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Y-a-t-il encore une véritable démocratie européenne ?

“J'espère que Monti restera au pouvoir pour toujours“ déclare la patron de la firme FIAT - Photo : AFP
“J'espère que Monti restera au pouvoir pour toujours“ déclare la patron de la firme FIAT - Photo : AFP

L'annonce du départ du président du Conseil italien Mario Monti, les interrogations sur ses intentions quant aux futures élections, ainsi que le "spectre" d'un retour de Berlusconi dans l'arène politique provoquent depuis quelques jours une émotion déconcertante en Europe. Les doutes liés à un processus électoral classique déclenchent un réel effroi dans la zone euro et sur les marchés financiers. La politique n'aurait-elle plus droit de cité dans un pays européen en crise ?

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Après le départ de Silvio Berlusconi "sous la pression des marchés financiers" et son remplacement par le technocrate non-élu Mario Monti en 2011, l'Italie va de nouveau connaître l'instabilité politique et économique selon la plupart des commentateurs. La dette risque d'exploser encore un peu plus, la bourse chuter, et l'on promet à la péninsule un destin similaire à celui de la Grèce si Berlusconi se présente et revient au poste de premier ministre. Comme si la démocratie élective n'était plus souhaitable dans une Europe désormais sous l'influence directe des marchés financiers transnationaux qui semblent dicter leurs programmes économiques aux Etats. Mario Monti, ancien de Goldman Sachs, (principale banque mise en cause dans la crise des subprimes de 2007) est arrivé au pouvoir sans élection et a mis en œuvre une politique économique totalement en accord avec les préconisations de la troïka (BCE, FMI, Commission européenne), et la bénédiction des marchés financiers, avides de réformes, réduction des dépenses publiques, privatisations et autres assouplissements du droit du travail. Un an après, l'Etat italien emprunte à des taux plus bas, mais les "efforts" consentis par la population représentent plus de 1000 euros par foyer et par an. Le PIB a reculé au lieu de progresser, le chômage est passé de 10% à 11% : si les marchés sont rassurés, l'économie italienne, elle, est de plus en plus mal en point. Et sa population avec.

Les marchés n'aiment pas la démocratie

Il est aujourd'hui un problème  qui se pose, et ne semble pourtant pas gêner particulièrement les analystes politiques et économiques, c'est celui de la gouvernance technocratique des Etats doublée d'une véritable défiance envers la démocratie élective. En gros, la démocratie n'est pas bien vue par les marchés financiers qui y voient une "instabilité" prompte à déclencher des réactions de défiance, et à termes mettant en péril la capacité d'un pays à rembourser ses emprunts : il n'y aurait donc plus qu'une alternative à suivre, celle que les marchés ont choisie. La politique nationale, ses choix, ses débats,  orientations contradictoires (entre différents gouvernements) ne sont donc plus que des "facteurs d'instabilité", d'incertitudes, de troubles, de doutes qu'il faut désormais éviter.

Ce que cet économiste interrogé par l'AFP résume très bien :


Mario Monti lui-même exprime cet état de fait, en soulignant que "le soutien de politiques nécessaires à long terme pour faire face à ces nécessités (de réformer pour sortir de la crise, selon Monti, NDLR), se heurte à l'impopularité à court terme de ces mêmes politiques"… En clair, le président non-élu du conseil italien pense qu'il faudrait des politiques qui ne soient plus dépendantes d'élections, puisque ceux qui les mettraient en œuvre n'auraient plus à se soucier de leur popularité auprès de la population.



Crise des dettes et politique unique

Comme avec la Grèce, où un gouvernement technique a été mis un temps en place pour satisfaire les marchés financiers et la troïka, l'Italie n'est désormais plus incitée à faire vivre sa démocratie. L'Union européenne qui vient de recevoir le prix Nobel de la paix serait bien inspirée de scruter attentivement l'état de ses troupes : comment à la fois promouvoir la démocratie la plus élevée qui soit et dans le même temps conforter ses membres dans l'idée de laisser des technocrates non élus diriger des nations, puis s'inquiéter d'élections à venir sous prétexte que la réaction des marchés pourraient affecter la zone euro ? Parce qu'après tout, si l'on observe la France, on s'aperçoit qu'entre la volonté du candidat Hollande et la politique du président Hollande il y a un fossé de plus en plus grand : l'austérité du gouvernement Fillon critiquée par François Hollande, alors dans l'opposition, est la même aujourd'hui que promeut le président…Hollande. Tout comme le traité sur la stabilité (TSCG). Avec comme explication lors de la première conférence de presse du président français "que sinon (sans austérité, ndlr) les marchés pourraient se déchaîner contre la France". Italie, Espagne, Allemagne, France, même combat : leurs politiques économiques semblent désormais dictées par les marchés financiers. L'électeur, lui, peut soit se demander à quoi bon voter, ou bien, accepter de laisser des spécialistes économiques mener les affaires de la nation, comme en Italie, puisqu'en réalité, une seule politique semble être possible : la politique qui satisfait ceux qui prêtent aux Etats : les marchés financiers…

Un état d'exception permanent en Europe ?

