Téléphone se reforme sans Corine aux abonnés absents

Corine Marienneau, la rockeuse française,   ne sera pas sur scène pour cet unique concert, où se produiront Jean-Louis Aubert, Richard Kolinka et Louis Bertignac .
Corine Marienneau, la rockeuse française,   ne sera pas sur scène pour cet unique concert, où se produiront Jean-Louis Aubert, Richard Kolinka et Louis Bertignac .
(capture d'écran extraite du clip «Berceuse»

Téléphone, célèbre groupe de rock français, se reforme le temps d'un concert (et sous le nom des Insus), mais sans Corine Marienneau, la bassiste. Les copains d'abord ? 

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L'astuce, éprouvée,  consiste à créer un événement en estompant le plus possible l'aspect commercial de l'affaire. Prenez la résurrection inopinée d'un groupe rock comme Téléphone. Oui, Téléphone ! On apprend que sous le non des Insus, trois des quatre membres du groupe  rejouent, le 11 septembre,  dans une modeste salle,  devant 300 personnes. 
Nul doute qu'ils donneront à cette unique soirée le retentissement médiatique qu'il convient.

Les Insus, nom du groupe avec trois anciens membres de la formation de Téléphone
Les Insus, nom du groupe avec trois anciens membres de la formation de Téléphone
(capture d'écran)

Cela tombe bien. Il se prépare également plusieurs rééditions remastérisées des cinq albums studio de Téléphone et de luxueux coffrets"assortis de raretés et d’inédits". Ce "concert-suprise" ne serait donc qu'un hors d'oeuvre pour faire saliver de vieux ados, jadis fans du groupe et qui sont devenus aujourd'hui quadra smartphonés. 
Les Français aiment à se vautrer dans la nostalgie artistique et politique. Voyez le succès de la tournée "Salut les copains", où triomphent les vieilles gloires des années yéyé, écoutez  l'hommage sur les talents politiques de de Gaulle, (disparu en 1970), sa grandeur, sa probité !

Téléphone, le retour ? Le succès de l'entreprise ne fait guère de doute. C'est que bien des jeunes vieux  d'aujourd'hui ont beuglé leur révolte boutonneuse avec les tubes du groupe :

"Métro, c'est trop
Assis, debout
Quel entrain entrain
Quel entrain entrain
Quel entrain entrain


(Métro, c'est trop !)

Ou encore "Argent trop cher" :

"Je dis, argent, trop cher,
trop grand
La vie n'a pas de prix"

Autant de tubes qui ne sont pas de discrets hommages à Beaudelaire mais, après tout, soyons honnête, quiconque traduit les chansons des Beatles ne court pas non plus le risque d'attraper une méningite.

Pochette du disque Best of du groupe Téléphone
Pochette du disque Best of du groupe Téléphone

Les jeux de l'égo

Bref, Téléphone,  était un groupe branché. Et qui branche encore ! Ceux qui furent les premiers à les applaudir, entre deux gorgées de bière et trois joints, ont fait des petits. Autant de précieux consommateurs.
Né en 1976 et explosé en 1986, le groupe original comptait Jean-Louis Aubert, Richard Kolinka Louis Bertignac et Corine Marienneau. Ils  pulvérisaient les ventes de disque et redonnaient dans les années 70 et 80 des couleurs  au rock français (avec aussi Bijou, Starshooter, Little Bob Story, Indochine et Trust.)
Du lourd, madame. Plus de 6 millions d'albums vendus. La formation communiait énergie et humour,  simplicité et efficacité.
La fatigue, la lassitude l'un de l'autre, l'envie légitime de prendre d'autres chemins, d'explorer d'autre voies musicales, a eu raison de la belle aventure.  Téléphone coupa la ligne en 1986. Les mousquetaires du rock se séparèrent. Mais en musique, qui dit séparation, laisse souvent  entrevoir... reformation.

Le temps aidant, tout incite aux retrouvailles. Les fans en rêvent, les producteurs en salivent et la météo des ventes de CDs, quand elle est bleue, comme c'est le cas, rassure tout le monde.
Reste les jeux de l'égo. Ils n'amusent personne.

Corine Marienneau sera la victime majeure de cette séparation.
Sacrée vie que la sienne !  Née avec une soeur jumelle le 7 mars 1952 dans une famille de filles (5 soeurs), une éducation bourgeoise (avec les inévitables cours de

Corine Marienneau
Corine Marienneau
photo de Chantal Godeau extraite du site macorine.free.fr

danse à 4 ans), elle a 16 ans en 1968 et, son bac scientifique en poche, débarque aux Etats-Unis en 1972 lors des manifestations contre la guerre du Vietnam. Moment décisif. A son retour en France, pas question de reprendre  les indignations de salon au goût de thé. Elle prend le large. Commence une vie de petits boulots et de grands espoirs jusqu'à sa rencontre avec Louis Bertignac, guitariste en devenir, qui lui apprendra les rudiments de la guitare basse. Le reste relève de la légende musicale française.


