Yémen, la guerre oubliée ?

Un cratère dans une rue de la capitale yéménite, Sanaa, causé par un tir de la coalition menée par l'Arabie Saoudite (AP Photo/Hani Mohammed)

L'Arabie Saoudite bombarde les fiefs de la rébellion houthis depuis mars dernier, dans une relative indifférence internationale. Le bilan est pourtant terrible : plus de  5000 morts et 1,3 millions de déplacés. Pourquoi cette guerre au Yémen ne mobilise-t-elle pas davantage, à l'inverse de l'Irak et de la Syrie ? Analyse.

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Les médias français relayent sporadiquement les événements dramatiques ayant lieu au Yémen,  et aucune réaction - ou presque - des responsables politiques du pays ne vient alimenter l'actualité de ce conflit sanglant.

Cette guerre civile, débutée en 2011 dans la foulée des printemps arabes est pourtant devenue un conflit régional - il y a 7 mois - avec l'intervention militaire d'une coalition militaire dirigée par l'Arabie Saoudite. Pourquoi donc la guerre du Yémen est-elle une guerre oubliée ?

Soutien de l'ONU sans mandat d'intervention

Les forces en présence sont désormais connues : d'un côté, un nouveau président élu temporairement - suite à la fuite de son prédécesseur sous la pression des révoltes de 2011 - et de l'autre, des rebelles houthis bien décidés à prendre sa place et la conserver. Les rebelles contrôlent la capitale, Sanaa et de nombreuses régions du Yémen.

L'Iran soutient en sous-main les rebelles houthis, de confession zaydite (branche de l'islam chiite spécifique au Yémen), quand l'Arabie saoudite (islam sunnite), semble avant tout décidé à maintenir le pouvoir en place afin d'empêcher qu'une quelconque force lui étant défavorable ne s'installe à ses portes.

Malgré ces contingences, la dimension confessionnelle, selon les experts de la religion, n'est pas aussi centrale qu'elle n'en a l'air.

Le conflit est avant tout - au départ - politique avec l'alliance de l'ancien président Saleh et des rebelles houthis comme le souligne Franck Mermier, chercheur au CNRS et spécialiste du Yémen :
 

L'intervention militaire d'une coalition arabe sous bannière saoudienne, en mars dernier a trouvé un écho plutôt favorable auprès des grandes puissances. Au point de voir l'ONU, le 14 avril 2015, voter une résolution "sous chapitre VII", qui impose aux rebelles houthis un embargo sur les armes, des sanctions ciblées et les appelle à se retirer des zones qu’ils contrôlent.

Cette résolution, demandée par le président Hadi  - dont le mandat de président a pourtant expiré - n'autorise pas, malgré les apparences, l'intervention saoudienne. Le chercheur du CNRS (Centre national de recherche scientifique) et spécialiste du Yémen, Laurent Bonnefoy, souligne cette nuance de droit international :"La résolution de l'ONU n'autorise pas le recours à la force, ça n'a pas été validé par le droit international. La seule brèche qui existe, et qui fait que ce n'est pas totalement considéré comme une intervention illégale, c'est que le président soi-disant légitime, Hadi, a lui-même demandé l'intervention étrangère."

Guerre lente

Dès juin, des drones américains ont ciblé des groupes terroristes islamistes sur le territoire du Yémen (Al Qaïda Péninsule arabique ainsi que le groupe Etat islamique), en soutien aux bombardements saoudiens. Malgré ces moyens militaires importants, le conflit yéménite n'a pas fondamentalement évolué depuis cette période.

Si un "virage" a quand même eu lieu dans cette guerre, il est de faible amplitude selon Laurent Bonnefoy  : "Il y a eu la reprise de la ville d'Aden cet été mais qui a énormément tardé, et on pouvait imaginer que d'autre villes seraient reprises, ce qui n'a pas eu lieu. Le second virage a été l'arrivée des troupes au sol. Les Saoudiens pensaient sous-traiter cette offensive à leurs alliés pakistanais, égyptiens et turques, et aucun des trois n'a accepté. Ce sont donc les Saoudiens, les Emiratis puis Qataris qui ont dû  intervenir. On pouvait penser que cela allait aller vite, et encore une fois, ce n'est pas le cas : le front est gelé depuis plus d'un mois".
Destruction d'un supposé dépôt d'armes de la rébellion, dans la région de Sanaa, après un bombardement de l'aviation saoudienne, le 15 octobre 2015. (AP Photo/Hani Mohammed)

De la même manière que pour l'intervention saoudienne, les attaques par drones des Américains se font "sans aucune légitimité, avec tout le vide qui existe sur ce sujet, puisqu'en fin de compte c'est la loi du plus fort, sans aucune communication à ce propos", rappelle le chercheur du CNRS, Laurent Bonnefoy. Mais ces frappes de drones américains, reconnaît le chercheur, "ont eu une certaine efficacité opérationnelle, au sens où depuis le début de l'offensive, il y a eu quatre grands chefs d'Al Qaïda Péninsule arabique qui ont été tués".

