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Wikileaks : Bradley Manning, le soldat inconnu devenu héros du web ?

Bradley Manning / Photo AFP
Bradley Manning / Photo AFP

Après trois ans de détention, le procès de Bradley Manning débute lundi 3 juin 2013 devant une cour martiale américaine. Ce soldat inconnu était sorti de l’ombre en 2010 lorsqu’il avait confié au site internet Wikileaks une vidéo secrète d’opérations américaines en Irak. On y voit des soldats américains tuer des civils inoffensifs du haut de leur hélicoptère. Héros du web, victime d’une persécution judiciaire, traitre, comment est perçu Bradley Manning et qui le défend encore ? 

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Bradley Manning, 24 ans était jusqu’à présent un frêle soldat, analyste de renseignements, entré presque par erreur dans les rangs de l’armée américaine. Passé de l’ombre à la lumière, cet inconnu a cristallisé un temps l’attention des médias, des internautes et des Américains. Qu’en est-il aujourd’hui alors que s'ouvre enfin son procès ? Qui se préoccupe encore de ce jeune homme emprisonné depuis trois ans ?

Après avoir comparu plusieurs fois comme témoin de la défense, Bradley Manning voit enfin son procès s'ouvrir devant une cour martiale américaine le 3 juin 2013 à Fort Meade.

L'attente est interminable depuis son arrestation en 2010. Une procédure inhabituellement longue pour la justice américaine surtout quand un militaire est accusé de "collusion avec l’ennemi". En tout vingt-deux charges sont retenues contre lui pour avoir diffusé entre novembre 2009 et mai 2010 des milliers de documents militaires secrets sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan, des rapports de l’armée américaine et des câbles diplomatiques. Il encoure la réclusion criminelle à perpétuité pour collusion avec l’ennemi.

C’est également lui qui a transmis à Wikileaks, le site de Julian Assange, une vidéo de l’armée américaine tournée en 2007 et  intitulée “Collateral murder” (voir en encadré). Diffusée abondamment, on y voit des militaires dans un hélicoptère tirer sur des civils afghans.

Lors de sa dernière audience préliminaire à son procès en février 2013, le soldat Manning a plaidé coupable et fait une déclaration mise en ligne illégalement en février par des activistes américains. Bien que l'audience était publique, tout enregistrement était interdit. (Voir les extraits en encadré)Il raconte les motivations de son geste et livre son dégoût quant aux agissements de l'armée américaine.
 
Bannière de soutien à Bradley Manning
Bannière de soutien à Bradley Manning
Persécution
Pour son comité de soutien, le Bradley Manning support network, le jeune soldat est victime d’une persécution judiciaire, d’un système de justice militaire abusif : « Nous pensons que jusqu’à présent il n’a pas bénéficié d’un procès équitable en commençant avec les abus dont il a été victime. C'est une violation du code de justice militaire qui bannit toutes sanctions avant un procès », explique Nathan Fuller, porte-parole du groupe de soutien américain. « Le fait aussi que son procès ne soit pas rapide - il est en prison depuis plus de 920 jours -, n’est pas conforme au code de justice militaire. »

Grâce aux dons récoltés dans le monde entier, le Bradley Manning support network a voulu assurer à Manning une défense équitable face à la justice militaire : « Manning n’avait pas l’argent pour obtenir une équipe de défense judiciaire de la qualité de David Coombs (son actuel avocat) nous voulons donc aussi le défendre pour être sûrs qu’il aura un conseiller juridique et un procès équitable », précise Nathan Fuller.
 
Dan Ellsberg
Dan Ellsberg
Homosexuel victime de brimades
Ses défenseurs voient avant tout Bradley Manning comme un whitsle blower, c’est-à-dire un lanceur d’alerte à l’image de Daniel Ellsberg , un militaire qui avait diffusé des documents du Pentagone pendant la guerre de Vietnam et dénoncé les véritables agissements sur le terrain de l’armée américaine.

