Il y a un an, la Crimée changeait (encore) de mains

Pro-russes de Crimée célébrant leur victoire au référendum du 16 mars 2014
Pro-russes de Crimée célébrant leur victoire au référendum du 16 mars 2014
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Enclenché par la chute du président ukrainien Ianoukovitch et favorisé par les surenchères de Kiev, le processus d'indépendance de la Crimée débutait il y a un an, le 11 mars 2014. Il devait mener dix jours plus tard à son annexion par la Russie.

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81 députés présents, 78 votes favorables. Ainsi est adoptée le mardi 11 mars 2014 par son parlement la « déclaration d'indépendance de la république autonome de Crimée et de la ville de Sébastopol ». Le dimanche suivant 16 mars, un référendum d' « auto-détermination » précise le choix : à plus de neuf dixièmes des suffrages officiellement exprimés, la population de Crimée demande le rattachement de son territoire à la Fédération de Russie. Aussitôt dit, aussitôt exaucé : l'annexion est prononcée le 21 mars 2014. Les alliés de l'Ukraine gesticulent en vain. Le processus formel n'a pas réclamé plus d'une dizaine de jours.

Manifestation anti-Ianoukovitch à Kiev en février 2014
Manifestation anti-Ianoukovitch à Kiev en février 2014
AP

Il ne survenait cependant pas par surprise. Depuis trois mois, les manifestations pro-occidentales se succédaient à Kiev contre le régime du président pro-russe Viktor Ianoukovitch, attisées notamment par le couple OTAN-UE qui voit dans l'ex-république soviétique un terrain naturel de son expansion. Ianoukovytch est destitué le 22 février. « Nous devons commencer à travailler au retour de la Crimée à la Russie », aurait déclaré ce soir là Vladimir Poutine.

Territoire de taille modeste au regard de l'Ukraine, la Crimée revêt pour Moscou une importance stratégique, de Pierre le Grand et Catherine II jusqu'après la chute de l'Union soviétique. Ouvrant l'accès aux mers chaudes, elle fut au coeur d'un conflit sanglant du XIXème siècle (la guerre de Crimée, 1853-1856), opposant la Russie à la France et la Grande Bretagne, alliées à l'empire ottoman. Au sein de l'URSS, elle était intégrée à la Russie jusqu'au 19 février 1954, date à laquelle le secrétaire général du Parti communiste soviétique, Nikita Khrouchtchev, l'a étrangement « donnée » à une Ukraine dont il était lui-même originaire. En vertu d'accords bilatéraux, Sébastopol demeurait jusqu'en 2014 une base importante de la flotte russe en mer noire.

Célébrée à l'ouest la « révolution » séduit peu la Crimée, région autonome de l'Ukraine en majorité russophone, où les nouvelles autorités de Kiev peinent à se faire reconnaître. On s'y alarme, surtout, du décret qu'elles prennent dès le 23 février abolissant le russe comme langue régionale protégée.

Séparation


Dans la nuit du 26 au 27 février, des affrontement éclatent dans sa capitale Simferopol autour des bâtiments officiels du territoire entre partisans et adversaires du nouveau pouvoir de Kiev. Au matin, des « commandos » pro-russes ont pris le contrôle du siège du gouvernement local et du parlement. Des drapeaux russes sont hissés au côté de ceux de la Crimée. On apprend dans l'après-midi que le-dit gouvernement local est limogé. Les nouvelles autorités du territoire annoncent un référendum sur le renforcement de son autonomie dans l'Ukraine pour le mois de mai, puis pour le 30 mars. Oleksandr Tourtchynov, le successeur de Ianoukovitch proteste, appuyé par les occidentaux (Etats-Unis, Allemagne, France, Royaume Uni, Pologne, OTAN), sans autre effet que d'accélérer encore les événements.

Soldats pro-russes devant une base militaire de Crimée encore tenue par les troupes ukrainiennes, en février 2014
Soldats pro-russes devant une base militaire de Crimée encore tenue par les troupes ukrainiennes, en février 2014
AP

Le 6 mars, le Parlement de Crimée franchit un pas en demandant le retour de celle-ci dans la Russie.  Le référendum d'autodétermination est finalement fixé au 16... dix jours plus tard. Vladimir Poutine déclare immédiatement à l'étude la demande de rattachement.
Qualifiés de « 
forces d'occupation », les militaires ukrainiens positionnés en Crimée sont sommés de se soumettre à ses nouvelles autorités ou de partir. A Kiev, les menaces sont symétriques. Les Américains dénoncent le référendum. Barack Obama déclare qu'il « violerait le droit international ».

