Succession en Arabie saoudite : le pays face à ses contradictions

Le nouveau roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud (deuxième à droite, premier rang) avec les membres de la Choura à Riyadh, le 6 janvier 2015.
Le nouveau roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud (deuxième à droite, premier rang) avec les membres de la Choura à Riyadh, le 6 janvier 2015.

Le roi Abdallah est mort, vive le roi Salmane ! Salmane bin-Abdelaziz, qui succède à son demi-frère à la tête du premier pays exportateur de pétrole du monde, a d'ores et déjà annoncé un "changement dans la continuité". Or l'Arabie saoudite, enlisée dans ses contradictions, fait face à des défis qui, pour David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'Analyse stratégique, requièrent une rupture avec ce qu'il appelle la "schizophrénie saoudienne". Explications.

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Comment les règles de succession influent-elles la gestion du royaume ?

Dans une logique d'efficacité, ces règles apparaissent aujourd'hui à bien des égards problématiques. Le roi fondateur, Al Saoud, avait prévu une succession purement horizontale adelphique (de frère à frère, ndlr) de chacun de ses fils par ordre de primogéniture. Comme il avait une vingtaine d'épouses, devaient se succéder tour à tour les aînés de chacune d'elles. C'est là un premier le paradoxe saoudien : une société ultrapatriarchale et polygame qui transite par un matrilignage féminin. Ainsi des clans rivaux se forment-ils par les femmes. Le puissant clan des Sudaïri, le "clan des sept", a pour noyau dur les sept fils de la princesse Hassa bint Ahmed Al Sudaïri, favorite du fondateur du pays.


Abdallah avait plus de 90 ans, Salmane, 79 ans, est déjà malade, et le nouveau prince héritier, Moqren a 68 ans... Ce système est-il viable ?

Il s'est maintenu jusqu'à Abdallah, fils aîné d'une épouse, qui a succédé à Fahd, frère aîné d'une autre épouse. Mais intrinsèquement, le système implique le vieillissement des souverains, puisque tous sont de la même génération, ainsi que de féroces rivalités entre fratries issues de différentes épouses du roi. Tous les héritiers potentiels aspirent à un pouvoir qui n'est pas extensible. Ainsi le système reste-t-il très instable, alors que dans toutes les autres monarchies du monde, c'est la succession verticale qui assure la stabilité.

Reconnaissant que ce système hypothèque l'avenir du pays, le roi Fahd, en 1992, a institué une loi fondamentale ouvrant la possibilité théorique de passer à la génération suivante, aux petits-fils de Al Saoud. La situation actuelle de l'Arabie saoudite imposerait déjà une personnalité plus jeune, plus lucide, plus déterminée, que le conservateur modéré qu'est Salmane, prince de transition. Le nouveau prince héritier, Moqren, 69 ans, est encore un fils d'Al Saoud, mais il est le plus jeune. Et après ? C'est là que réside le véritable enjeu.


Comment passer à la génération suivante ?

C'est pour déverrouiller le système que le roi Abdallah a innové en introduisant la notion de vice-prince héritier, par un décret royal du 27 mars 2014. Celui qui l'occupe deviendra prince héritier à la disparition de Salmane, puis roi quand Moqren ne sera plus là. C'est là que le système ouvre concrètement la transition à la génération suivante. En théorie, 200 altesses royales mâles pourraient prétendre au pouvoir. En réalité, seule une poignée a l'envergure d'un chef d'Etat. Et pour formaliser un certain consensus au sein de la famille, un Conseil d'allégeance, composé de 35 princes - les 15 fils vivants d'Al Saoud et 19 petits-fils - est chargé d'adouber "le plus capable".

Abdallah  aurait voulu mettre en avant son fils, Mitaeb, 62 ans, chef de la très fidèle Garde nationale - poste autrefois occupé par Abdallah lui-même et qu'il lui a légué pour assurer son avenir. En face, un autre poids lourd, Mohamed Bin Nayef, ministre de l'Intérieur, 55 ans. C'est lui a été nommé vice-prince héritier par son oncle Salmane quelques heures seulement après la mort d'Abdallah. C'est donc au clan des Sudaïri que, logiquement, devrait bénéficier le changement de génération.

Francois Hollande reçoit le prince Mohamed bin Nayef, alors ministre de l'Intérieur d'Arabie saoudite, le 28 mais 2013. (@AP/Remy de la Mauviniere)
Francois Hollande reçoit le prince Mohamed bin Nayef, alors ministre de l'Intérieur d'Arabie saoudite, le 28 mais 2013. (@AP/Remy de la Mauviniere)

Qu'annonce cette nomination ?


