Abandon des poursuites pénales contre DSK : trois mois de passes d'armes et une vérité en suspens

Le rapport médical rédigé le 14 mai 2011 à 15 h 59, trois heures à peine après les faits incriminés, concluait au viol. La fuite dans la presse de ce document, le 17 août, dernière tentative de Kenneth Thompson, l'avocat de la Nafissatou Diallo pour maintenir un procès, n'aura donc pas servi ses intérêts : le procureur Cyrus Vence a demandé l'abandon des poursuites pénales contre Dominique Stauss-Kahn. L'ancien patron du Fonds monétaire internationale était accusé de viol et d'agression sexuelle par une femme de ménage du Sofitel de Manhattan, des faits qui se seraient produits le le 14 mai 2011.
En cinq mois, depuis l'apparition de DSK menotté et encadré par la police de New York, procureur, avocats de la défense, et de la plaignante ont multiplié les révélations, dans le cadre d'une justice fondée en grande partie sur la moralité de ceux qui se prétendent victimes. Mais Nafissatou Diallo poursuit aussi au civil Dominique Strauss-Kahn pour des demandes de dédommagement. Tandis qu'à l'affaire américaine se conjugue désormais une plainte française contre DSK et que d'ex maîtresses font leur "outing".

La défenseurs de DSK poursuivent en revanche leur entreprise de destruction de la plaignante...

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Épisode 4 : le rapport médical...

L'entrée du service des urgences de l'hôpital St Luke's Roosevelt à New York, où avait été transportée Nafissatou Diallo le 14 mai 2011.
L'entrée du service des urgences de l'hôpital St Luke's Roosevelt à New York, où avait été transportée Nafissatou Diallo le 14 mai 2011.
Les mots sont quasi chirurgicaux mais sans ambiguïté : "Diagnostic: agression. Cause des blessures: agression. Viol." Ce sont ceux de la conclusion du rapport médical (et dont l'Express a eu connaissance) rédigé quelques heures après les faits qui se seraient produits entre la femme de chambre Nafissatou Diallo et le directeur du Fonds monétaire internationale Dominique Strauss-Kahn. Le personnel soignant, enfin celui ou celle qui tient la plume écrit : "elle est une femme de ménage du Sofitel qui a subi une agression sexuelle par l'occupant d'une chambre et elle se plaint aussi d'une douleur à l'épaule gauche". Ils transcrivent aussi la description que Nafissatou Diallo leur a faite de l'incident "Il m'a poussée vers le bas et m'a enfoncé son pénis dans la bouche." "Confusion, douleurs musculaires, tension.", écrivent-ils encore. Un scanner ultérieur révélera une rupture du ligament.
Ils couchent sur le papier le plus fidèlement possible les mots de la femme en larmes : "L'homme nu aux cheveux blancs verrouille la porte et l'entraîne sur le lit" pour une première tentative, puis au fond du couloir, où il déchire ses collants, saisit "la partie extérieure de sa zone vaginale", "enfonce profondément son pénis dans sa bouche en la saisissant par les cheveux". Jusqu'à l'émission du sperme dont elle décrit le goût et "qu'elle crache sur la moquette".

La dernière page du rapport médical comporte un schéma de la zone vaginale de la victime, un élément standard des formulaires de ce type. La partie inférieure du vagin de la patiente, la "fourchette postérieure", est hachurée au crayon pour marquer l'emplacement d'un traumatisme. A droite sur la page, le praticien a inscrit au stylo rouge "rougeur sur la fourchette". Il précise encore la localisation: "5 and 7 o'clock." Entre "5 et 7 heures", comme sur le cadran d'une montre. La "fourchette postérieure" comporte encore ce commentaire: "Trauma" (traumatisme).

