Terriennes

3000 nuits dans une prison pour femmes en Israël avec la cinéaste Mai Masri

Avec son petit garçon Nour, né en prison, Layal répète les gestes si souvent accomplis lorsqu'elle était dehors, une institutrice dévolue à l'éducation des enfants
Avec son petit garçon Nour, né en prison, Layal répète les gestes si souvent accomplis lorsqu'elle était dehors, une institutrice dévolue à l'éducation des enfants
@JHR Films / Les Films d'Ici

Loin de tout manichéisme, la réalisatrice américano-palestinienne Mai Masri, signe un film aux accents universels. Dans "3000 nuits", elle raconte le quotidien de femmes palestiniennes mais aussi israéliennes, confrontées à la violence de la détention, doublée de celle issue du conflit. Rencontre avec la réalisatrice, de passage à Paris.

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C'est un film d'une femme sur des femmes en proie à des enfermements multiples. Ces Arabes et Juives, ne sont pas seulement prisonnières d'un centre de détention israélien. Elles sont emmurées par le conflit israélo-palestinien, mais aussi par leurs rôles sociaux. Comme le sont leurs gardiennes. D'un côté, des prisonnières de droit commun, de l'autre des politiques, plus ou moins militantes, soeurs, épouses, ou encore simples citoyennes, telles l'institutrice Layla, arrêtée pour avoir pris en auto-stop un jeune fuyard.

Pour cet acte-là, la jeune femme passera huit ans, 3000 nuits, incarcérée. Elle découvre en prison un monde de violences, de compromissions, de trahisons, d'ambivalences, qui broie les détenues, mais aussi, dans une certaine mesure, les matonnes. Dans cet univers en vase clos, les inégalités explosent, au premier rang desquelles celles entre juives et arabes, les secondes étant, par un code non écrit de la puissance occupante, sommées de servir les premières. Les rapports de force et de domination traversent les deux communautés, une forme de survie.

Lumières dans la nuit carcérale

En parallèle, se nouent aussi des solidarités, renforcées, côté Palestiennes, par l'avènement d'un enfant. Layla découvre, à l'occasion d'une visite médicale, qu'elle est enceinte. Une alliance inédite entre les autorités pénitentiaires, médicales et le mari de Layla se noue pour que la jeune femme avorte : menaces, chantage, punitions. Mais cette naissance annoncée devient la seule humanité à laquelle la prisonnière se raccroche. Un événement qui fera ciment entre les "politiques" et jettera un pont entre Layla et une co-détenue israélienne pour un sauvetage réciproque. "Nour" (lumière en arabe) verra le jour dans la nuit carcérale. Une histoire vécue, par une ancienne détenue, au tournant des années 1970-1980, qui a raconté son histoire à la réalisatrice Mai Masri.
 

L'institutrice Layla n'est pas une héroïne. Comme les autres protagonnistes du film, elle n'est ni complètement mauvaise (à l'exception de la directrice israélienne de la prison) ni tout à fait parfaite (à l'exception de l'avocate israélienne des détenues palestiniennes).  Elle aussi passe par des compromissions, par des actions pas toujours sympathiques envers ses prochaines, et son choix d'enfanter en prison peut paraître questionnable...

Mais c'est justement la réussite de la documentariste Mai Masri dans cette première oeuvre de fiction, avancer avec doigté sur un sujet délicat, qui le rend universel. L'époque choisie comme cadre au film, les années 1970 - 1980, (le film s'achève par une révolte - authentique -, des détenues lorsqu'elles apprennent les massacres de Sabra et Chatila au Liban en 1982)  alors que les combats politiques étaient plus lisibles qu'en ce début du 21ème siècle, en particulier au Proche-Orient, contribue à la finesse du scénario. "Cela permettait aussi de revisiter l’histoire de la résistance palestinienne", dit la réalisatrice.

L'image, toujours lumineuse dans ce huis clos sombre, signée Gilles Porte, le réalisateur du si joli "Quand la mer monte" avec Yolande Moreau, capte les morceaux de vie au quotidien, tels l'instruction - apprendre à lire, à écrire -, de l'enfant qui grandit, sur les murs de la prison, comme un tableau noir géant, ou encore les jouets fabriqués avec des matières ramassées au petit bonheur la chance.

