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21 avril 1944 : les Françaises ont (enfin) le droit de voter

©Sémiramis Ide/TV5MONDE
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Le 21 avril 1944, l'Assemblée consultative d'Alger accorde le droit de vote aux femmes. Le suffrage, encore mal appelé universel, le devient alors vraiment en France, bien après d'autres pays. Christiane Auvray a aujourd'hui 92 ans et vit dans la banlieue parisienne. Elle se souvient. Tandis que Christine Bard et Michelle Zancarini-Fournel, deux historiennes du XXème siècle, analysent ce retard hexagonal.

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"Les femmes seront électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes". Le 21 avril 1944, le général Charles de Gaulle, signe cet amendement adopté un mois plus tôt, le 24 mars 1944, lors d'un débat à l'Assemblée consultative d'Alger, chargée d'imaginer les futures institutions publiques et démocratiques de la France à la libération.

51 voix pour, 16 contre (sur 67 votants) : le texte est adopté à une écrasante majorité. Tous des hommes. Résistants ou représentants de partis politiques français, membres de cette Assemblée. L'auteur du texte : Fernand Grenier, résistant, communiste, député de la Seine. Il dépose cet amendement parce que la proposition de loi sur le sujet prévoyait d'accorder aux Françaises le seul droit d'être élue mais pas celui d'élire. Un retour aux XIXème siècle : durant la Commune de Paris, de mars à mai 1871, les Parisiennes eurent déjà ce droit d'être élues. D'âpres discussions marquent ce débat du 24 mars 1944, mais les revendications des suffragettes françaises aboutissent enfin.

D'autres pays, nombreux, sur tous les continents, avaient accordé le droit de vote bien plus tôt, tels la Suède (dès 1718), la Nouvelle Zélande (1893), l'Australie (1902), les États-Unis (1920), la Grande-Bretagne (1918), ou encore la Turquie (1934),  l'Espagne (1931), le Canada, la Suisse, l'Inde, etc.... La France, la "patrie des droits de l'Homme" (ou de l'homme?) avait été le premier pays au monde à instaurer le suffrage - prétendument - universel direct en 1792, à l'exclusion des femmes.

Dès la révolution française, pourtant, des féministes militent en faveur du droit de vote des femmes, comme Nicolas de Condorcet et Olympe de Gouges. Un combat qui sera poursuivi au XIXème siècle, sous le second empire, la Commune de Paris et amplifié après la première guerre mondiale.

21 avril 1944 - 21 avril 2014. 70 années se sont écoulées depuis cette signature historique à Alger. C'est loin, mais c'est aussi très proche. Comment les Françaises ont-elles vécu ce moment ? Nous avons posé la question à Christiane Auvray, 92 ans, qui a voté en 1945. Elle avait 23 ans.

Un droit escamoté par la fin de la guerre

En avril 1945, Christiane Auvray vote. Une première pour elle et pour toutes les autres françaises âgées de 21 ans au moins. Elle avait 23 ans. c'était à Survilliers (Val d'Oise) en région parisienne. Aujourd'hui, Christiane Auvray, 92 ans, vit à quelques kilomètres de là, à Gonesse (Val d'Oise).

"En 1945, lors du premier vote accordé aux femmes, j'étais dans un état d'esprit particulier. Je devais me marier en décembre 1942. Mais en octobre 1942, les Allemands ont ramassé mon fiancé pour l'emmener en Allemagne. Il n'est revenu qu'en mai 1945. Il était complètement démoli, avec 35 kilos en moins et plus de cheveux. Il avait perdu toute vie. C'est à peine si il se souvenait de mon existence. Il a fallu attendre six mois pour qu'on se marie. Je n'avais en tête que ça. Voilà l'état d'esprit dans lequel j'étais. Il y en avait beaucoup comme moi dans ce cas là. Donc, le vote, ça ne m'a pas tellement marqué sur le moment même. Aux femmes plus âgées, oui, mais moi sur l'instant, je ne pensais qu'au retour de mon fiancé. 

En 1945, pour celles de ma génération, la fin de la guerre a eu plus de portée que le vote pour les femmes. Sur le coup, ça ne les a pas marquées, comme vous pensez que ça peut marquer. Elles sont allées voter, oui, parce qu'on leur a donné le droit de voter. Mais ce n'est que quelques années plus tard que j'ai réalisé l'importance du vote pour les femmes."

