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Vu de Russie : Popcorn or not popcorn ?

Pavel Spiridonov est chercheur en littérature comparée et travaille sur l'irruption d'Internet dans la littérature russe. En 2008, il avait déjà participé au blog planétaire, lors du 4 novembre, jour d'élection de Barack Obama. il y racontait que les Russes s'intéressaient en ce mardi-là au meurtre d'un citoyen ouzbek par les Skinheads ou encore aux liaisons américaines de Sakachvili, le président géorgien d'alors. Quatre ans plus tard, l'indifférence est toujours là...

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Sur le fond d’instabilité politique, d'une méfiance à l’égard du pouvoir si caractéristique des Russes et des rumeurs qui courent sur une nouvelle campagne militaire au Caucase, l’élection présidentielle américaine n’est pas la priorité des Russes ni de leurs lecteurs, et cela se traduit dans les journaux.

En plus de cela, le récent scandale d’espionnage entre la Russie et les États-Unis occupe pour l’instant la place de choix dans les articles qui traitent les relations russo-américaines.

Par ailleurs, la politique étrangère américaine n’est pas très active en attendant le résultat du scrutin et les changements de direction qu’il risque d’entraîner. La Russie, elle aussi, attend ces résultats qui détermineront la suite du dialogue avec l’administration américaine. Historiquement, l’arrivée au pouvoir des démocrates a toujours été suivie par un certain dégel diplomatique, ainsi qu’un dynamisme dans les échanges politiques et économiques. Ce fut le cas, entre autres, après l’arrivée au pouvoir de Barak Obama en 2008.

Reset the reset


À cet égard, les récents sondages ne présagent rien de bon (une analyse bien détaillée nous en est donnée dans Gazeta.ru : les candidats sont à égalité, autrement dit Barack Obama risque de perdre la Maison-Blanche. En ce cas les relations entre les deux pays ont de fortes chances de se dégrader. Le programme de Mitt Romney est très clair là-dessus, dans le passage consacré à la Russie, les phrases telles que « Upon taking office, Mitt Romney will reset the reset » (sous-entendu la « réinitialisation » des relations entre les deux pays, lancée par l’administration Obama), « décourager un comportement agressif ou expansionniste de la part de la Russie » ou encore « travailler à diminuer la dépendance des nations européennes vis-à-vis des sources d'énergie russes ». Bon, à mon avis, il ne faut pas y voir que des propos dictés par les impératifs d’une campagne électorale : rien de quoi décourager les diplomates russes à instaurer le dialogue avec l’administration républicaine.

N’empêche que les déclarations publiques de Mr Romney ont un petit air de déjà vu, style guerre froide, et reflètent plus le système bipolaire d’autrefois que le monde d’aujourd’hui. Il faut dire que le candidat républicain actuel (ou plutôt ses conseillers) a su choisir des termes moins tranchés que son prédécesseur McCain. Toutefois, ils restent suffisamment explicites, d’autant plus quand on connait le discours officiel des chaines de télévision d’État en Russie qui véhicule une image des dangers que représentent les puissances occidentales et leurs intentions malveillantes, dont le but est la déstabilisation de la Russie de l’intérieur.

Mais revenons à la presse russe et à la place qu’elle consacre aux élections américaines. En ce moment il n’y a presque pas des d’envoyés spéciaux dépêchés aux États-Unis pour suivre la campagne électorale, aussi la majorité des articles citent-ils les médias étrangers.

Les éditions les plus réactives sont, comme presque toujours, celles du web.

Lenta.ru fait l’analyse d’un article de David Rothkopf paru dans la revue « Foreign Policy » où il est question d’une éventuelle attaque commune des forces israéliennes et américaines contre les installations nucléaires iraniennes, ce qui constituerait une opération militaire très bienvenue dans le camp Obama, actuellement en perte de vitesse selon les derniers sondages.

Flexible or not flexible ?

Le portail Newsru.com et la version électronique de quotidien économique « Kommersant » se concentrent sur les déclarations de Mitt Romney à propos du renforcement du programme antimissile américain. Ils citent les propos du candidat républicain, affirmant que « Je créerai un système effectif de défense antimissile et il n’y aura pas de flexibilité avec Vladimir Poutine (I’ll implement effective missile defenses to protect against threats and on this, there will be no flexibility with Vladimir Putin) ». Il fait ici la référence à la promesse que Barack Obama a faite à Dmitri Medvedev, à l’époque de son mandat présidentiel, d’être plus flexible dans les pourparlers sur les programmes américains antimissiles après sa réélection (pensant que les microphones étaient éteints il avait glissé à son homologue russe la phrase suivante : « After my election, I have more flexibility », ce à quoi Medvedev avait répondu « J’ai compris. Je le transmettrai à Vladimir »). Les plans des États-Unis de développer leur programme défensif aux portes de la Russie ont toujours irrité énormément Moscou.

Cependant, tout n’est pas si sombre. Nous pouvons continuer d’établir des parallèles avec la guerre froide et se souvenir de la ligne téléphonique directe entre les dirigeants des deux puissances, mise en place après la crise des missiles de Cuba. Aujourd’hui, comme nous l’apprend encore « Kommersant », c’est une ligne de liaison internet qui est l’objet de pourparlers entre la Russie et les Etats-Unis ! Cette ligne devrait être installée pour lutter contre les cyberattaques dirigées contre l’un ou l’autre pays. Ce projet, qui, à la plus grande échelle, inclurait les pays de l’OTAN, la Russie et la Chine, était soutenu par de nombreux diplomates présents à la dernière conférence de Budapest sur le cyberespace. Le ministre des Affaires étrangères britanniques William Hague rappelle que « dans ce cyberespace émergera une nouvelle dimension des conflits du futur ».

Si actuellement la presse russe n’est pas très friande des nouvelles d’outre-Atlantique, la situation pourrait bien changer dans les semaines qui suivent, notamment et surtout après le deuxième round des débats télévisés entre Barak Obama et Mitt Romney. Alors, faisons un bon stock de popcorn et installons-nous devant nos télés ou nos écrans d’ordinateur pour suivre la super saga américaine « L’élection Présidentielle », saison 2012.