Mario Draghi, président de la BCE et ancien collègue de Mario Monti…chez Goldman Sachs (Photo : AFP)
Mario Draghi, président de la BCE et ancien collègue de Mario Monti…chez Goldman Sachs (Photo : AFP)
Pour le philosophe et historien italien Enzo Travenzo, spécialiste des totalitarismes en Europe, il y a deux niveaux d'approche dans le cas italien et les réactions à un retour de Berlusconi par les urnes : "Après 20 ans de berlusconisme, l'arrivée de Monti au pouvoir a été accueillie avec un certain soulagement, même par la gauche. L'effroi vis à vis du retour de Berlusconi est compréhensible, et dans le même temps le gouvernement soi-disant technique en place depuis un an est devenu politique : Monti réfléchit pour se présenter ou non aux prochaines élections".

Il n'empêche que cette possibilité de mettre en place un gouvernement sans que la population ne puisse voter est une option très étrange. Enzo Traverso analyse la situation en Italie comme "un nouvel état d'exception qui formellement respecte la norme de la loi et de la démocratie : Monti a été le premier ministre d'un gouvernement sans représentants des partis politiques, mais nommé par le président de la République et a pu s'installer grâce à un vote du parlement. Sauf que c'est la politique qui est mise entre parenthèses, confisquée par un gouvernement technique qui n'a qu'une seule fonction : celle de rassurer les marchés. ".

Sur cet état d'exception articulé autour d'un gouvernement technique uniquement tourné vers les marchés financiers, l'historien insiste en soulignant que "le gouvernement Monti fonctionne en tandem, en symbiose totale avec la BCE (Banque Centrale Européenne), dirigée par Mario Draghi, un autre homme de Goldman Sachs : aujourd'hui la BCE est l'organisme qui dirige la politique économique européenne, c'est donc une forme de tutelle de facto pour les pays de la zone euro vis à vis de la BCE. Il ne faut pas oublier non plus que la BCE est un organisme qui n'est soumis à aucun contrôle, que ce soit des parlements européens ou de la commission. Elle ne repose sur aucune légitimité démocratique".

Nouvelle tendance : le diktat de la finance

Manifestation devant le Parlement grec contre les mesures d'austérité, le 19 septembre 2012 à Athènes (AFP)
Manifestation devant le Parlement grec contre les mesures d'austérité, le 19 septembre 2012 à Athènes (AFP)
Tutelle, confiscation de la politique, état d'exception : Enzo Traverzo indique que "si pour la République de Weimar durant la crise de 1930, l'état d'exception était l'autonomie du politique, aujourd'hui, l'état d'exception n'est pas l'autonomie du politique mais du financier : la politique capitule devant un pouvoir auquel les souverainetés sont soumises, on ne peut donc plus parler d'Etat souverain. Il n'y a pas d'exemple équivalent dans l'histoire, et ce qu'il est en train de se faire en Italie et en Grèce est un laboratoire d'une tendance nouvelle : c'est le capitalisme financier et les mécanismes du néo-libéralisme qui soumettent le pouvoir politique, et donc les peuples. Quand on regarde ce qu'il se passe en Grèce, ou en Italie, avec les sacrifices consentis par les populations, nous allons vers une sorte de ré-féodalisation sociale".

Cette tendance, l'historien pensait la voir s'inverser avec l'élection de François Hollande : "tout le monde attendait son élection pour le voir renégocier le traité sur la stabilité (qui instaure une règle d'or et force à une austérité permanente, NDLR). Il y avait possibilité de créer un front européen pour au moins rétablir des rapports de force différents. Rien ne s'est fait : nous sommes face à un diktat de la finance."

Si rien n'est fait pour contrer cette tendance ? "Si la situation ne change pas, si c'est un état structurel, je ne suis pas sûr que l'on puisse continuer longtemps comme ça, parce qu'à long terme cela va créer des tensions et des conflits sociaux que les banques ne peuvent pas gérer : ce n'est pas la BCE qui peut faire face à une crise politique et sociale dans plusieurs pays de la zone euro ! Dans ce cas, la politique sera appelée à faire face à ses responsabilités : soit on ira vers une forme de régime autoritaire avec des gouvernements qui appliquent des mesures décidées par une élite financière, ou bien il y aura une renégociation et une reconfiguration du paysage politique."

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Enzo Traverso

Historien et philosophe

Ses recherches portent avant tout sur l’histoire politique et intellectuelle du XXe siècle, ainsi que sur l’histoire sociale et culturelle des violences du monde contemporain.

Dernier ouvrage : L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle, La Découverte, Paris, 2011.