Ecoutez Christiane Auvray se souvenir de ses priorités en 1944

Ecoutez Christiane Auvray se souvenir de ses priorités en 1944

©Sémiramis Ide/TV5MONDE
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"Le droit de vote accordé aux femmes, je l'ai appris à la radio qui nous transmettait tous les messages de la guerre. Je me rappelle que j'étais dans la cuisine avec ma mère. Même maman, ça ne l'a pas du tout intéressé. En même temps, on vivait dans un petit bled (dans le Val d'Oise, à 50 kms de la capitale, ndlr). A Paris, les femmes n'ont peut-être pas réagi de la même façon. Dans les grandes villes, elles étaient peut-être plus préparées. Mais là où nous vivions, ça n'a pas été un débordement de joie à ce moment là parce que à cette époque là les femmes ne parlaient pas beaucoup de politique.

Ma mère a voté aussi, mais elle ne m'en a pas parlé. Je ne sais pas comment elle l'a vécu. Ce n'était pas un sujet de conversation. Dans nos petits bleds, il y avait notre maire, notre curé et c'est tout. On n'avait pas du tout la même vie que celle d'aujourd'hui. De ce qui se passait à Louvres (Val d'Oise), à 15 kms de là, on ne savait rien, on n'avait pas tous les moyens de communication comme aujourd'hui.

Et puis, à 13 ans, les jeunes filles quittaient l'école. Je suis rentrée dans le monde du travail à  cet âge. C'était au moment du Front Populaire. En 1936, c'était mon premier congé payé. Pour moi, la politique se résumait à ça. On travaillait et c'est tout. Il y avait Léon Blum à l'époque, mais moi Léon Blum ne représentait pas grand chose pour moi. Mon esprit politique, j'ai commencé à le travailler bien après.

Pour mes premiers scrutins, j'ai voté comme mon mari. Je n'étais pas toute seule. Je n'avais pas d'avis personnel à l'époque. C'est à mon mari que j'ai posé des questions. Au début, je lui ai demandé des conseils, à 23 ans, je n'y connaissais rien. A notre époque, on nous expliquait pas ça. Et les femmes n'en parlaient pas tellement. Et puis, mon père et ma mère n'avaient pas trop d'idées politiques. A l'époque, les gens, surtout dans les campagnes, s'intéressaient beaucoup moins à la politique que maintenant.

C'est 4 ou 5 ans après le vote de 1945, vers les années 1950 où j'ai réalisé ce que cela nous apportait. J'ai compris que le vote était quelque chose qui manquait aux femmes et qu'il n'y avait  pas de raisons que les hommes votent et pas nous. Et comme j'étais très française et que mon idole était le général de Gaulle, ça m'a mis un peu de plomb dans la tête. Là, j'ai essayé de comprendre par moi-même. Avec tous ce que j'entendais et pouvait lire, je me suis construit ma propre opinion.

Et depuis 70 ans, je n'ai jamais manqué un vote. J'étais malade, on m'a emmenée en fauteuil roulant pour voter parce que pour moi ça représente quand même la grandeur de la femme qui vaut largement celle de l'homme. Ca a été quand même une belle chose, je suis obligée de le dire, il n'y avait pas de raison, nous avions aussi notre mot à dire."

Le droit de vote des femmes n'a pas été la révolution que les féministes attendaient

Christine Bard, à gauche, et Michelle Zancarini-Fournel, à droite, deux spécialistes reconnues de l'histoire des femmes au XXème siècle
Christine Bard, à gauche, et Michelle Zancarini-Fournel, à droite, deux spécialistes reconnues de l'histoire des femmes au XXème siècle
Pourquoi la France a-t-elle accordé si tardivement le droit de vote aux femmes ? Christine Bard, professeure d'Histoire contemporaine à l'université d'Angers, spécialisée sur l'Histoire du genre et du féminisme et Michelle Zancarini-Fournel, professeure émérite d'Histoire contemporaine à l'université Lyon 1, membre du laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (UMR LARHA)répondent.

Dans quel contexte a-t-on accordé le droit de vote aux femmes en France ?

