Nouvelles accusations de harcèlement sexuel contre Denis Baupin

©Assembléenationale/captured'écran

Le dossier à charge s'alourdit dans l'affaire "Denis Baupin". Trois semaines après les témoignages accablants de huit femmes, cinq autres décident à leur tour de sortir du silence, via les mêmes médias (France Inter et Mediapart). Leurs accusations sont graves et peuvent relever d'agression ou de harcèlement sexuel. Aucune plainte n'a été déposée auprès de la justice, mais une enquête est en cours.

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Denis Baupin ferait donc partie de la sinistre famille des prédateurs sexuels en politique ? La question est plus que posée à la vue des témoignagnes accablants qui semaine après semaine semblent s'accumuler contre l'ancien vice-président de l'Assemblée nationale. 

Une fois encore ce sont les médias Médiapart et la radio France Inter qui servent de tribune à ces femmes, qui un jour ont croisé la route de cet homme politique, et qui ont subi ses avances, qui d'après leurs témoignages, n'avaient rien à voir avec du simple badinage.

Au total, elles sont donc désormais treize femmes à avoir enfin osé briser cette loi du silence, qui sévit dans le monde politique, sur un sujet qui dérange, un sujet tabou pourtant sérieusement mis à mal depuis l'affaire DSK, des violences sexistes voire violences sexuelles, des hommes vis à vis des femmes. Parmi elles, quatre sont des élues écologistes, dont la porte-parole d'EELV Sandrine Rousseau.

La loi du silence

Car c'est ce qui frappe tout de suite, pourquoi ne pas avoir parlé, pourquoi ne pas avoir dénoncé ces agressions, verbales ou physiques, visiblement nombreuses et répétées de ce dirigeant politique ? C'est, bien sur, une question récurrente dans ce type de dossier, et à chaque fois on comprend au vu des témoignages que la réponse est sensiblement toujours la même.

"J'en ai parlé en haut lieu, explique l'une d'elle, on m'a dit, 'ah oui, il a recommencé ?' Et c'est tout, cela n'est pas allé plus loin... ".  Résultat : aucune de ces femmes n’a porté plainte, par peur d’être pénalisée dans sa carrière, par culpabilité pour n'avoir pas réagi, mais aussi parfois découragée, par son propre parti, de s’exprimer publiquement, souligne Mediapart.

Et pourtant, il ne s'agit pas de ce qu'on pourrait présenter comme des "petits" dérapages, ça et là. Cela a duré, pendant de longues années, les faits rapportés portent sur une période allant de 1998 à 2014.  Cela va de centaines de SMS au contenu déplacé, graveleux, voire plus, relevant du harcèlement sexuel jusqu'à l'agression, comme une tentative de baiser forcé ou des attouchements. 

Le témoignage de Sandrine Rousseau porte sur des faits présumés qui remontent à octobre 2011, lors d'une réunion du parti écologiste. "A un moment donné, j'ai voulu faire une pause", raconte-t-elle, "dans le couloir qui longe la salle, Denis Baupin est venu. Il m'a plaquée contre le mur en me tenant par la poitrine, et a cherché à m'embrasser. Je l'ai repoussé violemment".

Elle ajoute "j'ai ressenti un très grand malaise (...) Mais le mot agression sexuelle, je l'ai mis très longtemps après".

Le mot agression sexuelle, je l'ai mis très longtemps après Sandrine Rousseau
Autre témoignage, celui d'Isabelle Attard, députée du Calvados qui évoque du "harcèlement quasi quotidien de SMS provocateurs, salaces".

Ce lundi 30 mai, voici donc un nouveau témoignage. A visage découvert, Geneviève Zdrojewski raconte. Elle a travaillé au ministère de l'Environnement dans les années 1990. En 1997, cette fonctionnaire se retrouve chef du bureau du cabinet de Dominique Voynet, alors ministre de l'Environnement. Un de ses proches conseillers s'appelle Denis Baupin. Aujourd'hui à la retraite, Geneviève Zdrojewski se souvient de deux agressions physiques. "La première fois, M. Baupin est entré dans mon bureau rapidement, de façon tout à fait inattendue, et il s'est jeté sur moi. Je me suis mise à crier. Il m'a dit: 'Arrête de crier, ta secrétaire va nous entendre.' Moi j'ai dit: "Mais c'est insupportable. Stop, arrête." J'étais furax. Donc il est sorti." La deuxième fois, la scène se déroule dans les toilettes. "Là, il m'a plaquée contre le mur, avec les mains sur mes seins, et pour essayer de m'embrasser. Les deux fois, c'était brutal et sexuel."

C'était brutal et sexuel Geneviève Zdrojewski
Alors, qu'est-ce-qui a permis à ces femmes de trouver le courage de parler ? Apparemment, Denis Baupin s'est fait piégé par lui-même, en postant sur son compte twitter une photo à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes le 8 mars. Plusieurs personnalités et des hommes politiques, posent avec du rouge à lèvres pour la campagne "Mettez du rouge" destinée à s'engager contre les violences faites aux femmes. Ce fut le tweet de trop, la goutte qui a fait déborder le vase, comme l'expliquent deux de ses victimes qui témoignent aujourd'hui.

