulman, le pape a entamé samedi sa deuxième journée de visite au Liban. A Beyrouth, Caroline Bourgeret suit ce voyage dans un pays où les tensions inter-religieuses sont récurrentes.
la correspondance depuis Beyrouth

Les chrétiens d'Orient vus par Slimane Zeghidour

Chrétiens d’Orient… Voilà une expression qui brouille plus qu’elle ne met en évidence son sujet. Elle désigne grosso modo tous les chrétiens non-latins, catholiques ou orthodoxes du Proche-Orient, d’Arménie, de Turquie, d’Iran, et jusqu’aux minorités d’Inde, du Pakistan et d’Indonésie. En fait de chrétiens d’Orient, il s’agit de fidèles du Christ qui ont une identité historique, une nationalité et un pays. Irakiens, Syriens, Jordaniens, Israéliens, Palestiniens, Libanais ou Egyptiens, ce sont des chrétiens arabes de langue et de culture, vivant tant bien que mal parmi des concitoyens musulmans dont ils partagent l’histoire, le présent et le devenir. Combien sont-ils ? Quinze millions au Proche-Orient, dont plus d’un tiers dans la seule vallée du Nil; entre 20 et 25 millions si l’on y inclut une diaspora dispersée de l’Australie au Chili, avec de fortes communautés en Argentine et au Brésil, Sao Paulo étant sans doute la plus grande ville arabe chrétienne du monde. Qu’ils soient aujourd’hui la cible d’agressions aussi lâches que barbares ne doit pas occulter leur insertion dans le tissu national ni leur immense apport à la lutte pour l’indépendance et à l’essor du courant nationaliste arabe. Loin d’être un corps étranger aux sociétés arabes, ils en sont l’avant-garde et la caisse de résonance.

Répartition des chrétiens par pays au Proche et au Moyen Orient, en janvier 2011