Grèce : la gauche radicale aux portes du pouvoir

Professeur d’économie à l’Université de Crète, George Stathakis a fait des études d’économie à l’Université de Newcastle, en Grande-Bretagne. Il a aussi enseigné à Harvard.
Professeur d’économie à l’Université de Crète, George Stathakis a fait des études d’économie à l’Université de Newcastle, en Grande-Bretagne. Il a aussi enseigné à Harvard.

Où va la Grèce ? En cette soirée électorale, le parti Syriza d'Alexis Tsipras, qui regroupe la gauche et des Verts, est aux portes du pouvoir, créditée de 35% à 39% des voix selon les projections à la sortie des urnes. Pour faire face à la crise de la dette, quel sera son programme économique ? Entretien avec George Stathakis, qui pourrait être le futur ministre de l’Economie en cas de victoire de Syriza.

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Depuis le déclenchement de la crise en Grèce, en 2009, la dette ne cesse d’augmenter. Elle représentait environ 120% du PIB en mai 2010, lorsque le gouvernement a fait appel à l’assistance du FMI, de l’Union européenne et de la Banque centrale européenne (BCE). Elle s’élève aujourd’hui à 175% du PIB. Pour développer un programme à la hauteur du défi, Alexis Tsipras s’est entouré d’une équipe d’économistes solides, enseignant souvent en Grèce, au Royaume-Uni, voire dans des universités américaines renommées.

Député sortant, George Stathakis est souvent présenté comme le futur ministre de l’Economie d’Alexis Tsipras. Avec Syriza, il dénonce la financiarisation de l’économie. Il considère insoutenable la dette publique grecque et est favorable à l’application de réformes structurelles. En novembre 2014, George Stathakis, à la tête d’une délégation de Syriza, a rencontré à Londres des représentants de banques d’affaires et de fonds d’investissement. Il répond à Fabien Perrier, pour notre partenaire suisse, Le Temps :


Quels sont les effets des politiques d'austérité menées en Grèce ?

Le programme a complètement échoué à trois niveaux. Tout d’abord, la récession est profonde : baisse de 25% du PIB. Le chômage, énorme, s’élève à près de 30%. Enfin, le modèle grec "d’Etat providence" s’est complètement effondré, à tel point que 34% des foyers vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Il est impossible de continuer avec ces politiques. Le programme de Syriza vise à en changer.


"Changer de politique" signifie-t-il que Syriza veut commencer par renégocier la dette grecque?

Nous voulons renégocier la dette sur deux bases. D’abord, créer un espace budgétaire pour les trois à cinq prochaines années afin que l’économie grecque renoue avec la croissance. Pour ce faire, nous voulons réduire le remboursement des intérêts de telle sorte qu’ils passent de 4,5% du PIB actuellement à environ 2% du PIB. Face aux problèmes immédiats, nous discutons également d’un moratoire sur le remboursement pour quelques années. Le second problème est la viabilité de l’économie grecque sur le long terme. Ainsi, nous demandons une renégociation afin que la dette grecque à long terme soit soutenable. Cela est crucial pour que l’économie grecque fonctionne de nouveau sur des bases normales et puisse avoir un nouvel accès aux marchés.


En 1953, l’Allemagne a bénéficié d’une annulation de sa dette. Voulez-vous qu’une décision de ce type soit appliquée à la Grèce?

En 1953, l’Allemagne a effectivement bénéficié d’un accord européen. Nous sommes favorables à ce que la dette soit renégociée au niveau européen et que ces négociations incluent d’autres pays qui affrontent un problème de dette. En tout cas, nous avons différentes versions d’un accord sur lequel nous travaillerons pour améliorer la situation. Nous mettrons tous ces arguments sur la table.


Cependant, ni Angela Merkel, ni François Hollande ne semblent prêts à accepter un accord en ce sens. Avec qui pouvez-vous donc négocier ?

Avec tout le monde à partir du moment où, lundi, nous serons le prochain gouvernement grec. Ils discuteront avec nous. Ce sont des dirigeants européens, élus. La procédure démocratique est l’élément le plus fort et le plus cohérent au sein de l’Union européenne.


Certains affirment que Syriza mènera la Grèce hors de l’euro.

Nous répondons que Syriza a toujours été un parti favorable à l’UE et à l’euro. Toujours ! Nous n’avons jamais fait du "Grexit" un thème de notre discours ni de campagne. Un "Grexit" serait une erreur. Nous voulons trouver une solution dans le cadre européen. Le point essentiel est d’en finir avec l’austérité, d’appliquer des politiques de croissance et d’élaborer des bases sérieuses pour une justice sociale.


Mais, si les banques européennes refusent une restructuration, la Grèce risquerait alors de sortir de la zone euro...

Ça ne se produira pas !


Cela signifie-t-il que vous avez déjà discuté avec les banques européennes ?

Nous parlons à tout le monde. Et tous savent qu’une sortie de la Grèce de la zone euro provoquerait un tumulte global que personne ne souhaite, ni en Grèce, ni en Europe, ni chez un seul de nos partenaires.


Parallèlement, Syriza a promis de restaurer le salaire minimum au niveau de 2010 : 751 euros brut. Comment comptez-vous procéder ?

Nous annoncerons ce nouveau salaire minimum pour le secteur privé dès que nous aurons constitué un gouvernement. Le gouvernement précédent a annoncé sa réduction par décret, nous le restaurerons par la même voie.


Est-ce viable ?

