A nos chères disparues….

De retour pour la saison 2012-2013 pour mettre à nouveau le nez dans les livres, les humer et les conseiller en toute partialité ! Mais oui… Car si l’abondance a marqué la période électorale avant le joli mois de mai qui nous vit aux urnes, cette abondance marque toute l’année la production littéraire hexagonale et au-delà, chez nos voisins suisses, belges et québécois. Ce modeste billet se veut donc comme un regard sur les tendances éditoriales qui, de la rentrée aux prix littéraires, des fêtes de fin d’année jusqu’aux prochaines (grandes) vacances marqueront cette saison. Pour affiner la sélection, c’est à la littérature de et autour des Femmes que je me consacrerai, Terriennes oblige ! 

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Des femmes disparaissent. Celle-ci fut tant aimée que sa mère fait un livre de son deuil, celle-là si peu qu'un journaliste en fait un livre, pour que malgré tout soit honorée la mémoire de l'être humain qu'elle fut. C'est aussi un hommage que rend Jean-Louis Debré et sa co-auteure à d'autres Terriennes, célèbres ou inconnues qui toutes firent avancer la cause des femmes depuis la Révolution Française. Cette cause des femmes qui mérite toujours que l'on s'y intéresse dans ce siècle puisqu'elles demeurent les cibles privilégiées des assassins. Les héroïnes de la présente chronique partagent toutes le statut de disparues, mais toutes ont trouvé leur thuriféraire.

“LA FEMMES SANS TÊTE“ de Antoine Albertini

Editions Grasset - 345 pages, 18,80 euros
Une femme disparait. Et tout le monde s'en fiche. Ou presque...
C'est un roman qui n'en est pas un. Plutôt un récit en forme d'enquête non élucidée dont les trous ont été comblés par de la matière romanesque. Une énigme au coeur du maquis corse, à laquelle un journaliste opiniâtre a consacré cinq ans. Par fidélité filiale ou pour redorer son blason personnel. Ou peut-être encore parce qu'il ne peut admettre l'indifférence suscitée par les disparus.

"Les événements spectaculaires, pour ne pas dire incroyables, liés à cette double disparition en font une des plus grosses énigmes policières que la Corse, pourtant peu avare en drames en tous genres, ait jamais connues. Et elle n'est toujours pas résolue à ce jour." Corse-matin, vendredi 28 août 2009.
 

En aout 79, deux vacanciers, une jeune femme célibataire, Marcelle Nicolas (rebaptisée Gabrielle Nicolet) et son fils Yann 8 ans, s'évaporent littéralement en Corse. Ni indice, ni corps, comme s'ils n'avaient jamais existé. L'enquête des gendarmes patine. Mais enquêtent-ils sérieusement ? Certains en doutent, d'autant que les rares témoignages, quand ils existent, n'apportent  aucun élément probant.

Le dossier garde son mystère près de 10 ans.  En 88, un corps sans tête est découvert dans une tombe à Miomo, dans le Cap-Corse. L'autopsie prouve qu'il s'agit bien de la disparue et révèle une exécution d'une incroyable violence. La victime a été battue à mort, ses os brisés et décapitée à la scie électrique. Le modus operandi oriente vers un professionnel, chirurgien ou boucher. De l'enfant, aucune trace.

Le narrateur Antoine Albertini était lui-même un enfant quand la mère et le fils ont disparu. Il n'a jamais oublié la colère de son père, un avocat bastiais qu'il admirait, quand le corps profané a été exhumé. Frappé par cette mort tragique, le garçon devenu journaliste rouvre le dossier. "Une fille-mère, un gosse en 1979, ça paraît fou mais ça n’était rien. Les autorités n’avaient rien à faire de leur disparition. Ce livre, c’est aussi un petit quelque chose contre l’oubli et nos petites bassesses collectives."

La Corse est malheureusement une terre fertile en faits divers les plus spectaculaires. Mais celui du « cadavre sans tête » tient encore le haut du pavé plus de trente années après les faits. Var-Matin, mercredi 18 août 2010.
Est-ce Antoine qui parle ou son double narrateur ? Tout le roman repose sur cette ambiguïté. Mais pourquoi nommer "roman" cet écrit si réaliste ? Selon Albertini, la demande émanerait de Grasset. Celui qui se définit comme un petit journaliste de province, se dit trop petit pour avoir repoussé la requête. "La fiction est intervenue au secours de la réalité quand celle-ci était trop incertaine pour pouvoir être rapportée de manière efficace ou plausible" confie t-il dans une interview. C'est pourtant bien d'une enquête qu'il a menée, ardue, poisseuse, rendue compliquée par le temps et par l'omerta corse. Car ceux qui savent n'ont aucun intérêt à parler. Quant à la personnalité de la victime, elle n'aide pas à cerner les mobiles de son assassinat. Infirmière en psychiatrie décrite à la limite de la nymphomanie, mère célibataire, son profil dérange. S'est-elle suicidée ? A t-elle disparu volontairement, fait une mauvaise rencontre ? A-t-elle été un témoin gênant ? Nul ne sait mais tout le monde s'en moque. A l'exception d'Antoine Albertini et d'un enquêteur, le major Serrier qui partagent la même obsession. Tous deux la paieront cher.