Traumatisme qu'amoindrissent les avocats de Dominique Strauss-Kahn, toujours lancés dans leur stratégie de destruction de la crédibilité de la victime. "L'utilisation par les avocats de la plaignante de ce rapport médical pour confirmer ou renforcer les accusations contre M. Strauss-Kahn est trompeuse et malhonnête", ont-ils commenté. Mais Kenneth Thompson, l'avocat de Nafissatou Diallo poursuit son offensive. Toujours dans l'Express, il récuse les éléments qui portent atteinte à la crédibilité de sa cliente, en particulier la fameuse conversation avec un détenu : "La presse a livré une petite phrase, prétendument tirée d'une conversation avec un détenu d'une prison d'Arizona, pour démontrer que Nafissatou discutait avec un dealer de drogue du meilleur moyen de rançonner le patron du FMI. Or, je veux le souligner, cette phrase n'existe pas! J'ai dû attendre le 28 juillet pour en avoir la confirmation, en écoutant enfin les enregistrements devant les procureurs, au côté de Nafissatou et d'un interprète en dialecte foulani. Il y a eu, en fait, plusieurs conversations téléphoniques.  
Cette phrase est un amalgame délirant produit par des traducteurs incompétents. 
Le 15 mai, cet homme l'a appelée trois fois depuis sa prison. Lors du premier appel, sans rien savoir de son histoire, il croit sentir qu'elle n'a pas le moral. Elle lui raconte: "Un homme que je ne connais pas m'a attaquée et a voulu me déshabiller. On s'est battu. Je suis allée à l'hôpital et on l'a arrêté." S'ensuit un récit qui correspond totalement à celui qu'elle a donné à tous ses interlocuteurs depuis le 14 mai. L'homme la rappelle le même jour pour lui dire que Dominique Strauss-Kahn est riche et qu'elle pourrait obtenir de l'argent. Elle l'envoie paître. Elle est déboussolée et lui dit qu'elle doit recevoir pour la première fois la visite de son avocat dans les minutes qui suivent. Le détenu la joint une dernière fois pour parler exclusivement de lui-même et de ses options pour sortir de prison. C'est tout. Cette phrase est un amalgame délirant produit par des traducteurs incompétents."

Nafissatou Diallo épisode 3 : après les entretiens accordés à Newsweek et ABC, les remerciements publics à ceux qui la soutiennent.

16.08.2011
N Diallo le 27 juillet après son audience devant le procureur
N Diallo le 27 juillet après son audience devant le procureur
16 h 35 GMT Fin de la déclaration de Nafissatou Diallo

16 h 35 GMT "Je veux juste remercier tout le monde. Je ne veux pas que ce qui m'est arrivé arrive à d'autres femmes."

16 h 35 GMT "Ma fille et moi pleurons tous les jours"

16 h 33 GMT "Vous ne devez pas oublier que cet homme est puissant"

16 h 32 GMT "On a dit beaucoup de choses blessantes sur moi."

16 h 30 GMT Elle commence à parler d'une voix faible et hésitante.

16 h 28 GMT Kenneth Thompson introduit Nafissatou Diallo et dit qu'elle est le symbole de toutes les femmes violentées

16 h 27 GMT Nafissatou Diallo arrive dans le théâtre de Brooklyn, accompagnée de son avocat kenneth Thompson, pour remercier ses soutiens.

16 h 15 GMT,
la vedette du jour tarde. Elle était prévue à 16H GMT. En attendant les techniciens effectuent les mises au point techniques pour une retransmission planétaire.

16 h GMT, son comité de soutien se met en place dans le théâtre de Brooklyn, où Nafissatou Diallo est attendue.

15 h 45 GMT, la salle de théâtre de Brooklyn est bondée. Surtout de journalistes...

« Elle était payée pour faire le ménage des riches et des puissants. Et puis, elle est entrée dans la chambre de Dominique Strauss-Kahn – et dans un scandale mondial. “

25.07.2011par Sylvie Braibant
La Une de Newsweek du 25 juillet 2001: “La femme de ménage parle.“
La Une de Newsweek du 25 juillet 2001: “La femme de ménage parle.“
Le récit de Nafissatou Diallo à Newsweek (et diffusé aussi sur ABC à partir du 26 juillet) fera sans doute date. À l'approche de ce qui s’annonce comme le tournant de l’affaire – mais les précédentes étapes judiciaires de l’affaire DSK ne furent-elles pas à chaque fois annoncées comme décisives… -, celle par qui le scandale est arrivé, s’est confiée à Newsweek, d’abord pour restaurer son image, après avoir été trainée dans la fange par les tabloïds new-yorkais, tels le New York Post.

Christopher Dickey, ancien correspondant à Paris de l’hebdomadaire américain (bon connaisseur de DSK donc) et John Solomon, ont rencontré longuement celle que les médias outre-Atlantique n’appellent plus que « the dsk maid » (la femme de chambre de DSK) et ont été manifestement convaincus par sa précision, sa franchise et son attitude. « ‘Nafi’ Diallo n’est pas très glamour. Sa peau brune et claire est grêlée de traces d’acné et ses cheveux noirs  passés au henné, sont raides et aplatis sur sa tête, mais elle est de ces femmes à la silhouette sculpturale. Quand son visage se relâche, il se recouvre d’un voile de mélancolie. Travailler au Sofitel ces trois dernières années, avec sécurité et stabilité, fut pour elle,  très certainement, le meilleur job qu’elle pouvait espérer… »

