Terriennes

Afrique, Asie : le réchauffement climatique entraîne une hausse des mariages précoces

Innat Edison, 15 ans, se tient dans la maison exiguë de sa mère, dans le village de Chiringani, au sud-ouest du Malawi, le mercredi 8 février 2006, avec son bébé de deux mois, Crispin. Dans des villages isolés et des villes à travers le continent le plus démuni, les filles de moins de 14 ans se marient dans le but d'échapper aux ventres vides. (AP Photo / Obed Zilwa)<br />
 
Innat Edison, 15 ans, se tient dans la maison exiguë de sa mère, dans le village de Chiringani, au sud-ouest du Malawi, le mercredi 8 février 2006, avec son bébé de deux mois, Crispin. Dans des villages isolés et des villes à travers le continent le plus démuni, les filles de moins de 14 ans se marient dans le but d'échapper aux ventres vides. (AP Photo / Obed Zilwa)
 

La hausse des unions d'enfants ou d'adolescents dans des pays africains et asiatiques représente une conséquence majeure du réchauffement climatique. Sans actions concrètes, le nombre de mariages précoces pourrait s'intensifier et atteindre, dans toute l’Afrique, 310 millions d’ici à 2050. D’après le démographe américain, Roger-Mark De Souza, les filles seront les premières impactées.

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Le réchauffement climatique engendre une nouvelle génération d’enfants mariés. C’est ce que révèle une remarquable enquête, menée par Gethin Chamberlain pour le compte de l’hebdomadaire Britannique The Observer (article en anglais). A première vue, ce lien entre dérèglement du climat et mariages précoces peut surprendre.
Pour tout profane en matière d’environnement, les premières conséquences du réchauffement planétaire venant à l’esprit, portent davantage sur la fonte de la banquise, l’élévation du niveau des mers, ou encore les menaces d’extinction qui pèsent sur les espèces animales et végétales.

Un crise réelle et croissante

Pourtant de nombreux experts mettent en garde contre « cette crise réelle et croissante » des effets du climat sur les mariages des jeunes filles et des fillettes. Phénomène dont on prend la mesure à la lecture des nombreux témoignages saisissants de ces jeunes filles et ces parents, vivant dans les pays les plus vulnérables au changement climatique.

Le journaliste Gethin Chamberlain nous emmène en immersion dans les villages du Sud du Malawi à ceux de la côte du Mozambique. Il y observe que « pour de plus en plus de filles, la manifestation la plus palpable du réchauffement climatique est le bébé qu’elles tiennent dans leur bras ». Si, bien sûr, dans certains pays le poids de la tradition influe sur le nombre de mariages précoces, le changement climatique les encourage fortement.
 
 Je n’ai jamais eu le désir de me marier à ce jeune âge. Je voulais aller à l'école.Carlina, 13 ans
L’augmentation des températures, les pluies moins prévisibles, exacerbent la sécheresse et les inondations qui dévastent les champs et emportent avec elles les récoltes. Résultat : les revenus des agriculteurs s’amenuisent et nombre de parents se retrouvent contraints de donner leur fille à marier. Une bouche en moins à nourrir. Une enfant retirée de l’école. Triste destin de milliers de filles. Comme Carlina, 13 ans. Elle rêvait de devenir sage-femme et plaçait la scolarité au centre de sa vie, avant d’être contrainte au mariage précoce.

« Je n’ai jamais eu le désir de me marier à ce jeune âge, confie-t-elle à The Observer. Je voulais aller à l'école. Mais j'ai été forcée par mon père. Notre famille n'ayant pas assez de nourriture pour survivre. Mon père a accepté une proposition de mariage parce qu'il ne pouvait pas non plus me soutenir pour aller à l'école. »  Carlina a donné naissance à un premier enfant, un garçon, décédé peu de temps après, faute de pouvoir financer des soins hospitaliers.

Des filles et des parents contraints

« Ce n'était pas mon choix de la marier, assure son père, Carlitos Camilo, toujours dans l'hebdomadaire britannique. Avant de donner Carlina à marier, l'homme de 49 ans subvenait aux besoins de sa famille par la pêche et l'agriculture. Puis, le temps s’est déréglé et il n'y avait plus de poisson. S’il « était capable de nourrir » ses enfants, il « ne l'aurait pas poussée à se marier si jeune ». « Regarde mes autres filles, poursuit-il. Elles ont grandi, elles sont allées à l'école, elles se sont mariées à un âge normal. »  Il arrive aussi que certaines filles renoncent elles-mêmes à suivre leur scolarité et décident, contre l’avis de leurs ascendants, de se marier pour s’extraire à l’extrême pauvreté.