CHRISTINE BARD 
Il s'agit ici d'un contexte exceptionnel. Un moment de rupture de l'ordre politique habituel, une libération du territoire national et la reconstruction d'un régime démocratique. C'est dans ce cadre là qu'on a décidé de donner aux femmes le droit de vote et d'éligibilité. Il a sans doute fallu de ce contexte exceptionnel pour que le blocage de la France à ce droit de vote soit surmonté.

La population français y était-elle favorable ?

MICHELLE ZANCARINI-FOURNEL
Il n'y a pas eu de mesure sur ce sujet là. Mais il y a une chose intéressante qu'on connaît peu. Dans un certain nombre de municipalités, il y avait eu des procédures qui ont permis en toute illégalité, puisque les femmes n'étaient ni éligibles, ni électrices, de faire participer les femmes à la gestion de la municipalité. Par exemple, à Villeurbanne en 1935, la municipalité a fait élire des conseillères privées, élues par des hommes. Elles avaient en responsabilité un certain nombre de sujets et devaient faire des propositions au conseil municipal, composé principalement d'hommes.

Le plus intéressant s'est produit dans la ville d'Evreux. Le maire Pierre Mendès France avait fait voter l'ensemble de la population. Une sorte de référendum local où hommes et femmes ont élu, en toute illégalité, des conseillères. Toute une série d'initiatives se sont produites entre 1919-1940.  Quand on dit que le général de Gaulle a donné droit de vote aux femmes, c'est faux et vrai à la fois. Il a signé l'ordonnance, mais c'est surtout une revendication féministe. Ce n'est pas une nouveauté, il y avait une campagne des suffragettes dès la fin du XIX°s. La première était Hubertine Auclert avec le journal "La Citoyenne" en 1881.

Les femmes en Grande-Bretagne, en Turquie, en Nouvelle-Zélande ou encore en Espagne ont obtenu le droit de vote bien plus tôt qu'en France, pays du premier suffrage universel. Pourquoi ce retard ?

CHRISTINE BARD
Il y a un siècle d'écart entre le droit de vote des hommes et le droit de vote des femmes, ce qui ne se constate pas dans les autres pays. L'une des explications, c'est que la Gauche avait peur d'un mauvais usage du suffrage universel donné à des masses peu alphabétisées, manipulables. Or, les femmes étaient vues un peu comme ça par les hommes, comme un segment de la population trop peu "éduqué". A gauche, il y avait donc cette réaction de ne pas presser le mouvement, d'attendre que les femmes améliorent leur niveau d'éducation et se préparent. Cela a pu jouer. Mais pour expliquer le retard de la France, il faut aussi mettre en avant d'autres raisons qui tiennent plus à l'Histoire politique de la France. Au moment du Front Populaire, il y a une occasion ratée. La gauche, majoritaire au gouvernement et menée par Léon Blum, ne prend pas le risque de l'éclatement de sa majorité. Et donc, elle ne défend pas le droit de vote des femmes car les radicaux y sont opposés, une revendication pourtant inscrite dans le programme de la SFIO depuis 1906. Là, on a pu parler d'un rendez-vous manqué entre la gauche et les femmes.

MICHELLE ZANCARINI-FOURNEL
Le retard est dû essentiellement à la position réactionnaire du Sénat conservateur alors que la chambre des députés avaient plusieurs fois accepté le droit de vote des femmes entre 1919-1940.

A la même époque, trois femmes sont nommées au gouvernement alors que dans le même temps elles n'ont pas le droit d'élire ... 

CHRISTINE BARD
C'est surprenant. Il était plus facile pour les femmes d'être nommées. On appelle ça le "fait du prince". Au fond l'éligibilité des femmes ne paraissait pas être tellement le problème, car beaucoup d'hommes reconnaissaient qu'il existait des femmes "exceptionnelles" avec des qualités "viriles". Ils pouvaient faire référence à Jeanne d'Arc dans l'Histoire de France et  il pouvait tout à fait y avoir une place dans la vie politique pour cette toute petite minorité de femmes d'exception. Ils n'imaginaient pas du tout un raz-de-marée de femmes élues. C'étaient les hommes qui tenaient les rênes du pouvoir dans les partis politiques.

Le droit de vote aurait été accordé aux femmes parce qu'elles étaient plus conservatrices, ce qui permettait à De Gaulle de garder son pouvoir? Est-ce exact ou est-ce un mythe ?

