Nigeria : des élections dans le chaos ?

Des partisans du président du Nigeria Goodluck Jonathan candidat à se réelction, le 8 janvier 2015 à Lagos © AFP
Des partisans du président du Nigeria Goodluck Jonathan candidat à se réelction, le 8 janvier 2015 à Lagos © AFP

Alors que la secte islamiste Boko Haram continue de massacrer civils et militaires au nord du Nigeria telle une machine de guerre, des élections présidentielle et législatives doivent se tenir le 14 février prochain. Dans ce contexte de terreur et de chaos, ces deux scrutins sont-ils réellement envisageables ? Eléments de réponse.

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Un président élu dans un mois. C’est l’objectif fixé par Goodluck Jonathan, l’actuel président nigérian qui a lancé sa campagne le 8 janvier dernier, lors d’un grand meeting à Lagos, capitale économique du Nigeria. Dans le cadre de celle-ci, il s'est également rendu, jeudi 15 janvier, à Maiduguri, fief de Boko Haram où il n'avait pas mis les pieds depuis près de deux ans. 
En poste depuis 2010, il se représente pour un troisième mandat alors qu’une règle tacite voudrait qu’après lui, chrétien du sud, un candidat nordiste et musulman devienne président.   

C’est dans cette optique que Muhammadu Buhari, candidat nordiste de l’APC, principal parti d’opposition, se présente à la présidentielle. A 71 ans, cet ancien général à la retraite, est un candidat malheureux des trois derniers scrutins présidentiels : 2003, 2007 et 2011. Il incarne en quelque sorte celui qui pourrait sortir le pays de la grave crise sécuritaire que subit le Nigeria, puissant pays africain. 

Vagues d’attentats 

En effet, depuis plusieurs mois, chaque jour ou presque, le nord-est du Nigeria est la cible d’attaques signées Boko Haram. Parmi les derniers actes terroristes, de nombreux attentats kamikazes ont eu lieu ces derniers jours. Leur particularité ? Avoir été commis par des jeunes femmes. Le 11 janvier, deux femmes se font exploser dans un marché bondé de Potiskum, dans le nord-est du pays. La veille, c'est une fillette de 10 ans portant une bombe qui a tué 19 personnes sur un marché de Maiduguri. Sur place, les forces de l'ordre reconnaissent "la signature de Boko Haram". 

Pour montrer qu'ils ne reculent devant rien et qu'ils sont de plus en plus armés et aguerris,les djihadistes de la secte n'hésitent plus à prendre des risques. La preuve en est avec la prise de la base militaire de Baga (MNJTF), les 3 et 4 janvier, sur les rives du Lac Tchad. Ce lieu stratégique regroupait des forces multinationales qui luttent contre Boko Haram. Les combattants islamistes « ont submergé les troupes et les ont forcées à abandonner la base », déclare par téléphone à l’AFP Usman Dansubdu, un habitant de Baga en fuite. Pour Ryan Cummings, spécialiste des questions de sécurité sur le continent africain, « la prise de Baga signifie que Boko Haram a maintenant le contrôle de l’ensemble du territoire (du nord-est) où le Nigeria partage ses frontières avec le Niger, le Cameroun et le Tchad », a t-il déclaré à l'AFP. Selon Seidik Abba, journaliste et analyste de l'actualité africaine, « le dispositif sécuritaire du Nigeria dans le nord-est s'est quasiment effondré et Boko Haram en profite. La secte a beaucoup recruté ces derniers temps. D'après certaines informations, ils auraient obtenu les moyens financiers qui leur ont permis de recruter des jeunes dans les pays voisins et au Nigeria ».

Des moyens qui leur ont permis également de s'attaquer à 16 localités des rives du Lac Tchad, quelques jours seulement après la prise de la caserne de Baga. Si aucun bilan précis ne peut être effectué pour le moment, Daniel Eyre, chercheur sur le Nigeria à Amnesty International note : « si les informations indiquant que la ville a été en grande partie rasée et que des centaines de civils (peut-être même 2000) ont été tués sont exactes, nous sommes en présence d’une escalade sanglante très inquiétante des actions de Boko Haram contre la population civile ». Un responsable administratif de l’Etat de Borno assure, lui, que « plus de 20 000 déplacés provenant de Baga et des villages alentour se trouvent dans un camp à Maiduguri ». 

Sans oublier les enlèvements à répétition. Récemment, 40 jeunes hommes ont été kidnappés dans le village de Malari, à 20km de la forêt de Sambisa, réputée pour être une des caches principales du groupe terroriste dans le nord-est du pays. Encore une signature de Boko Haram. En avril 2014, 200 lycéennes avaient disparu à Chibok. Elles ne sont toujours pas revenues.

Carte des anciennes et nouvelles attaques de Boko Haram au Nigeria



Passivité  

Face à ces agressions terroristes récurrentes, les autorités nigérianes semblent se mettre en retrait. Après l’attaque de la base militaire de Baga « l'armée nigériane n'a pas contre-attaqué », assure Seidik Abba. Un argument qui est contredit par le porte parole du ministère de la Défense : « l’armée nigériane n’a pas abandonnée Baga et les autres localités actuellement contrôlées par les terroristes ». 