Oui. Cette mesure concerne 8% des salariés du secteur privé et nous en avons discuté avec les entrepreneurs grecs avant de l’annoncer. Nous sommes ainsi d’accord pour dire que cette décision est souhaitable et possible. L’industrie grecque paie d’ores et déjà des salaires plus élevés. Cette mesure concernera essentiellement le secteur des services, notamment ceux qui ont été privatisés, ou encore les cliniques, l’hôtellerie… Nous pensons qu’il est juste de rétablir les salaires à un meilleur niveau.
Rue commerçante de la Plaka, à Athènes, le 17 janvier 2015 (@AP)
Rue commerçante de la Plaka, à Athènes, le 17 janvier 2015 (@AP)

Scrutins

AFP
Le train électoral qui démarre en Grèce ce dimanche 25 janvier ouvre une période frénétique, marquée par une élection législative et une présidentielle en quinze jours, voire une deuxième législative d'ici début mars en cas d'impossibilité des partis à s'entendre pour former un gouvernement.

MODE DE SCRUTIN

Les Grecs vont élire 300 DÉPUTÉS à la proportionnelle renforcée : 238 le seront dans la cinquantaine de circonscriptions du pays, et douze, généralement des personnalités, le seront à partir de "listes d'Etat", ce qui les dispense de faire campagne.

Le parti arrivé premier dispose d'un BONUS de 50 sièges supplémentaires, à choisir parmi les suivants de liste.

Par ailleurs, seuls les partis ayant réuni 3% DES VOIX peuvent avoir des députés.

L'enjeu est donc pour le parti arrivé premier d'obtenir 151 députés, soit la MAJORITÉ ABSOLUE.

Celle-ci était facile à atteindre il y a quelques années au temps de la toute puissance des deux grands rivaux, ND (droite) et Pasok (socialistes), entre des scores tournant généralement autour de 40% pour l'un comme pour l'autre, et le bonus en sièges.

Mais malgré la forte polarisation à attendre dimanche, de tels scores ne sont plus d'actualité, depuis la chute du Pasok à environ 5% des intentions de vote, à cause de la crise.

Ainsi, il faudrait que le premier parti obtienne dimanche 35,6% des voix -- et qu'un total de 12% des électeurs votent pour des partis n'obtenant pas chacun 3% -- pour qu'il ait la majorité absolue, et que son chef devienne automatiquement Premier ministre.

Or 35% est actuellement le très haut de la fourchette des estimations pour Syriza (gauche radicale), le parti nettement favori.

MAJORITE RELATIVE

S'il n'obtient pas cette majorité absolue, le leader du parti arrivé en tête se rendra dès lundi chez le président de la République Carolos Papoulias, qui lui confiera un "MANDAT EXPLORATOIRE" de trois jours pour tenter de trouver des alliances fermes avec d'autres partis, à hauteur d'au moins 151 députés au total.

Si cette procédure échoue, M. Papoulias confiera le même mandat de trois jours au parti arrivé deuxième, et en cas de nouvel échec, au parti arrivé troisième.

M. Papoulias peut aussi essayer de raisonner les partis pour qu'ils forment une grande COALITION NATIONALE, au vu de la situation économique difficile du pays.

Mais en cas d'échec, il y aura inéluctablement de NOUVELLES LÉGISLATIVES dans les premiers jours de mars, et une grande instabilité politique en attendant.

PRESIDENTIELLE

Toute cette séquence, qui promet d'être animée, va se compliquer en outre ... d'une ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE.

L'élection législative du 25 janvier est en effet consécutive à la dissolution du Parlement, provoquée en décembre par le refus de plus de deux cinquièmes des députés d'élire à la place de Carolos Papoulias (dont le mandat expire en mars) le candidat proposé par l'actuel gouvernement d'Antonis Samaras (ND), l'ex-commissaire européen Stavros Dimas.

Or la Constitution grecque prévoit que dans ce cas, la nouvelle chambre des députés, qu'un gouvernement ait été formé ou non, "procède aussitôt après sa constitution à l'élection du président de la République". Le premier tour de scrutin pourrait avoir lieu le 7 février, suivi de deux autres, le cas échéant, à cinq jours d'intervalle.

La rumeur a couru cette semaine que Syriza, s'il gagne, proposerait à ce poste, essentiellement honorifique, l'actuel commissaire européen grec Dimitris Avramopoulos, figure de la ND, mais apprécié de Syriza. M. Avramopoulos a qualifié lundi cette rumeur d'"infondée".


En France, Marine le Pen tente d'annexer Syriza

La dirigeante française du Front National (extrême-droite) Marine Le Pen a étonné en déclarant au journal le Monde qu'elle "espérait la victoire de Syriza", celle-ci pouvant renforcer le camp de l'euroscepticisme en Europe : "Il y a une fracture en Europe qui passe par la reprise en main des peuples contre le totalitarisme de l’Union européenne et de ses complices, les marchés financiers, déclare-t-elle. Je suis complètement cohérente. Cela ne fait pas de moi une militante d’extrême gauche ! Nous ne sommes pas d’accord avec tout leur programme, notamment sur le plan de l’immigration. Mais nous nous réjouirions de leur victoire."

Pour le Front de Gauche, qui est en France l'homologue de Syriza, ces propos relèvent du détournement de victoire. D'une part Marine Le Pen ne veut pas qu'on lui assigne une parenté avec les néo-nazis d'Aube Dorée, dont elle s'est effectivement tenue à distance. Mais son équivalent - moins repoussant mais embarrassant - en Grèce se nomme LAOS, un parti associé ... à la coalition au pouvoir, avec le PASOK et la Nouvelle démocratie.