Plus de trente après, les assassins de Marcelle et de Yann jouissent encore impunément de leur liberté. A moins qu’eux-mêmes n’aient rejoint leur propre pierre tombale, sans pouvoir reposer en paix. Nice-Matin, mercredi 18 août 2010.

L'entêtements  du gendarme et du journaliste fouineur permettra pourtant d'identifier les assassins, là où la justice a échoué, peut-être par mauvaise volonté. Car en Corse, il faut compter avec la mafia locale et les notables, avec l'orgueil mais aussi comme partout ailleurs, avec l'indifférence et la culpabilité. Même Jacques Pradel et son émission Témoin numéro 1 ne parviendront pas à forcer la loi du silence. Et les tueurs de continuer à dormir tranquilles.
On comprend alors pourquoi le terme de roman a été préféré à celui d'enquête, les noms modifiés, la réalité grimée en fiction. Car la mise en cause des protagonistes de l'époque est accablante. Pour mille raisons, toutes plus révoltantes, l'affaire a été enterrée, et les criminels, quand ils ne sont pas morts de leur belle mort, coulent des jours tranquilles dans la bien-nommée Ile de Beauté.
Le livre se lit d'une traite, tenu de bout en bout par une colère sourde, dans une prose souvent très crue. Et la dernière page tournée, on se prend à rêver qu'un jour, l'affaire enfin résolue fasse la Une de Corse-Matin, après avoir fait celle des Editions Grasset.

“LE BLEU DE LA NUIT“ de Joan Didion

Editions Grasset - 233 pages, 18, 60 euros
Est-il malheur plus grand que voir de mourir ses enfants ?
Lire Joan Didion, c'est entrer dans le deuil et le glamour tout ensemble, dans la vie des "happy few" californiens en même temps que dans une certaine idée du chagrin. Car cette femme élégante et distanciée a perdu à quelques mois d'intervalles les deux êtres chéris entre tous, son mari depuis 40 ans et sa fille adoptive, Quintana, emportée par la maladie à 39 ans.
Est-il malheur plus grand pour les mortels que voir de mourir leurs enfants ? s'interroge Euripide. C'est la question que se pose cette épouse et mère doublement endeuillée. Cette "heure bleue" qui fait son titre, c'est l'heure magique où le printemps annonce ses prémisses, une heure fragile qui annonce sa fin en même temps que son avènement.  Une parabole de l'amour. Son livre ausculte la maternité et les fondations de cet amour si profond et si vulnérable, mais aussi ces années 70 pétillantes comme champagne et  qui s'achèvent pour elle comme pour beaucoup de ses amis dans une terrible solitude. Joan Didion met sa douleur à distance et nous l'offre comme une grâce de son intelligence, comme si sa tempérance et sa recherche du mot juste tenaient le malheur en respect.

Je ne veux plus de souvenirs de ce qui fut, de ce qui fut cassé, de ce qui fut perdu, de ce qui fut détruit. Car ils mettent en évidence mon inaptitude à jouir du moment quand il était là.

Avant d'être cette jeune femme mourante en soins palliatifs, Quintana fut un cadeau, un bébé miracle tombé du ciel, pour combler le dévorant désir de maternité de sa mère. Une fillette blondie sous le soleil de Malibu, qui sait commander son breakfast au room-service avant même de savoir lire. Car la famille vit dans le "privilège", un mot accusateur pour J. Didion, un mot qui juge. Un point de vue, dit-elle, auquel la suite lui interdit d'adhérer.
Car l'enfant lumière avant que de crucifier sa mère par sa disparition est aussi maladivement angoissée. Quintana Roo, qui doit son nom à un endroit perdu au Mexique, est assaillie par des peurs diverses, des visions comme celle de l'Homme Cassé, si précise qu'elle en transmet l'angoisse à Joan, mère adoptive pleine de bonheur et de crainte. Sera t-elle capable de l'aimer, sa petite fille, de la protéger ? "Comment pouvait-elle seulement imaginer que j'étais capable de prendre soin d'elle ? C'était moi, pensait Quintana, qui était fragile. Etait-ce là son angoisse ou la mienne ?"
Son livre est ainsi fait, que chaque évènement lumineux comporte sa face sombre, une vision de l'émotion en 2D, où le bonheur chemine main dans la main avec la tragédie. Les amis meurent de mort prématuré, les visites dans les unités de soins intensifs se multiplient. Aimer, c'est perdre, un savoir que Joan Didion partage avec une bouleversante légèreté de plume.

Je consulte un nouveau neurologue. Les nouveaux neurologues demeurent les derniers véritables adeptes du voeu pieux.