C’est un film de femmes. Où on parle de la solidarité des femmes, de la force des femmes
Mai Nasri, cinéaste

Maï Masri, née à Naplouse, d'une mère américaine du Texas, et d'un père palestinien, résidante aujourd'hui à Beyrouth, était à Paris en ce début d'année 2017, pour accompagner la sortie de son film en France. Nous l'avons rencontrée.

Mai Masri entretien
Propos recueillis par Sylvie Braibant et Guillaume Gouet, 14'40 (c) TV5MONDE - Terriennes

Dans cet entretien, la réalisatrice revient sur sa démarche de cinéaste, de femme, de Palestinienne : "Parce que je viens du documentaire, il me semblait nécessaire de respecter l’histoire vraie. La fiction permet de revivre cette histoire là, de retrouver les personnages avec leur intimité, leur poésie aussi.
On ne parle jamais des femmes palestiniennes emprisonnées, et pourtant elles ont été des milliers. Y compris avec leurs enfants. C’est un film de femmes. Où on parle de la solidarité des femmes, de la force des femmes. J’ai essayé de briser les stéréotypes.
C’est une décision très dure d’avoir un enfant en prison. Mais cette femme qui m'a raconté son histoire avait tout perdu, et cela restait son seul espoir.
J’ai rencontré non seulement des anciennes détenues palestiniennes, mais aussi des Israéliennes ainsi que des avocats israéliens qui ont défendu des Palestiniens en prison. Je tenais à avoir cette relation-là, entre condamnées politiques et condamnées de droit commun qui me permettait de montrer les conflits mais aussi les solidarités entre ces femmes. C’est une expérience commune qui peut changer les gens.
Le film a été tourné en Jordanie. Comme Palestinienne je n’ai pas le droit de tourner en Israël. Si j’ai choisi des acteurs arabes israéliens, pour la plupart, c’est parce que je n’avais pas la liberté de faire autrement. C’était aussi un choix artistique. Les détenues juives sont jouées par des Palestiniennes d’Israël, dont certaines ont été emprisonnées.
"

Il y a de plus en plus de Palestiniennes qui font des films
Mai Masri, cinéaste

Le film a déjà fait le tour du monde. Il a été abondamment récompensé en Europe, aux Etats-Unis, en Asie ou dans le bassin méditerranéen. Il a été projeté en Israël, ou devant des Israéliens ailleurs dans le monde, et les réactions ont été nombreuses. Quelques unes d'entre elles ont particulièrement marquée Mai Masri, comme celle d'un spectateur à Paris, lors d'une avant-première : "Il y a un Israélien qui est venu me parler, il m’a dit qu’il avait été soldat. Et il me disait combien il était ému par le film. Il en tremblait. Il m’a dit qu’il avait beaucoup d’amis qui ont été tués. Et je lui ai répondu que moi aussi dans ma famille il y a eu des morts. En tout cas, ce film permet de discuter pour une solution juste. Et de montrer une réalité que des Israéliens ne veulent pas connaître, celle des Palestiniens emprisonnés."

Ou encore cet autre spectateur, un médecin, qui a vu le film à Jérusalem, en mars 2016 : "Il m'a dit qu'il n’était pas engagé politiquement et n’avait jamais vu de films palestiniens auparavant. Il était impressionné : par la force de ces femmes, par l’esprit et la brutalité de l’occupation. Lorsqu’il est sorti de la projection, il se sentait honteux de marcher dans la rue, d’entendre la police israélienne appeler les résistants palestiniens comme des terroristes. Pour moi c’est très positif, ces échanges."

Pluie de récompenses

"3000 nuits" n'a pas fini son chemin. Il a été sélectionné par la Palestine pour les Golden Globes, et aux Oscars par la Jordanie, où il a été tourné. Une fierté pour cette cinéaste, femme, palestinienne, deux "qualités" qui multiplient les obstacles plutôt que les opportunités. Cela n'empêche pas Mai Masri d'afficher un optimisme stimulant : "Il y a de plus en plus de femmes palestiniennes qui font des films. Elles sont aussi de plus en plus présentes dans la culture en général. Plus que dans la politique. C’est une façon aussi de changer la vie."

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant1

La cellule où Layal, enceinte, a rejoint d'autres détenues palestiniennes
La cellule où Layal, enceinte, a rejoint d'autres détenues palestiniennes
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