Un conflit sans issue qui indiffère ?

La relative indifférence face au conflit en cours au Yémen est multi-factorielle. "La complexité du conflit est certainement en cause dans cette indifférence, puisqu'on ne savait pas au départ qui étaient les bons et qui étaient les méchants", estime Laurent Bonnefoy, qui ajoute : "On a du mal, en Occident, intuitivement à s'aligner avec des gens dont le slogan est 'mort à l'Amérique, mort à Israël', comme on a du mal à s'aligner avec l'Arabie Saoudite, surtout dans l'espace médiatique. Pour l'espace politique c'est autre chose. Mais toute notre appréhension du Yémen depuis 15 ans est concentrée autour de la question anti-terroriste, et on a laissé filer les autres dynamiques sans plus les comprendre et nos gouvernements ont eu tendance à sous-traiter les problèmes yéménites à l'Arabie Saoudite."
La crise humanitaire au Yémen est sévère. Ces femmes et ces enfants collectent de l'eau dans les faubourgs de Sanaa. La famine touche une grande partie de la population. (AP Photo/Hani Mohammed)
La responsabilité des dirigeants politiques dans le désintérêt pour le Yémen n'est donc pas à sous-estimer, ce que le chercheur du CNRS explique simplement : "A partir du moment où notre personnel politique n'émet pas de critique à l'égard de l'offensive saoudienne, voire la couvre ou la soutient, comme le font nos diplomates, nous sommes dans une forme d'impasse et d'ignorance crasse. Il y a ensuite, malgré tout,  une concurrence avec le conflit syrien ce qui engendre une lassitude de l'opinion européenne et l'absence quasi complète de journalistes sur place au Yémen".

Des manifestants yéménites à Sanaa, brandissent des pancartes condamnant les bombardements saoudiens, dimanche 18 octobre 2015 (AP Photo/Hani Mohammed)
Des manifestants yéménites à Sanaa, brandissent des pancartes condamnant les bombardements saoudiens, dimanche 18 octobre 2015 (AP Photo/Hani Mohammed)
Des pourparlers entre le président Hadi et les rebelles houthis sont en passe de voir le jour.

Basés sur des résolutions de l'ONU, ces discussions pour parvenir à un accord de paix dans les semaines à venir, ne convainquent pas Laurent Bonnefoy, qui avoue ne pas bien voir leur issue : "Depuis le départ les Houthis ont dit, ou prétendu, qu'ils étaient prêts à faire des concessions importantes. De l'autre côté, Hadi et les Saoudiens ne prennent pas au sérieux ces discussions. Au bout d'un moment, il est possible que le gouvernement américain impose un changement de stratégie et fasse semblant de participer à des négociations. Les Houthis disent qu'ils sont prêts à appliquer la résolution de l'ONU, mais je trouve ça douteux, puisqu'elle ne leur permet pas de sauver la face, ni d'être intégrés comme un acteur politique important. Le principe est d'au moins faire semblant de discuter. S'ils arrivent au moins à se parler, c'est déjà bien. Mais tout va dépendre de la pression exercée pour que les Saoudiens changent d'optique."

La guerre au Yémen n'est pas terminée, elle se poursuit sans faire un trop grand  bruit médiatique. C'est une guerre oubliée, qui laisse un pays ravagé et des habitants meurtris. Le chercheur spécialiste de cette région, Laurent Bonnefoy conclue avec regret sur des mots peu encourageant :
"Ce qui est absolument terrible, c'est d'imaginer qu'on a eu un processus de transition qui était authentique et enthousiasmant, et qu'actuellement on passe chaque jour un peu plus dans la polarisation confessionnelle, ce qui génère quelque chose qui nous rappelle l'Irak.  Ce n'est pas une bonne nouvelle."

Un photo-reporter français, Guillaume Binet, qui s'est rendu au Yémen à deux reprises depuis juin, vient de publier son travail sur Libération.