Prescription ?


Selon Mediapart et France Inter, aucune des élues accusant Denis Baupin n'a porté plainte. Or, si certains faits sont prescrits, d'autres, les plus récents, ne le seraient pas. L'agression sexuelle est un délit, dont la peine encourue est de cinq ans de prison et de 75 000 euros d'amende. Mais la victime doit déposer plainte, et dans un délai maximum de trois ans.

Pour l'association féministe Osez le féminisme, l'affaire Denis Baupin est loin d'être isolée. Depuis plusieurs années, des hommes politiques français ont été impliqués dans des affaires de violences machistes : Dominique Strauss-Kahn (qui mit fin à la procédure judiciaire américaine par une transaction financière), George Tron (renvoyé aux Assises pour viols aggravés), plus récemment Jean-Michel Baylet (article paru dans Buzzfeed le 10 mars dernier), Michel Sapin, et maintenant Denis Baupin. "Pour cinq affaires qui sortent publiquement, combien d’autres sont étouffées, dissimulées, condamnant les victimes au silence", s'insurge l'association dans un communiqué publié ce lundi.

Depuis la publication de cette enquête, les réactions se multiplient au sein de la classe politique. Dans le camp écologiste, on est sous le choc après les mises en accusations du chef historique des Verts. Marié à Emmanuelle Cosse, actuelle ministre du Logement, Denis Baupin avait annoncé le 18 avril dernier son départ du parti en raison de "désaccords stratégiques", comme l'avaient fait dans les mois précédents Vincent Placé, Barbara Pompili et François de Rugy. Ce dernier s'est dit sur France Inter "abasourdi parce que ce sont des accusations extrêmement graves qui sont portées".


Joint par téléphone en fin de journée, le nouveau secrétaire du parti EELV, David Cormand, nous explique qu'il espère que les révélations de ce scandale seront au final "salutaires pour le parti, mais aussi pour toutes les femmes, victimes de harcèlement sexuel, qui trouveront peut-être la force de parler". Lui-même nous précise que Sandrine Rousseau s'était confié à lui des agissements de Denis Baupin à son égard, il y a un an déjà et qu'il tenait à saluer son courage d'en parler publiquement aujourd'hui. "Je me sens à la fois honteux que de tels actes aient pu avoir lieu au sein du parti, et fier du courage de ces femmes qui enfin ont réussi à briser la loi du silence", ajoute-t-il.

Même réaction à gauche, chez Pouria Amirshahi, (anciennement du PS), le député a ainsi posté un message sur Twitter pour exprimer son sentiment sur l'affaire.
 

Appels à la démission


Le président de l'Assemblée nationale Claude Bartolone (PS) a reçu dans la matinée Denis Baupin, à qui il a demandé de démissionner de la vice-présidence de la chambre basse, selon un communiqué de l'Assemblée.  En milieu de journée, Denis Baupin a officiellement annoncé qu'il quittait son poste. Sur son site internet, il récuse les accusations portées contre lui. Il a fait savoir ce mardi, qu'il déposait une plainte pour diffamation contre Mediapart et France Inter.

"J'ai été très touchée en tant que femme, en tant que compagne, en tant que mère et en tant que ministre", a réagi sur France Info Emmanuelle Cosse, épouse de Denis Baupin et ex-secrétaire du parti Europe Ecologie - Les Verts (EELV), au lendemain des accusations de harcèlement, voire d'agression sexuelle, à l'encontre de son mari. "J'ai été saisie, a affirmé l'actuelle ministre française du Logement, et j'ai appris, comme vous, hier, ces accusations de harcèlement."

"On parle de faits qui sont d'une extrême gravité et s'ils sont avérés il faut que cela soit réglé devant la justice." Mais, a ajouté Emmanuelle Cosse, "s'ils ne sont pas avérés, il faut aussi que cela se règle devant la justice."

 

"Affaires de bonnes femmes"


Depuis l'éclatement du scandale, les réactions se multiplient et du côté de l'Assemblée nationale, certains propos laissent penser que le combat est loin d'être gagné. Invité à s’exprimer par un journaliste sur cette affaire, Pierre Lellouche, élu de droite de Paris, a répondu : « Je commente l’international, les choses sérieuses, pas les histoires de bonnes femmes. »

Cette déclaration, faite lundi après-midi dans les couloirs du Parlement, juste avant de rentrer dans l’hémicycle, a suscité un tollé, notamment sur les réseaux sociaux.

Interview d'Annie Lahmer, conseillère régionale EELV à Paris, qui fait partie des
femmes qui ont témoigné dans cette enquête.

annie lahmer/baupin
©TV5monde


Mardi, le quotidien Libération titrait à sa Une "Affaire Denis Baupin. Levons l'omerta", et publiait une nouvelle tribune, signée par plus de 500 militant(e)s et élu(e)s qui dénoncent le comportement de certains de leurs collègues. En mai 2015, le même quotidien publiait le texte de 40 femmes dénonçant le sexisme et les mains baladeuses qu'elles subissent dans le cadre de leur travail. Cinq ans après l'affaire DSK, au retentissement mondial, y-aura-t-il un après Baupin et une parole libérée ?