Terriennes

40 ans de droit à l'avortement aux Etats-Unis : un combat inachevé

Les “héros“ de After Tiller
Les “héros“ de After Tiller
Photo AFP

Quarante ans après une décision historique de la Cour Suprême des Etats-Unis, le droit à l'avortement est toujours garanti par la Constitution américaine mais de plus en plus contesté par ses nombreux opposants qui cherchent, au niveau local, à en compliquer la mise en oeuvre, malgré l'engagement du président Obama sur ce sujet.
 

dans
La Une de Time Magazine du 14 janvier 2013 : “40 ans après la victoire épique des partisans du droit à l'avortement, ils ont presque tout reperdu depuis.“
La Une de Time Magazine du 14 janvier 2013 : “40 ans après la victoire épique des partisans du droit à l'avortement, ils ont presque tout reperdu depuis.“
Ce fut un thème majeur de la dernière campagne pour l'élection présidentielle, entre le président sortant Barack Obama, et son adversaire Mitt Romney. Près de 40% des électrices estimaient même que le droit à l'avortement était l'enjeu majeur du scrutin de novembre 2012, avant l'emploi ou la santé. La course à la présidence de 2012 fut ainsi le théâtre des dérapages en tous genres, le plus grotesque étant l'oeuvre du sénateur républicain Todd Akin, expliquant qu'un "un "vrai viol" entraînait rarement une grossesse"... 
 
40 ans après la décision historique de la Cour suprême de consacrer ce droit fondamental, trois ans avant la France, les ultra conservateurs et les intégristes chrétiens de toutes obédiences ne désarment pas, rendant la vie impossible aux femmes ayant choisi d'avorter, comme aux praticiens qui acceptent de procéder à cet acte médical.
 
Leur combat est d'autant plus ardu que parmi les courants républicains les plus à droite, on trouve nombre de femmes aux avant-postes du "droit à la vie", comme l'ex candidate à la vice présidence des Etats Unis, la vibrionnante et désinhibée Sarah Palin.
 
Le 22 janvier 1973, dans une décision connue sous le nom de "Roe versus Wade", la Cour Suprême décidait que le droit à l'avortement était un droit fondamental garanti par la Constitution, en s'appuyant sur le droit au respect de la vie privée. Le mouvement "pro-choice" - les partisans du droit à l'avortement - organise réunions, dîners ou conférences à l'échelle locale pour célébrer l'événement. Sur l'autre versant, et comme ils le font chaque année, des dizaines de milliers de "pro-life" , les opposants à l'avortement, devaient marquer ce 40ème anniversaire en défilant devant la Cour Suprême à l'appel de la "Marche Pour la Vie", qui se tiendra cette fois le 25 janvier pour cause de cérémonie d'investiture du président Barack Obama.
 
 

L'arrêt Roe contre Wade

Rappel en images de Jakob Schlüpmann
40 ans de droit à l'avortement aux Etats-Unis : un combat inachevé
 
Affiche des militants pour le droit à l'avortement aux Etats-Unis
Affiche des militants pour le droit à l'avortement aux Etats-Unis
Et pourtant, en mai 2012, Gallup affirmait qu'il n'y avait jamais eu aussi peu de "pro-choice", à 41% (56% en 1995), contre 50% s'affirmant "pro-life" (33% il y a 18 ans).
Mais chacun(e) peut constater qu'il n'y a jamais eu autant de lois passées au niveau des Etats relatives à l'avortement, avancées par le puissant lobby des "pro-life" et combattues par le tout aussi actif mouvement des "pro-choice". Le mouvement anti-avortement "sait qu'il ne peut pas changer la décision de la Cour Suprême", explique James Kelly, professeur de sociologie et auteur de livres sur l'avortement, "alors ils ont adopté une approche par étapes, Etat par Etat".
Un seul centre pour avorter dans le Mississippi
 
Ainsi, l'organisme de recherche Guttmacher Institute a recensé un nombre record de 92 lois sur la question en 2011 et 43 en 2012. Elles couvrent un large champ, allant de mesures limitant les avortements tardifs à l'interdiction de remboursement de l'opération par une assurance-santé, l'obligation de pratiquer une échographie, l'allongement des délais de réflexion, etc.
 
Elles ont "toutes le même but", dénonce Jennifer Dalven, du groupe pro-choice ACLU: "empêcher les femmes d'avoir accès à l'avortement, même s'il est techniquement légal".
D'autres réclament aux centres pratiquant l'IVG d'être conformes aux normes des hôpitaux régulant la largeur des portes ou le nombre de places de parking. "Leur seul but n'est pas de garantir la santé des patientes", constate Jon O'Brien, président de Catholics For Choice, "mais de fermer les cliniques".
 