MICHELLE ZANCARINI-FOURNEL
Le seul moment où De Gaulle a eu des visées électoraliste en accordant le droit de vote aux femmes, c'est en Algérie en 1958. En 1944, toutes les femmes françaises n'ont pas le droit de voter. Ce sont les Françaises métropolitaines uniquement. Dans les colonies, les femmes l'ont eu bien après 1944. Jusqu'en 1958, les femmes "autochtones* ( les Algériennes qui étaient considérées comme ayant un statut de musulman ou les "Non-européennes", ndlr) d'Algérie n'ont pas eu le droit de vote. Charles de Gaulle le leur a accordé en juillet 1958 au moment du référendum qui institue le Vème République. Là, il l'accorde en espérant que le vote des femmes en Algérie va faire basculer l'opinion non pas du coté des nationalistes, le FLN, qui préconisait l'abstention, mais en faveur du Général de Gaulle.

Quel a été l'impact ce droit de vote aux femmes sur la société ?

CHRISTINE BARD
Le changement a été brusque pour certaines. Il y a des femmes qui n'ont pas apprécié cette évolution et qui restaient dans une attitude traditionnelle. Les femmes ont voté massivement. C'était un vote plus conservateur et plus modéré que les hommes. Mais ce qui n'a pas changé, c'est la masculinité du pouvoir, les hommes ont gardé les postes clés. Avant Simone Weil en 1974, il y a eu qu'une seule ministre : Germaine Poinso-Chapuis, elle est restée un an seulement au gouvernement entre 1947-1948. Ca fait très peu de femmes au gouvernement et très peu d'élues. Ce n'est pas qu'il y avait peu de femmes actives, mais le pouvoir est resté masculin et les hommes continuaient à occuper les postes sans chercher à le partager avec les femmes. A l'exception du parti communiste qui se distingue un peu par une attitude plus active à l'égard de la promotion des femmes en politique. Le droit de vote des femmes en 1944-45 n'a pas été la révolution que les féministes attendaient. C'était une égalité de droit, mais sans égalité de chances pour se faire élire.

MICHELLE ZANCARINI-FOURNEL
Sur le moment même, l'obtention du droit de vote des femmes n'était pas considéré comme un événement. Il y avait même cette idée que les femmes, il faut les aider à comprendre et les accompagner dans le processus de vote. Dans le "Canard enchaîné" de cette époque, les caricatures étaient très anti-vote féminin, car le journal était très anti-clérical. Il y avait toute une série de caricatures où les femmes étaient représentées en prostituées, qui disaient "viens, je vais te faire voir ma carte d'électeur", ou bien des femmes avec des curés disant "c'est là qu'on dévote"... Il n'y a pas du tout un accueil enthousiaste de cette nouvelle mesure. Dans la première assemblée de 1946, les femmes élues l'ont été en tant que "femmes de" ou "veuves de", c'est-à-dire des femmes ou des veuves de résistants. Elles n'ont pas été élues en tant qu'individu femme.

Elles s'abstiennent plus et votent plus à droite jusqu'en 1981. Le suffragisme a été une revendication de longue durée. Après ça, il y a un renouveau de revendications féministes qui s'est porté autours des avortements clandestins à partir de 1956 ("planification de naissance") et le changement du droit car la condition civile n'avait quasiment pas évolué. Jusqu'en 1965, les femmes devaient demander l'autorisation du père ou du mari pour avoir un compte chèque. C'est à partir de cette date là que des droits ont été accordés. Le droit de vote des femmes n'a pas eu tellement d'effet, c'était "l'aboutissement d'un demi siècle de débats", disait Charles de Gaulle dans ses mémoires.


Pour aller plus loin


Le suffragisme en France. Parmi les premières suffragettes, militantes pour le droit de vote des femmes, on trouve la Française Hubertine Auclert. Elle a fondé en 1876, "Le droit des femmes", qui devient par la suite, "Le suffrage des femmes". Ailleurs, le mouvement est très actif dans le monde anglo-saxon.

Pour en savoir plus sur les Suffragettes : Musea (musée virtuel sur l'histoire des femmes et du genre, université d'Angers)

Le débat du 24 mars 1944 à l'Assemblée consultative d'Alger : "les femmes seront électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes" et "Canard déchainé et poules enchaînées : les premiers actes civiques des femmes au regard de la caricature satirique (1944-1946)".
A retrouver dans le Numéro 1 de la revue Clio, Histoire femme et société