140ème anniversaire de la Commune de Paris : vive les femmes

Le 29 mai 1871, la Commune de Paris s'est achevée. Dans un bain de sang. Les Versaillais dirigés par Adolphe, alors chef du gouvernement, ont tué entre 25 000 et 30 000 communards pour que cette expérience révolutionnaire française inédite, et observée du monde entier s'arrête. La modernité de cette tentative dépasse les réformes sociales, et parmi les grandes innovations sociétales, elle adopte l'éligibilité des femmes. Femmes, qui au delà de la Française Louise Michel toujours trop mise en avant, ont joué un rôle considérable durant ce mouvement, militaire, politique, moral, etc. En particulier la jeune aristocrate russe Elisabeth Dmitrieff.

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Elisabeth Dmitrieff, aristocrate et pétroleuse

En ce 140ème anniversaire de la Commune de Paris, lorsqu’on évoque les Communards et encore plus les femmes actives dans la révolution de mars 1871, une figure écrase toutes les autres celle de Louise Michel. À tord. Sans doute incarne-t-elle mieux une icône hexagonale pour l’imagerie révolutionnaire française, qui n’hésite pas non plus à se teinter de patriotisme, voire de nationalisme. Sans doute aussi Louise Michel tissa-t-elle elle même sa légende, réinventant son rôle lors de son procès, après la semaine sanglante, et dans ses écrits de Nouvelle Calédonie où elle fut envoyée en relégation. L’institutrice petite bourgeoise ne fut pourtant qu’une pétroleuse discrète, qui atteindra sa dimension subversive au contact des Kanaks, avec ses réflexions anticoloniales. Pour les compagnons de combats et d’infortune, comme pour l’histoire du mouvement ouvrier, André Léo, théoricienne de la guerre sociale était sans doute trop intellectuelle et bourgeoise ; Nathalie Lemel, initiatrice avec Eugène Varlin de la Marmite, ancêtre des restos du cœur avec un siècle d’avance, trop âgée et discrète ; Elisabeth Dmitrieff, dirigeante de l’Union des femmes, l’association la plus importante des Communardes, trop impulsive, militaire, trop aristocrate, et surtout trop russe…

L'ÉTRANGÈRE

C’est oublier que la Commune fut avant tout internationaliste, même si une composante ultranationaliste, liée principalement aux anarchistes proudhoniens (et qui plus tard fournira des éléments antisémites antidreyfusards actifs autour de Henri de Rochefort, patron du journal satirique La Lanterne), tenta de réorienter ce magnifique mouvement révolutionnaire. Elisabeth Dmitrieff pris la révolution en marche à la fin du mois de mars 1871, envoyée de Londres par Karl Marx, qui voulait se faire une idée plus précise du mouvement insurrectionnel parisien. Née dans une famille noble de la région de Pskov, partie de Saint Pétersbourg à l’âge de 18 ans pour mettre en pratique les idées communautaristes des populistes russes (ceux qui « allaient au peuple »), à la suite d’autres jeunes aristocrates de la capitale russe d’alors, elle avait débarqué chez l’auteur du Manifeste du Parti communiste après un séjour dans la Genève révolutionnaire, en quête de toujours plus de réflexion, toujours plus d’action. Elle a 20 ans à peine, lorsque les Parisiens s’emparent le 18 mars des canons de Montmartre. Elle ne pense qu’à agir, et sa fortune personnelle lui permet de sillonner l’Europe. Elle arrivera à Paris le lendemain de la proclamation de la Commune. Elle y retrouvera d’autres Russes, tels le penseur socialiste Piotr Lavrov, ou ses voisines pétersbourgeoises, Anna et Sophia Korvine-Kroukovskii, elles aussi en quête d’émancipation.

Paris se joue alors des identités et des frontières : les généraux polonais Dombrowski et Wroblewski prennent la direction d’une armée de défense militaire contre les Versaillais, qui compte dans ses rangs presque toutes les nationalités européennes… Et surtout, l’un des plus magnifiques dirigeants de la Commune, le délégué au travail, est un jeune juif de Hongrie, Léo Frankel, avec lequel Elisabeth se liera très étroitement. Ils s’accompagnent mutuellement dans la prise de décisions, pour faire avancer à grands pas la protection sociale et le droit du travail des femmes. Ils écrivent ensemble, par exemple, un projet d’organisation pour le travail des femmes, rendu public le 7 mai 1871, alors que les Versaillais sont déjà aux portes de Paris. Le style un peu paternaliste de la jeune aristocrate russe s’y fait sentir : « La Commune doit s’occuper à présent et avec la plus vive sollicitude des familles des courageux prolétaires, des braves citoyens qui offrent leurs poitrines aux balles versaillaises. Il y a des mères, des femmes, des enfants qui souffrent mais qui supportent cependant avec héroïsme les misères et les privations. Ces citoyennes, ces mères manquent de travail et de ressources. L’assistante proprement dite présente des dangers d’un autre ordre : elle tend à entretenir l’oisiveté et à abaisser les caractères (…). Le but de la Commune serait atteint par la création d’ateliers spéciaux pour le travail des femmes et de comptoirs de vente pour l’écoulement de produits fabriqués. » On reconnaît aussi dans ce projet l’influence de Nikolaï Gavrilievitch Tchernichevsky, le penseur qui marqua toute la génération d’Elisabeth Dmitrieff avec son roman « Que faire ? », projet de vie total , social, économique, familial, amoureux…

Caricature versaillaise des pétroleuses
Caricature versaillaise des pétroleuses
Elisabeth et Léo affronteront aussi de conserve l’adversité, lors de la semaine sanglante. Ils s’évaderont, soutenus l’un par l’autre, de la tuerie orchestrée par Adolphe Thiers, pour rejoindre les rives salvatrices du lac de Genève. On sut par un échange de la correspondance entre Marx et Engels que le jeune Hongrois se consumait d’amour pour la belle Elisabeth, mais sans espoir de réciprocité…

Il n’est pas le seul : Prosper Lissagaray, l’une des plumes de la Commune, tenta lui aussi sa chance, mais fut lui aussi éconduit, tout comme Benoît Malon, autre élu de la municipalité révolutionnaire, prêt à être infidèle à André Léo dont il était le compagnon.

L'OUBLI SIBÉRIEN

Mais avec autant de vitesse qu’elle fit tourner les têtes, Elisabeth fit tourner le vent de ses admirateurs transis. Victoire Tynaire, écrivaine et communarde prête à lui décerner « le titre de citoyenne de Paris, en attendant que la République universelle lui donne de grandes lettres de naturalisation qui la feront citoyenne de l’humanité », écrira cinq ans plus tard, atteinte par la réaction nationaliste : « il m’est venu une idée, c’est que cette belle Dmitrieff était un agent provocateur de la police russe. Cette pensée se change même en certitude. »

Revenue en Russie après quelques mois d’errance, Elisabeth disparaîtra de la scène révolutionnaire. L’échec de la Commune la plonge dans la dépression d’où elle ne se relèvera qu’avec la rencontre de Ivan Davidovsky, l’intendant du domaine de son mari (un colonel bienveillant épousé en mariage blanc pour les convenances). L’administrateur séduisant est aussi un escroc, sorte de Robin des Bois, qui sera arrêté et jugé lors de l’un des plus fameux procès de la fin du XIXème siècle en Russie, celui des « Valets de cœur ». Elle le suivra, avec leurs deux filles, jusqu’en Sibérie.