Nathan Fuller le répète : « Il ne faut pas oublier les motivations de Bradley Manning lors de la publication des informations.  Il a dit dans ce chat sur Internet qu’il espérait que ces révélations susciteraient le débat, des discussions et des réformes et que les gens verraient ce que le gouvernement faisait dans leur dos. » (voir la vidéo en encadré)

C’est en effet lors d’un chat sur le web avec Adam Lamo, un ancien hacker au casier judiciaire chargé que Bradley Manning s’épanche et se démasque. Il avoue qu’il est à l’origine d’une fuite de données secrètes américaines.

A ce moment-là, Manning se sent seul sur la base militaire où il est en mission. Homosexuel, victime de brimades, il n’est apparemment pas à sa place et s’est enrôlé sous l’emprise de l’autorité paternelle – son père est un ancien de la Navy. Quand il dévoile la vérité à Adam Lamo, ce dernier le rapporte immédiatement au FBI qui retrouve rapidement Bradley Manning.
 
Colère des patriotes
Si pour certains, cet acte était conscient, des patriotes américains ne le voient pas du même œil et le considèrent comme un traitre à la nation qui, par ses révélations, a mis en danger ses compatriotes soldats sur le terrain. Accusation soutenue également par l’armée mais qui n’a pas été prouvée. L’État avance que les documents classés secrets, publiés sur Internet, ont pu être lus  par tous et partout, par les Talibans notamment.

Mais rien n’est prouvé. « Le procès a essentiellement été suivi par des sources militaires et qui assurent plutôt que Bradley était un mauvais soldat, qui a agi parce qu’il était instable psychologiquement et n’aimait pas l’armée », reconnaît Nathan Fuller du groupe de soutien.

Le hacker français Guyzmo - membre du hackerspace Le Loop en France- relativise le geste conscient de Manning : « Je ne le mets pas sur un piédestal, il a fait ça en conscience, par vengeance, pris dans un environnement où il ne se sentait pas à l’aise. Mais ce simple acte de vengeance a été dépassé, malgré lui. »
 
Adam Lamo, à gauche, lors d'une audience au tribunal militaire aux Etats-Unis.
Adam Lamo, à gauche, lors d'une audience au tribunal militaire aux Etats-Unis.
Vengeance personnelle ?
Bradley Manning est connu pour être psychologiquement instable, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’au moment d’entrer dans l’armée, il n’est pas envoyé sur le front mais placé au poste d’analyste de renseignements grâce à ses qualités informatiques. En mai 2010, quand il se confie à Adam Lamo, il sort d’une altercation avec l’un de ses officiers et attend sa sanction. Ces révélations en ligne vont le faire tomber bien plus bas qu’une simple sanction disciplinaire qu’il encourait alors.

Le geste de ce soldat inconnu est considéré différemment par de nombreux hacktivistes, ces acteurs du web qui prônent une plus grande liberté sur la toile avec un accès aux données des États notamment. C’est le point de vue partagé en France par le hacker Kheops : « De façon assez logique, comme le reste de la mouvance, je suis évidemment de son côté, comme un tas de gens qui aimeraient plus de transparence, qui estiment qu'il a fait une bonne chose en cherchant à informer le monde de ce qui se passait réellement, que le citoyen lambda devrait lui aussi avoir le droit à l'information brute. »

Sur le site Bradley Manning support network, des lauréats de Prix Nobel ont publié récemment une tribune en soutien à Bradley Manning. Ils défendent son geste apportant plus de transparence dans l’armée américaine.
 
Julian Assange / Photo AFP
Julian Assange / Photo AFP
« Un héros sans pareil »
L’action de Manning s’inscrit dans la lignée des whistle blower, ces lanceurs d’alerte en français, anonymes, tapis dans l’ombre d’Internet et qui ont permis à Julian Assange de regrouper sur le site Wikileaks des données confidentielles de l’armée américaine. Sans le placer sur un piédestal ou en le considérant comme « héros sans pareil » tel que l’avait qualifié Julian Assange sur l’antenne de la télévision britannique ITV News, le 3 mars 2011, Bradley Manning est défendu par les acteurs de la toile libre.

