“Welcome to New-York“ , les prémices d'une révolution ?

Gérard Depardieu s'est rendu à Cannes samedi 17 mai pour présenter “Welcome to New-York“ avec Jacqueline Bisset ©AFP
Gérard Depardieu s'est rendu à Cannes samedi 17 mai pour présenter “Welcome to New-York“ avec Jacqueline Bisset ©AFP

Des acteurs célèbres et une histoire digne d’un « drame shakespearien », selon Gérard Depardieu, le film d’Abel Ferrara retraçant l’affaire du Sofitel semblait avoir les critères pour attirer les spectateurs dans les salles de cinéma. Pourtant, ses producteurs ont choisi de le diffuser uniquement sur internet.

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L’avenir sur petit écran

Alors que la confrontation judiciaire entre le réalisateur Abel Ferrara et Dominique Strauss-Kahn  n’avait même pas encore commencé, c’est dans un cinéma de quartier de Cannes, loin du tapis rouge du festival, que les producteurs, Vincent Maraval et Brahim Chioua, fondateurs de la société de distribution Wild Bunch, ont présenté leur film à la presse samedi 17 mai 2014.

Le soir même, le film était téléchargeable en VOD (vidéo à la demande) pour la somme de sept euros. Wild Bunch aurait compté 48 000 achats en 24 heures. Dominique Strauss-Kahn en revanche, sur les conseils de ses proches, ne l’aurait pas vu. Son avocat, Me Veil, a annoncé dès lundi matin à la radio que son client, « écœuré et effrayé par ce film », avait l’intention de porter plainte pour diffamation.

Vincent  Maraval avait fait part de son souhait d’utiliser la VOD comme mode de diffusion début mai dans Télérama, revendiquant le désir de voir l’industrie du film français évoluer.

D’après lui, ce procédé de diffusion convient mieux aux jeunes. Dans une interview au Monde le producteur dont la tribune sur les salaires des acteurs français avait fait scandale, affirme : « Ca (la diffusion sur internet ndlr) a recréé un business. C’est triste à dire mais c’est le mode de consommation des jeunes générations. »

 

La VOD séduit les Français qui ne trouvent pas leur bonheur sur la TNT ou les vidéos en catch-up ©AFP
La VOD séduit les Français qui ne trouvent pas leur bonheur sur la TNT ou les vidéos en catch-up ©AFP
Un nouveau mode de consommation

Les jeunes sont-ils vraiment les plus grands consommateurs de VOD ? Oui et non. Les conclusions d’une étude réalisée en septembre 2013 par Médiamétrie démontrent qu’un internaute sur trois a déjà consommé un film en VOD. Les adeptes de ce mode de consommation seraient majoritairement des hommes âgés de 25 à 34 ans . L’institut de sondages souligne par ailleurs que les séances de VOD se font souvent en famille et sur un téléviseur plutôt que sur un ordinateur.

La VOD est un moyen de s’affranchir des contraintes de temps et de lieux inhérentes au cinéma mais, pour beaucoup d’internautes, son utilisation n’est pas spontanée. Jamila Yahia Messaoud, directrice du département Cinéma, Comportement média et Ad’hoc  insiste sur le fait qu’il s’agisse d’« une pratique de dernier recours ».

Dans ce contexte, l’arrivée en France de Netflix, le géant américain de la VOD, confirmée pour "fin 2014", a-t-il des raisons de faire trembler les chaînes françaises de télévision ? L’experte de Médiamétrie dit comprendre leur inquiétude pour une raison très terre à terre : « Aujourd’hui le public à cinq ou six manières de regarder des vidéos quand il n’en avait que deux ou trois auparavant […] Les journées font toujours 24 heures et, c’est certain, le temps passé sur Netflix privera certaines chaînes d’une part de leur audience. »

Jamila Yahia Messaoud rappelle également que les revenus de la VOD ont baissé pour la première fois en 2013 « alors que les éditeurs de films comptaient dessus pour éponger la baisse des ventes de DVD. »

Pour elle, ce qui freine les consommateurs, c’est le caractère payant de la VOD alors que les chaînes de la TNT ou les vidéos en catch up (vidéos disponibles gratuitement en streaming et pendant une durée limitée sur internet après avoir été diffusées à la télévision) leur permettent de se divertir gratuitement. « Pour qu’une offre de VOD soit pertinente et que les gens soient prêts à payer, il faut qu’elle propose des films récents et variés et que son site soit simple à utiliser », conclut l’experte.

Netflix a gagné son succès en dépensant sans compter pour l'acquisition de droits de diffusion ©AFP
Netflix a gagné son succès en dépensant sans compter pour l'acquisition de droits de diffusion ©AFP
Netflix, la VOD appliquée aux séries

La plateforme de streaming américaine est devenue leader dans ce domaine en proposant films et séries en illimité, pour l’équivalent de 8 euros par mois. Reed Hastings, son fondateur, avoue qu’il espère bien, à long terme,  « remplacer la télévision ».

Lorsqu’elle voit le jour en 1997 la société n’est qu’un service de location de DVD par courrier. Deux ans plus tard, elle se lance dans le fonctionnement par abonnement et commence à faire de l’ombre aux vidéoclubs. En 2007, nouvelle phase de progression : la société adopte le streaming. L’entreprise dépense 7,3 milliards de dollars en droits de diffusion mais compte, fin 2013, 45 millions d’abonnés.

Dernière étape en 2013 : Netflix devient producteur. Sa série, "House of cards", connaît un franc succès. Si les groupes français comme TF1, Canal+ et M6 redoutent son arrivée en France, c’est que Netflix a fait chuter les profits des télévisions payantes américaines.

Dans un article du 13 mars, Les Echos rapportent les propos tenus par Stéphane Richard, le PDG d’Orange, qui propose aussi de la VOD, sur Radio Classique : « Netflix est un rouleau compresseur, ou un bulldozer, qui va arriver avec une immense campagne de marketing. Il propose un produit qui peut avoir un impact profond et donc bousculer les équilibres qui existent aujourd'hui dans le paysage audiovisuel. » Pour s’assurer que ces équilibres soient maintenus, Aurélie Filippetti a reçu les dirigeants de Netflix le 24 mars 2014, au ministère de la Culture.

Pour le moment, l’entreprise américaine a préféré s’installer au Luxembourg mais la pression monte malgré tout en France. Le Monde rapporte que l’Union des producteurs de films a écrit à la ministre de la culture « pour lui enjoindre de rester ferme face à l'arrivée d'une « concurrence frontale autant que déloyale » de groupes internationaux », signe de la fébrilité de l'industrie cinématographique française.

Pour Aurélie Filippetti, l’enjeu d’une arrivée réussie en France est de faire participer Netflix à la création française pour que le groupe ne fasse pas que profiter du marché mais enrichisse aussi l’offre audiovisuelle nationale.