Hausse de + de 50 % des mariages précoces

D’après les chiffres rapportés dans The Observer, « en 2015, le Fonds des Nations Unies pour la population estimait que 13,5 millions d'enfants se marieraient avant l'âge de 18 ans – soit 37 000 mariages d'enfants tous les jours - dont 4,4 millions avant 15 ans. Dans toute l'Afrique, l'Unicef ​​a prévenu que le nombre total d'enfants mariés pourrait plus que doubler pour atteindre 310 millions d'ici 2050, si les tendances actuelles se poursuivent ».
La fourchette d'âge des adolescentes menacées par les projections de cette étude va de 15 à 19 ans. Les jeunes filles de cet âge constituent environ 10% de la population mondiale. Le calcul statistique indique donc qu'en 2050 où nous serons 10 milliards d'être humains, 20% des filles de 15 à 19 ans pourraient être mariées à l'aube de leur vie d'adulte. 

Ce que confirme le démographe américain Roger-Mark De Souza dans un entretien qu’il nous a accordé (lire ci-dessous). Selon lui, le changement climatique sert d’intensificateur des risques pesant sur les femmes, en exposant celles-ci à de nouvelles et différentes menaces en Afrique mais aussi dans certains pays d’Asie.
 
" Reconnaître la connexion entre les changements sociaux et environnementaux aide à réduire le mariage précoce des filles "Entretien avec Roger-Mark De Souza, directeur de la population
et de la sécurité environnementale, au
Roger-Mark De Souza (c) Wilson Center
Roger-Mark De Souza (c) Wilson Center
Woodrow Wilson Centre, à Washington.

Terriennes : Peut-on, selon vous,  établir un  lien direct entre le réchauffement climatique et le mariage précoce chez les filles ?
 
Roger-Mark De Souza - Oui. Ce sont surtout les femmes et les filles qui subissent les impacts du changement climatique. Selon les Nations Unies, les femmes et les enfants encourent 14 fois plus de risques de mourir des suites d’un désastre naturel. Et les effets du changement climatique sur les ressources naturelles peuvent aussi aggraver les inégalités de genre existantes. Les filles peuvent abandonner l’école afin d’assurer la corvée d’eau car les sécheresses les obligent à marcher de plus en plus loin pour en trouver. Afin de faire durer plus longtemps les maigres ressources du foyer, les familles peuvent marier leurs filles avant l’âge légal et celles-ci peuvent encourir plus de risques d’être victimes de la traite humaine après des désastres naturels.
 
Observe-t-on dans d’autres pays, en dehors du Malawi et du Mozambique, une hausse des mariages précoces en raison du dérèglement climatique ? 
 
Roger-Mark De Souza - « Les points chauds de population et de climat » incluent des pays qui souffrent non seulement d’un besoin non satisfait en services de planification familiale mais aussi d’une forte vulnérabilité aux changements climatiques, tels que l’Inde, le Pakistan, le Niger, le Ghana, le Burkina Faso, et le Cameroun. Dans ces pays, les changements climatiques, par exemple de fortes inondations, exacerbent la traite humaine et cela aboutit au mariage précoce des
Pappi, à gauche, une jeune mariée indienne, pose avec le marié Mangilal Tawar après leur mariage au temple hindou de Jalapa Mata à Rajgarh, Etat de Madhya Pradesh, Inde, mardi 14 mai 2013. Même si les mariages d'enfants sont illégaux en Inde, ils ont toujours cours surtout dans les petits villages frappés par la pauvreté. (Photo AP / Anil Dixit)<br />
 
Pappi, à gauche, une jeune mariée indienne, pose avec le marié Mangilal Tawar après leur mariage au temple hindou de Jalapa Mata à Rajgarh, Etat de Madhya Pradesh, Inde, mardi 14 mai 2013. Même si les mariages d'enfants sont illégaux en Inde, ils ont toujours cours surtout dans les petits villages frappés par la pauvreté. (Photo AP / Anil Dixit)
 

filles.
 
Dans l’état d’Assam au nord de l’Inde, les jeunes filles deviennent souvent des cibles durant les désastres naturels. Les trafiquants exploitent à leur avantage la peur de retourner dans des villages déchirés par la guerre ou frappés par des désastres, ce qui mène au mariage précoce des filles. 
 
Quelles actions mettent en place les populations touchées pour ne pas subir ces effets du changement climatique ?
 