Une "chiante" qui ne dément pas


Le journal Le Monde, dans son édition du 19.10.2012 évoque la décision de  Jean Louis Aubert, le 3 mars 2009,  de déposer la marque "Téléphone " auprès de l'Institut national de la propriété industrielle (INPI) sans en avertir ses complices musicaux. Corine prend un avocat, Me Fabrice Degroote, spécialiste de ces questions, qui indique alors :" Téléphone, c'est une société de personnes, avec 25 % chacun. En déposant le nom à l'INPI à titre individuel, Aubert a cassé la logique de groupe. Il n'y a aucune raison qu'un associé se barre avec la marque ! Du coup, j'ai préconisé que Corine dépose à son tour le nom Téléphone. "
Le journal évoque également plusieurs courriers de Corine, en 2009 et 2010, où la musicienne indique son souhait de remonter sur scène avec les autres membres du groupe. Silence radio. Aucune réponse. Et puis cette mise à l'ombre volontaire   alors que les trois autres musiciens se retrouvent sur la scène d'un Zénith ou lors d'émissions TV pour quelques reprises du groupe.

En tournée, seule au milieu de quarante mecs, je n'avais pas d'autre choix que d'occulter ma féminité

Elle est à peine prévenue, jamais invitée.  Pourquoi cette mise à l'écart  ? On lui reproche son caractère bien trempé, son côté "ingérable", "chiante". Dans Gala, elle ne dément pas : "C’est tota­le­ment vrai. Je suis une idéa­liste, j’ai été élevée dans l’idée de la perfec­tion. Mais ça n’au­to­rise pas certains compor­te­ments pour autant. Ça devrait être comme dans une famille, on peut dire « qu’est-ce qu’elle est chiante » en parlant de sa sœur, sans l’ex­clure de la famille pour autant. Je suis profon­dé­ment honnête."

Une espèce d'être asexué, androgyne

En octobre 2006, elle publie chez Flammarion Le fil du temps, ouvrage-règlement de compte. Il apporte une lumière crue sur les coulisses (amour, fric, drogue, solitude, tournées, groupies) de la juteuse aventure musicale, sans oublier d'évoquer la révolte qui roulait dans ses veines à l'heure de quitter le domicile parental. 
Téléphone, une expérience douloureuse ? Au journaliste Ludovic Perrin (Libération) elle confiera en 2002 : "Je ne m'en rendais pas compte, mais la femme en moi a morflé durant ces années-là. Pour m'intégrer au groupe, j'étais devenue une espèce d'être asexué, androgyne. En tournée, seule au milieu de quarante mecs, je n'avais pas d'autre choix que d'occulter ma féminité et de porter les amplis. Mais le plus insupportable, c'était le rapport aux groupies"

Pochette du disque "Les hommes que j'aime" de Corine Marienneau
Pochette du disque "Les hommes que j'aime" de Corine Marienneau

Impardonnable pour les fans de Téléphone. D'ailleurs, aujourd'hui,  Corine ne veut pas employer le terme de reformation concernant le groupe.Interrogée par RTL, elle précise : "S’ils ont envie de rejouer ensemble, personne ne peut leur interdire ou leur reprocher mais ils ne reforment rien du tout. Ils jouent ensemble.  Je ne leur souhaite que du bien, le monde va déjà tellement mal, on ne va pas se mettre à souhaiter du mal les uns envers les autres. Je leur souhaite de s’éclater. Je ne vous dirai pas que je ne trouve pas ça dommage qu’ils n’aient trouvé que ça comme solution, tant pis, c’est comme ça."

Le 11 septembre, jour de concert des Insus,  à l'heure de l'inévitable ovation,  y aura-t-il une personne dans la salle pour réclamer Corine ? L'histoire du rock réclame justice...

J'ai été une figure du féminisme à mon insu

Dans un long entretien accordé au Nouvel Observateur à la veille du concert de "retrouvailles", voici ce que Corine Marienneau répondait à la question : "Pensez-vous être une figure du féminisme ?"

CM : "Je l'ai sans douté été, mais à mon insu. Je passais pour une femme courageuse, libérée, révolutionnaire, une sorte d'aventurière. J'y croyais aussi probablement, tout en m'en foutant royalement car j'étais plutôt dans l'esprit club des cinq. En réalité, j'étais d'une soumission ahurissante. Je m'en suis aperçue plus tard. Je n'étais pas libérée du tout, révolutionnaire mon cul ! J'étais soumise face à ces mecs, j'étais à leur service.(.../...)"