Terriennes

Aïchata Haïdara Cissé, candidate à la présidentielle malienne

Aïchata Haïdara Cissé à la cérémonie d’investiture le 15 Juin 2013 à Bamako (DR)
Aïchata Haïdara Cissé à la cérémonie d’investiture le 15 Juin 2013 à Bamako (DR)

Dimanche 16 juin 2013, Aïchata Haïdara Cissé, dite Chato, députée du Nord Mali a été officiellement investie candidate à l'élection présidentielle, dont le premier tour est prévu le 28 juillet prochain. Résolument indépendante, en attendant la validation par le Conseil constitutionnel de l'ensemble des prétendants d'ici le 7 juillet, début de la campagne officielle, elle répond aux questions de TV5MONDE.

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Vous êtes la seule femme en lice pour la présidentielle malienne, c'est pour vous un handicap ou un avantage?

Je trouve que c'est un avantage d'être une femme candidate à la présidentielle malienne, j'ai toujours dit aux gens que c'était plutôt un atout, ça l'est d'autant plus que pendant la crise que le Mali a traversé, je suis pratiquement la seule personne en dehors de quelques députés de Tombouctou, a avoir sillonné le monde entier pour défendre le Mali avec beaucoup de courage et de détermination. Et je crois que c'est ce que les Maliens ont retenu. C'est vraiment un avantage pour moi.

Comment a été reçue votre candidature?


Ma candidature a été reçue avec beaucoup de joie et j'ai senti que les Maliens avaient besoin de ça. Ils ont été très séduits par le combat que j'ai mené en tant que femme. En dehors de cela, j'ai beaucoup évolué dans la vie associative, dans la vie syndicale, j'étais secrétaire générale de l'inter-syndicale des travailleurs d'Air-Afrique, et pendant la liquidation de la compagnie tous les droits ont été payés sans exception. Ça ce sont des choses que les Maliens ont retenues et ils peuvent être sûrs que je peux subvenir à leurs besoins quotidiens et les défendre.

Votre candidature n'a pas été accueillie "avec beaucoup de joie" partout, vous avez aussi reçu des menaces de groupes "djihadistes"...

Tout à fait, et ça continue. On me dit que ma tête est mise à prix, qu'on va me faire du mal, me tuer où que j'aille... Mais ça ne me déstabilise pas, bien au contraire. Et je préfère ne pas trop m'éterniser là dessus parce que pour moi, c'est aussi la règle du jeu : quand on est "leader", il faut l'être quand tout va très bien, et aussi quand ça ne va pas ; il faut s'engager, quitte à y laisser sa peau. C'est comme ça aussi l'engagement, et c'est mon engagement.

A 54 ans, Aïchata Haïdara Cissé, surnommée “Chato“, peut-être la seule femme candidate à la présidentielle malienne... (DR)
A 54 ans, Aïchata Haïdara Cissé, surnommée “Chato“, peut-être la seule femme candidate à la présidentielle malienne... (DR)
Vous prévoyez de faire une campagne de terrain mais ces menaces vous empêcheront-elles de vous rendre à certains endroits?

J'irai partout, sur tout le territoire du Mali malgré les menaces, je n'ai pas peur d'affronter tout cela et je ne vais pas me limiter aux grandes villes. Je ferai les villages, les hameaux, les cases, j'irai voir les gens pour leur expliquer mon programme, pour leur expliquer pourquoi je veux être présidente du Mali, et surtout pour leur expliquer l'intérêt qu'ils ont à voter pour moi.

Mon investiture a rassemblé pas moins de 10 000 partisans, malgré le fait que je sois une femme et que je ne dépende d'aucun parti. Je suis une candidate de la société civile : des femmes, des jeunes, des hommes. Je pense que les Maliens ont envie de créer une rupture avec l'ancienne garde, ce qui fait que l'on risque vraiment d'avoir une grande surprise cette fois-ci et je suis sûre que j'y arriverai, si Dieu le veut.

Vous êtes députée et originaire du Nord Mali, comment comptez vous apaiser cette région ?


Je crois pouvoir réintégrer le Nord Mali par le dialogue, mais il faut éviter de dire que les problèmes du Mali sont concentrés au Nord et qu'il n'y a qu'avec ces habitants qu'il faut parler. Le vrai problème du Mali, c'est le développement, et ce problème est présent sur tout le territoire. A Bamako aussi il y a des gens qui n'ont pas leur pain quotidien.

Je voudrais dialoguer avec tout le monde, y compris les Touaregs, qui sont partie intégrante de la population malienne, mais pas avec une minorité de terroristes qui parviennent à satisfaire leurs revendications en prenant les armes. Sinon, les gens au Sud aussi vont se révolter et prendre les armes, puisque c'est porteur et qu'ils subissent le même désarroi, le même problème de développement, qui est la mère de tous les problèmes.

Pourtant, le Mali est un Etat riche en ressources minières, souvent exploitées par des puissances étrangères, comment travailler à une meilleure redistribution de ces ressources?  

Je confirme que le Mali dispose de beaucoup de richesses. Moi-même je viens de Bourem où nous avons du phosphate, qui a toujours été exploité par des étrangers. Si je suis élue présidente, je vais complètement revoir les accords qui ont été passés avec ces puissances afin que les Maliens puissent profiter des retombées des richesses de leur propre sol.

Dans les zones où il y a ces ressources, il y a de grandes sociétés minières mais les villages sont laissés à l'abandon, il n y a pas d'école, pas de dispensaire, ce sont des zones finalement très peu développées. Si je suis élue, avant que des puissances étrangères puissent s'installer dans un village, il faudra d'abord qu'elles y apportent l'assurance de l'accès aux soins et à l'éducation. Je re-négocierai avec eux au nom d'une seule priorité : le peuple malien.

Vous porterez aussi une attention tout particulière aux Maliennes ?

La première des choses que je ferai sera d'abord d'appliquer la parité. Aujourd'hui, nous avons un gouvernement de trente personnes dans lequel il y a seulement trois femmes. N'allez pas me dire que dans tout le Mali nous n'avons pas quinze femmes compétentes à mettre au gouvernement ! Elles sont mises à l'écart parce que ce sont des femmes et si je suis élue présidente j'appliquerai une parité stricte. Mais attention, je ne prendrai pas une femme seulement parce que c'est une femme, mais je garantis qu'à compétences égales, elles ne seront plus laissées pour compte.

Encore faut-il qu'elles aient, en amont, accès à l'éducation...


Tout à fait, et c'est déjà l'un de mes objectifs en tant que députée, car je suis présidente du réseau parlementaire "Femme, développement et protection de l'enfance". Et la protection de l'enfance commence d'abord par la scolarisation des petites filles, ce qui est un problème au Mali, car les parents, surtout dans les villages, ont tendance à envoyer leurs garçons à l'école mais à garder leurs filles à la maison pour qu'elles apprennent à faire la cuisine et à s'occuper des travaux ménagers.

Moi-même, si j'ai eu la chance d'aller à l'école, même si j'étais très brillante, il a fallu que je me batte pour pouvoir continuer mes études et aller au lycée. Je me battrai pour qu'on accepte que les filles aillent à l'école, qu'elles passent le bac, qu'elles fassent des études supérieures sans qu'elles aient, elles, à se battre.

Mme Haïdara Cissé était l'invitée du journal de TV5MONDE en janvier 2013