Il se dit aussi que le petit soldat brimé pourrait n’être qu’un pion dans l’affaire wikileaks pour faire tomber Julian Assange, le patron. « Nous pensons qu’ils ralentissent la procédure parce qu’ils veulent atteindre Julian Assange », avance Nathan Fuller. « Le fait qu’il le traite mal en détention c’est pour le pousser à lâcher quelques informations. »

Mais il se pourrait aussi que Bradley ne dispose d’aucune information sur Wikileaks puisque le principe même de ce site internet et des lanceurs d’alerte est de préserver l’anonymat. Julian Assange lui-même disait ne pas connaître ce soldat avant qu’il ne soit arrêté.
 
Julian Assange à l'ambassade de l'Equateur /Photo AFP
Julian Assange à l'ambassade de l'Equateur /Photo AFP
Un pion
Selon le hacker Guyzmo, les États-Unis n’attendent pas après Manning pour faire tomber Assange, aux prises avec une obscure affaire de viol . « Les États-Unis avaient besoin de trouver un bouc émissaire pour montrer que ce n’était pas un problème, un « bug » du système mais une erreur humaine », souligne Guyzmo. Un point de vue partagé par le comité de soutien : « Le gouvernement veut l’ériger en exemple. Les militaires ne veulent plus de whistle blower dans leurs rangs et montrer ce qui peut arriver à l’un d’entre eux , en cas de sortie de route », explique Nathan Fuller.

En poursuivant Bradley Manning de la sorte, les États-Unis s’attaquent aux idéaux de démocratie, de liberté, de droits humains pour lesquels ils sont partis en guerre en Irak et en Afghanistan.

Bradley Manning est pour l’instant le seul lanceur d’alerte poursuivi dans l’affaire de Wikileaks Julian Assange est toujours sous la protection de l’ambassade de l’Équateur à Londres.
 

Témoignage de Bradley Manning

Extraits des déclarations du soldat Manning lors de son audience préliminaire du 28 février 2013, publiées par la fondation Freedom of the press et traduites par le site Global voices.  Il plaide coupable, livre les motivations de son geste


Bradley Manning revient sur son dégoût des agissements de l'armée :
« Le côté le plus alarmant de la vidéo, à mon avis, est l’apparente soif de sang [des soldats américains]. Ils déshumanisent les individus contre lesquels ils se battent, ne valorisent pas les vies humaines car ils désignent des personnes par les termes  "bâtards morts " et se félicitent de leur capacité à en tuer en grand nombre. À un moment, il y a une personne au sol, qui essaye de ramper pour se mettre à l’abri. Elle est grièvement blessée. Au lieu d’appeler des secours médicaux, un membre d’une équipe aérienne demande à la personne de prendre une arme pour avoir une raison de faire feu. On dirait des enfants torturant des fourmis avec une loupe. »

Il a aussi souligné ses motivations lors de la diffusion des documents secrets :
« Je pensais que si le grand public, et notamment les citoyens des États-Unis, avait accès à ces informations… cela pouvait lancer un débat national sur le rôle de l’armée et sur notre politique étrangère en général, ainsi que sur les guerres en Irak et en Afghanistan. Je croyais aussi que l’analyse détaillée des données sur le long terme réalisée par différents secteur de la société pouvait permettre à celle-ci de réévaluer le besoin, voire l’envie, de s’engager dans des opérations de lutte contre le terrorisme ou contre l’insurrection en ignorant les dynamiques complexes de la population vivant au quotidien dans les régions concernées.»
 

Bradley Manning face à la justice

Le soldat Bradley Manning comparaissait le 27 novembre 2012 devant une cour martiale à Fort Meade lors d'une audience consacrée au régime carcéral.

Son avocat David Coombs a démontré la veille de sa comparution la responsabilité du gouvernement dans la surveillance maximale décrétée à l'encontre de Manning à la prison militaire de Quantico, près de Washington, alors même que les expertises psychiatriques n'avaient pas décelé de risque de suicide.

Estimant que l'armée a abusé de son autorité, la défense réclame l'abandon de toutes les charges pour "punition illégale avant procès" dans un recours examiné à l'audience.
 

Prix Nobel de la Paix

Bradley Manning a fait parti en 2012 des nominés pour le Prix Nobel de la Paix parmi 231 autres personnes parmi lesquelles on retrouve Bill Clinton et Helmut Kohl.