Les Etats-Unis comptent aujourd'hui 1.800 centres qui pratiquent l'avortement, mais 83% des comtés du pays n'en ont pas. Il n'en reste plus qu'un dans le Mississippi (sud), un Etat de trois millions d'habitants. "
"Ce n'est pas un changement de stratégie, mais une sophistication de notre approche", assure la dirigeante "pro-life" (anti-avortement) selon qui "de plus en plus de gens, et notamment de jeunes, s'identifient comme +pro-life+".
 
On ne tue plus aux Etats-Unis de médecins comme dans les années 1990. "C'étaient des 'loups solitaires' agissant de leur propre chef", assure M. Kelly pour qui, que l'on soit pour ou contre l'IVG, la question de l'avortement "ne sera jamais résolue. C'est une question que la société doit traiter peut-être à jamais".
 
L'âpre lutte autour des interruptions de grossesse tardives
 
Un film présenté au festival de cinéma alternatif américain de Sundance témoigne de la rage qui anime les partisans de l'interdiction de l'avortement. "After Tiller"  prend pour point de départ l'assassinat du Dr George Tiller en 2009, par un militant anti-avortement, l'un des très rares médecins à pratiquer des avortements pendant les trois derniers mois de grossesse. Le film dresse les portraits des quatre "irréductibles" qui continuent à pratiquer les IVG pendant les 3 derniers mois de grossesse, malgré l'assassinat de George Tiller, pionnnier des IVG tardives.
 
Outre les menaces de mort, "il y a des barrières institutionnelles", a déclaré le Dr Susan Robinson, peu après la présentation du film à Park City (Utah, ouest des Etats-Unis), où le festival se tient jusqu'au 27 janvier. "Si vous pratiquez les avortements, il est très difficile de travailler dans un hôpital, car ces derniers n'aiment pas docteurs qui procèdent aux IVG, qui sont presque toutes réalisées dans des cliniques privées", observe-t-elle. Par ailleurs, c'est "une profession très stigmatisée. Les autres docteurs vous regardent de haut et vous considèrent comme des moins que rien", dit-elle encore amèrement.
Le Dr Robinson travaillait avec le Dr Tiller et s'est installée à Albuquerque (Nouveau-Mexique) après sa mort, avec une autre collègue, le Dr Shelley Sella. Les Dr LeRoy Carhart et Warren Hern complètent le quatuor. Le premier exerce aujourd'hui dans le Maryland, après avoir été chassé du Nebraska et de l'Iowa, et le second a sa clinique dans le Colorado. Tous deux, comme le Dr Robinson, auraient l'âge de prendre leur retraite, mais aucun ne l'envisage.
 
 
Un sacerdoce 
 
"Nous n'imaginions pas à quel point ce métier peut être éprouvant", explique la co-réalisatrice du documentaire, Martha Shane. "Car ils ont affaire à des femmes qui traversent l'un des pires moments de ler vie. Les conseiller et les aider dans cette procédure, je pense que c'est ce qui motive ces docteurs".
De fait, les cas de conscience ne sont pas rares pour le Dr Robinson, car la loi du Nouveau-Mexique laisse au docteur toute latitude pour décider de l'opportunité ou non d'un avortement - le plus souvent motivé par une malformation du foetus, comme l'illustrent plusieurs cas poignants dans le film.
Mais in fine, le Dr Robinson s'en remet le plus souvent au jugement des femmes elles-mêmes. "Si une femme vient me voir, et particulièrement si elle a fait le chemin depuis le Canada, la Californie, la Louisiane ou la France, c'est parce qu'elle ressent vraiment le besoin d'avorter. Elle ne vient pas parce qu'elle a vu la clinique sur le chemin du supermarché", observe-t-elle. "Je ne suis pas en position de juger mieux qu'elles. Car elles connaissent leur vie mieux que moi".
 
Le Dr Robinson et sa collègue forment actuellement aux IVG tardives une femme de 35 ans, seule pour l'instant à vouloir prendre la relève de ses aînés. "Nous sommes ravies. Nous en formerions d'autres avec plaisir", dit-elle. Mais personne n'est candidat. "Ce n'est pas parce que les docteurs ne savent comment réaliser ces avortements. C'est juste qu'ils ont peur".
 

A regarder en anglais, le film After Tiller, qui revient sur le combat toujours recommencé pour le Droit à l'avortement aux Etats-Unis et dont le titre fait référence à un médecin américain assassiné en 2009 par des fanatiques anti IVG.