Il en faudrait plus, désormais, pour stopper une logique en grande partie fondée sur la rapidité. Le 11 mars, le parlement de Crimée adopte sans surprise sa déclaration d'indépendance, étape nécessaire au rattachement à la Russie. Cette dernière se félicite de son vote par la voix de son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov : celui-ci «  considère la décision du Parlement de Crimée absolument légale ». Son communiqué, en guise de pied-de-nez, rappelle que dans le cas du Kosovo, l'ONU et plusieurs pays occidentaux avaient estimé « qu'une déclaration unilatérale d'indépendance d'une partie d'un État ne violait aucune norme du droit international ».

Rappel accablant, en effet. En 1999 , les forces de l'OTAN intervenaient dans ce qui restait de la Yougoslavie, sans mandat légal. Belgrade était bombardée. Les occidentaux occupaient le Kosovo  - doté, comme la Crimée, du statut de  territoire « autonome » (dans son cas, de la Serbie) - et organisaient, après huit années d'administration sous leur autorité, un référendum aboutissant à son indépendance, aujourd'hui encore internationalement non reconnue . Sans avoir abouti à un tel dépeçage, les interventions de coalitions sans mandat de l'ONU en Irak puis, dans une certaine mesure, le dérapage de celle en Libye , fragilisent également l'affichage légaliste occidental.

Rattachement

Le 16 mars, la question du référendum est ainsi libellée (1):

  1. Êtes-vous favorable à la réunification de la Crimée avec la Russie dans les droits de la Fédération de Russie ?
  2. Êtes-vous favorable au rétablissement de la Constitution de la République de Crimée de 1992 et pour le statut de la Crimée dans le cadre de l'Ukraine ?
Scrutin du 16 mars 2014 en Crimée
Scrutin du 16 mars 2014 en Crimée
AP
Selon les proclamations officielles, 96,7 % des électeurs ont coché la première case. De façon moins lyrique, plusieurs sources estiment que le taux de participation a été un peu inférieur à 50 % ; celui de votants en faveur du rattachement à la Russie de 60 % maximum. Faute de reconnaissance internationale, le scrutin n'a pas été rigoureusement observé. Une partie de l'opposition – dont les représentants de la minorité Tatare – a appelé à l'abstention. Pourtant, si le score réel est sans doute assez éloigné de son expression triomphale, rien ne permet d'infirmer une tendance globale réelle de l'opinion, qui penche en faveur d'un destin plutôt Russe qu'Ukrainien.

Le 21 mars, après un vote de son parlement, Vladimir Poutine signe l'ultime décret d'annexion de la Crimée à la Russie, la divisant au passage en deux entités administratives : la Crimée et la ville portuaire de Sébastopol.
Vladimir Poutine signant le décret d'annexion de la Crimée le 21 mars 2014
Vladimir Poutine signant le décret d'annexion de la Crimée le 21 mars 2014
AP

Les derniers soldats ukrainiens sont expulsés.

Face à une réalité qui s'impose, les indignations se sont alors déjà bien affaiblies ou prennent des allures d'incantations : « 
L'Europe et les États-Unis sont unis pour soutenir le gouvernement ukrainien et les Ukrainiens, nous sommes unis pour faire payer un prix à la Russie pour les actions qu'elle a entreprises jusqu'ici », affirme Barack Obama. En plein sommet européen, François Hollande annonce une liste de pro-russes sanctionnées : «Il y aura 33 personnalités sur cette liste», gronde t-il.

Aveugle et presque étonné de sa propre impuissance, l'occident un peu pathétique mûrit sa revanche mais la Crimée est bien redevenue Russe.
« La Crimée et Sébastopol ont une importance civilisationnelle et même sacrée inestimable pour la Russie, devait déclarer Vladimir Poutine neuf mois plus tard devant la Douma. Comme le Mont du Temple à Jérusalem pour les adeptes de l'Islam et du Judaïsme. Et c'est ainsi que nous le considérerons toujours ».

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(1) Traduction de Wikipédia