LE RÊVE AMÉRICAIN D'UNE FEMME DE MÉNAGE

Dans ce palace de Manhattan, elle pensait être arrivée au sommet, surtout depuis qu’on lui avait confié le ménage de tout un étage. « Être en charge d’un étage entier permet d’économiser les temps que l’on passe à monter et descendre lorsqu’on doit s’occuper de chambres uniques… »  Et ses yeux s’illuminent quand elle évoque le travail quotidien et ses collègues : « nous agissions en équipe. J’adore ce boulot. J’aime mes coéquipiers. Tous de différents pays. Américains, Africains, Chinois, etc. Et pourtant nous étions tous pareils ici. »

Ce rêve américain s’est écroulé le 15 mai 2011 lorsqu’elle est entrée dans la suite 2806, après avoir vérifié que les clients de la 2820 étaient partis en vue de la nettoyer. Elle rencontre alors le serveur du room service qui retire la table roulante de la 2806 en lui disant qu’elle est vide. Elle y entre donc. Voici son récit, relaté par le journal :

« Hello, service du ménage. » Diallo jette un œil sur le salon. Elle fait face à la chambre depuis la petite entrée de la suite, quand l’homme nu à cheveux blanc en surgit. « Oh mon Dieu ! » dit-elle. « Je suis désolée. » Et elle se retourne pour sortir. « Ne soyez pas désolée », entend-elle. « Et il était comme fou. Il se cramponnait à mes seins, et a claqué la porte. » Pourtant Diallo est beaucoup plus grande que Dominique Strauss-Kahn, et de constitution robuste. « Vous êtes belle » lui dit-il encore. « Arrêtez-vous Monsieur. Je ne veux pas perdre mon travail. » « Vous n’allez pas le perdre » dit-il alors. « Je ne pouvais pas le regarder. J’avais si peur. Je ne pouvais pas espérer que quelqu’un arrive dans cette pièce.  Alors il m’a tiré violemment vers le lit. Il a essayé de me mettre son pénis dans ma bouche. » À cet instant du récit, elle serre les lèvres et tourne la tête d’un côté à l’autre pour montrer comment elle a résisté.   « Je l’ai repoussé. Je me suis levée. Je voulais l’effrayer, alors je lui ai dit que mon supérieur était juste à côté. Mais il m’a dit qu’il n’y avait personne. » Elle a continué à le repousser : « Je ne voulais pas lui faire mal. Je ne voulais pas perdre mon travail. » Il la tire alors vers la salle de bains. Son uniforme est boutonné par devant, mais Srauss-Kahn n’en a que faire. Il écarte ses cuisses, déchire ses collants, agrippant si fort son entrejambe qu’il était encore rouge à son arrivée à l’hôpital (5 heures plus tard). Il la met à genoux, dos au mur. Il introduit son pénis avec force dans sa bouche, et lui agrippe la tête des deux mains. « Il me tenait la tête si fort » dit-elle en se tenant le crâne.  « Il bougeait en faisait du bruit. Il faisait uhhh, uhhh, uhhh. Il me disait ‘suce-moi’ – c’est affreux je n’arrive pas à le dire encore. » Le rapport d’hôpital dira qu’à son arrivée, Diallo « sentait quelque chose d’humide et  aigre dans sa bouche et qu’elle l’a craché ». « Je me suis redressée. J’ai craché. J’ai couru. Je ne me suis pas retournée. J’ai couru dans le couloir. J’étais si nerveuse. J’étais si effrayée. Je ne voulais pas perdre mon emploi. »

Nafissatou Diallo, à gauche, lors de son entretien avec les journalistes américains. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.
Nafissatou Diallo, à gauche, lors de son entretien avec les journalistes américains. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.
MENSONGES OU PAS ?