Roger-Mark De Souza - Comme l’a remarqué un de nos collègues, Sam Eaton, dans un village du Malawi appelé Mposa, il y a eu un changement notable des comportements envers la planification familiale, car les gens dans les villages ont commencé à sentir les effets directs de la croissance démographique et du changement climatique.

Exemple : les femmes appartenant au groupe de Soutien des Mères Mchilima à Mposa chantent des chansons qui sensibilisent sur l’importance de la planification familiale. Ce groupe a été formé, en 2012, en réponse à l’accroissement des mariages précoces et des abandons scolaires parmi les filles, une tendance qu’elles espèrent inverser en promouvant de plus petites familles. Les chefs locaux disent que les grandes familles dans le village sont confrontées à la faim. Avec moins de nourriture, les enfants abandonnent l’école. Les jeunes filles peuvent être forcées de se marier ou de se prostituer. Ils considèrent que les familles ayant moins d’enfants auront moins de difficultés.

Le mariage précoce représente un effet concret du dérèglement du climat

Doit-on, selon vous, classer le mariage précoce parmi " les effets concrets " du réchauffement climatique ?
 

Roger-Mark De Souza
- Le changement climatique sert d’intensificateur des risques pesant sur les femmes, en exposant celles-ci à de nouvelles et différentes menaces. Et le mariage précoce représente un effet concret du dérèglement du climat. Les enfants déplacés et orphelins, qui sont parmi les personnes les plus vulnérables, se déplacent souvent dans des conditions risquées. A cause, entre autres, du changement climatique, les enfants perdent des membres de leur famille et l’accès à des abris. Les désastres tels que les inondations détruisent des maisons et laissent les enfants sans aucun moyen de subvenir à leurs besoins. Ils manquent souvent de terres arables et d’options alimentaires viables. Ceci contraint les familles et les enfants à chercher du travail et donner les filles à marier. Or, relever le défi du mariage précoce peut permettre d’épargner de l’argent. Une étude menée par le Groupe de la Banque Mondiale a révélé que mettre fin au mariage forcé pourrait réduire les taux de fécondité jusqu’à 11%, diminuer le risque de mortalité infantile et de retard de croissance, encourager les filles à poursuivre leur éducation, et économiser 566 milliards de dollars d’ici 2030 à l’échelle mondiale. 

La contraception et la planification familiale se présentent comme une réelle opportunité d’améliorer la santé des femmes et des enfants tout en accroissant la résilience au changement climatique. 
Quelles solutions faudrait-il adopter pour enrayer ce phénomène ?
 
Roger-Mark De Souza - Investir dans l’éducation peut non seulement réduire la vulnérabilité des filles et des femmes aux désastres liés au climat mais ceci peut aussi relever le défi des inégalités de genre sous-jacentes, qui augmentent leur marginalisation et leur exploitation face au changement climatique.
 
De plus, répondre à la demande mondiale de contraception, dans le contexte de la santé et des droits de la reproduction devrait faire partie des efforts pour gérer le changement climatique. Plus de 222 millions de femmes dans les pays en développement aimeraient éviter une grossesse mais n’utilisent pas de méthode de contraception efficace. La contraception et la planification familiale se présentent comme une réelle opportunité d’améliorer la santé des femmes et des enfants tout en accroissant la résilience au changement climatique et en rendant les émissions de gaz plus faciles à diminuer.
 
 Autonomiser les femmes est la clef pour résoudre le changement climatique.
Ce dont nous avons besoin, c’est d’une approche intégrée qui combine le développement, l’environnement et la santé. Nous pouvons répondre aux besoins des communautés en fournissant des solutions qui améliorent leur santé tout en restaurant leurs écosystèmes. Mais pour ce faire, nous devons casser les silos qui divisent la santé de la femme et la communauté environnementale. Autonomiser les femmes est la clef pour résoudre le changement climatique. Les programmes qui ont reconnu la connexion entre les changements sociaux et environnementaux aident à réduire la traite des jeunes enfants et le mariage précoce de filles. Ces programmes sont efficaces et ont aidé à mettre sur pied des réseaux conseils pour les enfants ayant échappé à la traite et ont accru l’engagement des gouvernements, ce qui a abouti à une police et une application des lois plus forte par la communauté.

> Au 1er janvier 2018, Roger-Mark De Souza a pris de nouvelles fonctions. Il est désormais Président-directeur général de la célèbre Sister Cities International
 Suivez Lynda Zerouk sur Twitter : @lylyzerouk