Cruellement seule désormais, l'auteur qui a vu s'écrouler son monde affectif se trouve confrontée à sa propre fin. A l'automne de sa vie, elle qui vantait sa maigreur et sa robustesse est obligée d'admettre sa fragilité mais ne baisse pas pour autant pavillon. A l'exemple de sa présentation savoureusement humoristique de l'équipe de base-ball des NY Yankees avec qui elle partage une salle d'entrainement. C'est ce qui fait la beauté de ce terrible livre : au coeur du chagrin, le dur désir de durer.

“CES FEMMES QUI ONT REVEILLE LA FRANCE“ de Jean-Louis Debré et Valérie Bochenek

Editions Fayard - 372 pages, 21,90 euros
Aux combattantes, leurs soeurs reconnaissantes...
26 portraits de femmes, connues ou inconnues, écrits à 4 mains par un duo inattendu, le président du Conseil Constitutionnel Jean-Louis Debré et sa compagne, Valérie Bochenek. De Jeanne d'Arc qui incarne une France en rébellion, ou Marianne symbole de la République, à la célèbre Marie Curie ou la discrète Nafissa Sid Cara, 1ère femme musulmane membre d'un gouvernement, le couple rend hommage à ces militantes de la première heure auxquelles leurs petites-filles doivent de profiter de leurs droits. Même si la patrie des droits de l'homme rechigne toujours à parler plus largement de droits "humains", leurs combats ont fait passer la femme du statut d'être inféodé sous l'Ancien Régime à la femme moderne égale de l'homme, en tout cas devant la loi. Rappelons que le principe d'égalité des droits entre hommes et femmes posé dans le préambule de la constitution date de 1946. Une année-charnière puisque le droit de vote leur sera accordé également cette année-là.  

Féministe, à perdre la tête….
La plus symbolique des précurseures est sûrement Olympe de Gouges, auteure en 1791 de la "déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne", un contre-point militant à la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen, rédigée 2 ans auparavant. Le texte passé inaperçu ou presque, aujourd'hui oublié, est pourtant fondateur de l'idée d'égalité. Car la Révolution, dans laquelle le sexe dit faible a joué un rôle important, marque le début de la prise de conscience féministe et les premières revendications : droit à l'éducation et à la formation, égalité politique et civile…Une "pétition des femmes du Tiers Etat au Roy" le 1er janvier 1789 demande ainsi que "les hommes ne puissent conserver sous aucun prétexte tous les métiers et que les femmes puissent posséder des emplois, non pour usurper ceux des hommes mais pour en être plus estimées". Tout est dit, déjà… Mais son combat lui coûtera la tête, les Révolutionnaires ne badinant pas avec la vertu qui convient à son sexe : elle est décapitée place de la Révolution en 1873. Et le journal Le Moniteur d'en profiter pour prévenir toutes celles qui à son exemple pourraient imaginer circonvenir à l'ordre masculin établi.

Femmes, je vous aime….
Chaque portrait s'agrémente d'une courte bibliographie pour aller plus loin. Un ouvrage de référence qui vise à établir des jalons dans la longue lutte contre les inégalités et une récidive de la part de Jean-Louis Debré déjà auteur "Des oubliés de la République" chez Fayard. On connaissait son parcours politique, on connaissait moins son goût secret pour la littérature. "Ces femmes qui ont réveillé l'histoire" forment un pont entre ses deux passions avec le souci comme il l'a confié à un journal régional " d'écrire l'histoire comme elle devrait être écrite, en joignant l'histoire de l'homme à celle de la femme ". Ce qui l'a conduit logiquement à y associer sa compagne, ancienne assistante du Mime Marceau, pour "avoir un regard croisé, féminin de surcroît".
Le livre se clôt avec Simone Veil, et ce n'est sûrement pas un hasard, puisque c'est grâce à sa pugnacité en tant que ministre de la santé que les femmes ont obtenu en 1975 le droit sur leur corps avec la légalisation de l'avortement. Considérant que nulle femme n'avorte de gaité de coeur, Simone Veil malgré l'hostilité de ses collègues de l'hémicycle fait voter la loi qui permettra aux femmes de choisir le moment de leur maternité.  
Un vrai hommage donc à travers ces 26 femmes à toutes celles qui "ont contribué à forger et sceller les contours de notre modèle républicain et social".

Isabelle Soler : à propos de l'auteure

Journaliste à la rédaction de TV5Monde depuis une dizaine d’années, je suis toujours bluffée par l'hystérie de parution lors de grands événements tels la rentrée de septembre ou la remise des prix littéraires. Après avoir dépouillé au printemps 2012, tous les ouvrages liés à la présidentielle française, pour Terriennes, je me pencherai sur la littérature de et autour des Femmes : thématiques, essais, romans, coups de coeur ou coups de gueule… Je vous propose un décryptage régulier de la littérature francophone.