C’est sur ce qui s’est passé après que la controverse la plus dure a surgi, afin de discréditer le témoignage de la plaignante. 
En effet, le procureur Cyrus Vence Jr l’a accusée d’avoir menti sur son emploi du temps après l’agression supposée. Nafissatou Diallo avait affirmé avoir prévenu sa hiérarchie immédiatement. Or, il est apparu qu’elle était d’abord repassée par la chambre 2820, celle qu’elle avait prévu de ranger après la suite qu’occupait DSK.
On y a vu l’indice d’une manipulation de sa part, le temps qu’elle réfléchisse à ce qu’elle pourrait tirer de DSK. Voici donc ses explications : 

« Je me tenais là à cracher. Je me sentais si seule. J’avais si peur. » Et puis elle a vu l’homme aux cheveux gris sortir de la 2806 et appeler l’ascenseur. « Je ne sais pas comment il a pu s’habiller si vite, et rassembler ses bagages. Il m’a regardée comme ça (elle incline alors la tête puis la redresse). Il n’a rien dit. » Désorientée, elle semble s’accrocher alors à sa routine : « je suis allée dans la chambre que j’avais à nettoyer », mais sans arriver à savoir par où commencer. « J’étais tellement, tellement, tellement… je ne savais pas quoi faire. » Elle conteste avoir changé sa version des faits, ce que les enregistrements des accès aux chambres confirment. 

La Une du quotidien français Le Figaro du 19 juillet 2011. Les socialistes accusent le journal de manipuler les faits en voulant faire glisser l'affaire DSK sur François Hollande, candidat à la présidentielle de 2012.
La Une du quotidien français Le Figaro du 19 juillet 2011. Les socialistes accusent le journal de manipuler les faits en voulant faire glisser l'affaire DSK sur François Hollande, candidat à la présidentielle de 2012.
Newsweek insiste aussi sur deux autres aspects : le récit de Diallo se retrouve dans les constats de l’hôpital (rougeurs au vagin et luxation de l’épaule) ; et la fameuse conversation problématique avec Amara Tarawally un trafiquant de drogue détenu en Arizona n’est peut-être pas autant à charge contre la jeune femme qu’il n’y paraît. Selon le procureur, qui n’a eu accès qu’à un résumé de la traduction (et traduction peu précise de surcroî), elle lui aurait dit au lendemain de l’affaire du Sofitel : « ne t’inquiète pas, cet homme est riche. Je sais ce que je fais. » Newsweek a parlé avec ce détenu qui leur a affirmé qu’il s’agissait d’une conversation ultérieure non liée au contexte DSK. Diallo, quant à elle, dit qu’elle n’a plus de contact avec cet homme, qui a lui aussi abusé d’elle, mais sur un autre plan, celui de sa naïveté, embarquant dans ses trafics cette jeune alphabète peu au fait des sordides réalités américaines.

PENDANT CE TEMPS, À PARIS...

Tandis que l'un des plus grands magazines américains prend ainsi parti plutôt ouvertement contre DSK, celui qui espérait être candidat à la présidence de la République française, doit faire face à une autre plainte, celle de la journaliste écrivaine Tristane Banon, pour tentative de viol en 2003. Mêlant politique, sexe et affaires de famille, l’affaire prend en France un aspect plutôt glauque, surtout depuis que le Figaro a cherché à ternir la réputation d’un autre candidat à la présidentielle française en 2012. Avec une Une qui donnait à penser qu’il était au courant donc complice, le quotidien proche de l’Élysée et de la droite majoritaire voulait atteindre François Hollande, entendu dans l’enquête préliminaire avant poursuites. Dans le volet américain, la justice s’interroge : doit-elle ou non entendre la plaignante française ? Réponse d’ici le 1er août.

Présentation de l'entretien de Nafissatou Diallo sur la chaîne américaine ABC (en anglais)


Le peul, une langue difficile à traduire

28.07.2011
Le 27 juillet 2011, au lendemain de la diffusion par la chaîne ABC de l'entretien avec l'accusatrice de DSK, Nafussatou Daillo a été convoquée par le procureur Cyrus Vence. Elle a été entendue pendant près de huit heures, accompagnée de son avocat Kenneth Thompson. Le point le plus important a été de tenter d'éclaircir la conversation litigieuse qu'elle a eu après l'agression dont elle se dit victime, avec un trafiquant de drogue détenu en Arizona. Le New York Times avait alors affirmé : elle a dit à cet homme "ce type a beaucoup d'argent, je sais ce que je fais". Mais le quotidien s'était appuyé sur une traduction très approximative, le peul étant difficile à traduire, langue parlée dans une vingtaine d'États africains, des rives du fleuve Sénégal à celles du Nil, mais avec des déclinaisons en dialectes bien différents selon les régions. Or, décrypter une nouvelle fois ce 27 juillet, la phrase devient : "Quelqu'un a essayé de me violer, et c'est quelqu'un qui a du pouvoir, un homme important." L'autre élément litigieux - "je sais ce que je fais" - se rattache à sa décision de prendre un avocat.

La lettre du procureur Cyrus Vance aux avocats de Dominique Strauss-Kahn