Yémen : une guerre très discrète

Soldats yéménites sur un char après la prise d'Azzan, un fief d'Al-Qaïda dans la province de Shabwa, dans le sud du Yémen, le 8 mai 2014. AFP
Soldats yéménites sur un char après la prise d'Azzan, un fief d'Al-Qaïda dans la province de Shabwa, dans le sud du Yémen, le 8 mai 2014. AFP

État d’alerte au Yémen, les « terroristes » peuvent frapper partout et ils l’ont prouvé. Ce mercredi 14 mai, 5 militaires dont un conseiller ministériel ont été tués dans une attaque d'Al-Qaïda. Vendredi 9 mai, une attaque attribuée également à des militants du groupe terroriste a frappé le palais présidentiel à Sanaa. Une première.

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De nouveaux points de contrôle ont été installés autour de Sanaa, des renforts autour des sites gouvernementaux et des ambassades et intérêts étrangers… Samedi 10 mai, toutes les mesures de sécurité ont été renforcés au Yémen après les spectaculaires attaques de la veille. Les forces de sécurité "travaillent 24 heures sur 24 pour intervenir contre tout suspect ou agissement suspect et préserver la sécurité de la capitale", tentait de rassurer le ministère de l'Intérieur vendredi soir sur son site internet.

Vendredi 9 mai justement, en fin de journée, cinq militaires ont été tués dans l'assaut contre un point de contrôle situé à quelques 700 mètres du palais présidentiel à Sanaa, et qui en commande l'accès. Le président Abd Rabbo Mansour Hadi ne se trouvait pas au moment de l'attaque au palais, qu'il utilise pour tenir ses réunions pendant la journée et non comme résidence. Selon un responsable des services de sécurité yéménite, l'attaque menée par des membres présumés d'Al-Qaïda a été suivie par des échanges de tirs qui ont duré plus de vingt minutes entre la garde présidentielle et les assaillants qui ont capturé plusieurs gardes. Une attaque sans précédent au cœur du pouvoir yéménite. Ou presque puisque la veille, un homme présenté comme un haut responsable d’Al-Qaïda avait été tué dans un accrochage, déjà près du palais présidentiel…

Cette opération particulièrement audacieuse est intervenue quelques heures seulement après que le ministre de la Défense, Mohamed Nasser Ahmad, a échappé à un attentat dans le sud du Yémen où l'armée mène une offensive d'envergure contre le réseau djihadiste. Des hommes armés ont ouvert le feu sur son convoi. Le ministre de la Défense venait de louer "la bravoure" des militaires dans leur offensive contre Al-Qaïda. Il s’adressait à ses troupes sur les fronts de Chabwa et d'Abyane. "Cette campagne se poursuivra contre les derniers éléments criminels et maléfiques pour extraire cette tumeur cancéreuse" a-t-il ajouté. Ces derniers jours, les autorités ont annoncé la reprise d’importants bastions d’Al-Qaïda.


Des frappes au coeur de la capitale

Abd Rabbo Mansour Hadi, président yémenite AFP
Abd Rabbo Mansour Hadi, président yémenite AFP
"La plupart des combattants d'Al-Qaïda ont pris la fuite devant la progression des forces gouvernementales vers leurs fiefs de Azzan (province de Chabwa) et Wadi Dhiqa (province d’Abyane). Ils se sont réfugiés à Al-Kour", un massif montagneux reliant Abyane, Chabwa et la province de Baïda (centre), a indiqué à l'AFP une source tribale. Le gouverneur de Baïda, Ahmed al-Chaddadi, a d'ailleurs exhorté les habitants de sa province à "coopérer avec les forces de sécurité et à dénoncer tout mouvement suspect de membres des cellules ayant fuit les combats".  Dans une déclaration publiée vendredi soir par des médias officiels, M. Chaddadi n'a pas exclu que "les terroristes en fuite et les cellules dormantes à Baïda commettent des actes de vengeance".

Ainsi donc, c’est une véritable guerre qui se déroule au Yémen, un peu éclipsée par d’autres crises. Une guerre ouverte dans le sud du pays, où de vastes pans de territoire échappent à tout contrôle, et, de plus en plus, une guerre terroriste dans les villes ou contre les infrastructures (oléoducs, centrale électriques,…) Les combattants d’Al-Qaïda semblent perdre des positions dans le Sud, mais prouvent qu’ils peuvent encore frapper dans tout le pays, et même au cœur de la capitale. AQPA, pour Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique est d’ailleurs considéré comme la branche la plus dangereuse du réseau. La situation est prise très au sérieux par les États-Unis qui ne comptent pas leur aide aux autorités yéménites. Une aide qui passe en particulier par l’usage de drones, même si le président yéménite les a officiellement interdits. La recrudescence des attaques depuis la fin avril aurait fait une soixantaine de morts chez les rebelles djihadistes.

Mohamed Nasser Ahmad, le ministre yéménite de la Défense a échappé vendredi 9/05 a une embuscade contre son convoi, dans le sud du pays. AFP
Mohamed Nasser Ahmad, le ministre yéménite de la Défense a échappé vendredi 9/05 a une embuscade contre son convoi, dans le sud du pays. AFP
Les récents développements ont exposé aussi une rébellion qui s’internationalise. Les autorités ont annoncé vendredi avoir abattu un Saoudien et un Daghestanais, membres présumés d'Al-Qaïda, dans la province de Chabwa, et arrêté deux Français d'origine tunisienne, également soupçonnés d'appartenir au réseau. Les deux hommes s'apprêtaient à quitter le territoire. Agés tous deux de 32 ans,  ils ont été identifiés par l’agence officielle Saba comme Taha al Issawi et Mourad Abdallah. L’arrestation est confirmée par les autorités françaises.

Dans ces conditions, les représentations étrangères deviennent aussi des cibles. L'ambassade d'Arabie saoudite a essuyé des tirs et les Etats-Unis ont annoncé cette semaine la fermeture "jusqu'à nouvel ordre" de leur ambassade au public. Le New York Times révèle ce samedi que deux agents spéciaux américains ont subi une tentative d’enlèvement voilà 15 jours. Officiellement, ils étaient chez le coiffeur… Ils ont tué leurs assaillants et ont été exfiltrés rapidement vers les États-Unis.

Le Yémen, pays pauvre de la péninsule arabique est touché par une violence endémique. Il ne s’est jamais remis d’un "Printemps" qui tout au long de l’année 2011 a réclamé, et fini par obtenir, le départ du président Ali Abdallah Saleh. Le chaos a laissé le champ aux mouvements rebelles. Il semble devoir se perpétuer,  obérant pour l’instant toute perspective de développement économique.