Dans les rangs de l’armée, la démotivation liée  à la corruption et au manque de moyens et de matériel de combat participe également à la faible riposte souvent reprochée par l’opposition nigériane et la communauté internationale, au gouvernement fédéral. « On sait bien qu'il n'y a pas de sécurité à 100%, affirme Francis Perrin d’Amnesty International. Mais nous avons montré qu'à certaines occasions, les forces de sécurité du Nigeria, compte tenu des informations qui laissaient présager d'une attaque de Boko Haram sur certaines localités, n'avaient pas pris, le minimum de mesures de protection, qu'elles avaient le devoir de prendre ». 

Stratégie politique 

Dans un communiqué, l’APC, le parti de Buhari, a accusé le gouvernement de Jonathan d’instrumentaliser les forces de sécurité nigérianes dans le but de « décapiter » l’opposition. Pour le journaliste Seidik Abba, « il y a un problème au niveau de l'Etat fédéral du Nigeria. On ne comprend pas pourquoi le Cameroun, par exemple, déploie des moyens humains et matériels alors que le Nigeria ne fait rien ». Il ajoute : « ce comportement troublant de la part de Goodluck Jonathan amène les partisans de Buhari à penser que c'est un calcul (politique) ». 

Totalement ravagés par la violence, les Etats du nord ne semblent, en effet, pas en mesure de prendre part à l’élection présidentielle prévue le 14 février prochain, ni à l'élection législative qui auront lieu le même jour. C'est d'ailleurs ce qu'a confirmé la commission électorale nigériane : si les élections générales auront bien lieu, il est peu probable qu'on puisse voter dans les zones contrôlées par la rebellion islamiste de Boko Haram. 

Pourtant, cette région est un vivier d’électeurs majeur pour Muhammadu Buhari, candidat musulman du Nord. Cela représenterait « environ 1,6 millions d'électeurs potentiels », selon Ryan Cummings, spécialiste des questions de sécurité sur le continent africain. Pour Jeune Afrique, si les élections n'ont pas lieu, cela représenterait « une perte sèche pour Buhari, qui doit obtenir 25 % des voix dans au moins deux tiers des 36 Etats pour être élu ». 

L'instabilité dans le nord du pays pourrait donc profiter au président sortant puisque son adversaire ne bénéficierait pas des voix qui lui sont, à priori, destinées. « Goodluck Jonathan a choisi le cynisme politique en considérant que cette partie de l'électorat est plus favorable à son rival. Il se dit que s'il laisse les choses se dégrader de l'autre côté (au nord, ndlr), les gens ne pourront pas voter mais il n'entend pas repousser les élections, il veut juste renouveler son mandat ».

Goodluck Jonathan (à droite) et Muhammadu Buhari (à gauche) © Jewel Samad/AFP - Pius Utomi Ekpei/AFP
Goodluck Jonathan (à droite) et Muhammadu Buhari (à gauche) © Jewel Samad/AFP - Pius Utomi Ekpei/AFP
Elections ou non ?

Dans ce contexte, les élections sont-elles envisageables ? Pour Seidik Abba, « il n'y a pas les conditions d'une élection transparentes ». Selon lui, si les élections ont bien lieu, cela ne fera qu’empirer la crise sécuritaire dans le pays. « Comme on le sait, une mauvaise élection est elle-même porteuse d'autres instabilités. Si l'élection se passe mal, les troubles politiques vont s'étendre au sud et à la capitale », affirme le journaliste. Il craint même un scénario "à la Côte d’Ivoire" si le scrutin présidentiel se déroule dans un tel contexte car dit-il : « de plus en plus en Afrique, les crises sont post-électorales »

L'opposition nigériane a évidemment réagi en disant que les citoyens de ces zones pourraient être privés de leurs droits électoraux, remettant en cause la crédibilité de ces élections. Le président nigérian l'a pourtant promis dans son message de vœux aux Nigérians : les élections à venir seront « libres, justes, crédibles et acceptables ». 

Du côté d'Amnesty International, « on conçoit que ces élections s'annoncent comme particulièrement difficiles à organiser, à contrôler, à surveiller, pour faire en sorte qu'elles se passent de la meilleure façon possible », souligne Francis Perrin, porte-parole de l'organisation en France. Dans un récent rapport, l’International Crisis Group, lui, a averti que le scrutin 2015 s’annonçait « explosif », au vu du climat politique « de plus en plus violent ». 

Si de nombreux observateurs ne souhaitent pas la tenue des élections dans un tel contexte, les Etats-Unis ont plaidé pour, en dépit des violences "terrifiantes" perpétrées par Boko Haram. "Nous pensons que les élections sont probablement un facteur" de la violence dans le nord-est du pays, mais "nous estimons que les élections doivent toujours avoir lieu, même face à cette violence terrifiante", a déclaré la Marie Harf, porte-parole de la diplomatie américaine.

Qu'elles aient lieu ou non, les élections présidentielle et législatives nigérianes vont très probablement provoquer des tensions à l'intérieur du pays, déjà rongé par les violences perpétrées par Boko Haram. Si les scrutins se tiennent, les résultats risquent d'être contestés si des dizaines, voire des centaines de milliers de citoyens sont de fait privés de leur droit de vote. A l'inverse, si les élections sont repoussées, le pays risque de s'enliser un peu plus dans une guerre contre Boko Haram, où l'ennemi gagne du terrain face à un gouvernement nigérian passif et impuissant. 

Le président Goodluck Jonathan auprès des réfugiés

16.01.2015Commentaires de Jean-Luc Eyguesier
Le président Goodluck Jonathan auprès des réfugiés