Reste que Mitaeb, le fils d'Abdallah, ne va pas laisser la place à Bin Nayef sans lutter. Entre les deux hommes, il y a depuis longtemps une féroce guerre larvée. Tous deux tentent, d'ailleurs, de se prépositionner à Washington et sur la scène internationale. Leur rivalité se joue aussi sur le terrain de la lutte contre l'extrémisme - et là, chacun a ses atouts : Mitaeb a, pour assurer sa sécurité, la Garde nationale, dont la fiabilité est fondée sur l'allégeance personnelle de chaque homme au souverain ; Bin Nayef, lui, a l'expérience de la lutte anti-terroriste comme ministre de l'Intérieur et comme adjoint de son père, lui même à ce poste dans les années 2000.


Quels sont les défis qui attendent le nouveau souverain... et ses successeurs ?

L'un des objectifs du roi Abdallah était de former les Saoudiens pour remplacer les étrangers dans le système économique. Il aurait fallu commencer par repenser le système éducatif qui, pour l'instant, consiste essentiellement en l'étude du Coran avec une dose de maths et/ou d'anglais. C'est insuffisant pour former des ingénieurs et des médecins. Une réforme de longue haleine s'impose. Mais avec les printemps arabes, le roi Abdallah a senti le vent du boulet. Alors en bon pétromonarque, il a puisé dans les réserves l'équivalent de 135 milliards de dollars en allocations et subsides pour les jeunes (bourses d'études, prise en charge des frais de santé, aides matérielles diveres...) Objectif : empêcher les quelque 300 000 jeunes dont l'employabilité demeure sujette à caution de basculer dans une forme d'intégrisme qui - encore un paradoxe saoudien - est aussi la matrice du système saoudien.

Abdallah, dans l'urgence, a voulu acheter la paix sociale. Une paix sociale vitale pour le royaume. De fait, elle anesthésie toute forme de contestation, mais coûte cher. Or avec l'effondrement du prix du pétrole brut, les rentrées financières s'amenuisent - et la marge de manoeuvre pour acheter la paix sociale aussi. La saoudisation de la société voulue par le roi Abdallah a échoué, victime de la contradiction entre la nécessité de combler un manque dont il était conscient et les moyens mis en oeuvre dans l'urgence.


Qu'entendez-vous par schizophénie saoudienne ?

Les Saoud fustigent les exactions du groupe Etat islamique, mais ils interdisent aux femmes de conduire ! Elles vont voter aux municipales en 2015, mais devront être accompagnées d'un homme. Le blogueur Raif Badawi, parce qu'il n'est pas conforme à ce que les gens veulent entendre, est condamné à 1000 coups de fouets...

Et pourtant, cette matrice wahhabite n'est pas étrangère aux excroissances extrémistes. L'absence de remise en cause interne, avec l'exportation d'un extrémisme sunnite dès que ça peut constituer un instrument contre les chiites : là est la contradiction profonde - le groupe Etat islamique n'est pas apparu par hasard. Et voilà qu'aujourd'hui, il menace les Saoud.

De quoi ont peur les Saoudiens ?

De l'affirmation du pouvoir iranien sur la région via les minorités chiites au Bahrein ou dans la région pétrolière du Hassa. Certes, Abdallah avait engagé un dialogue national, mais le père du prince Nayef, lui, comparaît encore les chiites à des "demi-porcs".

Les Saoudiens doutent de la pérennité des accords Quincy de 1945, reconduits en 2005 avec les Etats-Unis, qui assuraient leur sécurité en échange de l'accès au pétrole. Le pétrole était, en quelque sorte, l'assurance-vie des Saoudiens. Or aujourd'hui, les dirigeants sont tout à fait conscients que les Etats-Unis, avec le gaz de schiste, ne sont plus dépendants du pétrole arabe. Et qu'ils peuvent tout à fait s'allier à une autre grande puissance de la région dans leur lutte contre le terrorisme. Or tout indique que cette grande puissance pourrait bien être l'ennemi de toujours : l'Iran. Pour l'Arabie Saoudite, c'est un véritable cauchemar.
Le dessinateur algérien Dilem : le décès du roi Abdallah vu par le blogueur condamné à 1000 coups de fouet.
Le dessinateur algérien Dilem : le décès du roi Abdallah vu par le blogueur condamné à 1000 coups de fouet.