Terriennes

Algérie : pour l'émancipation, destination désert

Aux abords de Ouargla, avant Hassi Messaoud (CF)
Aux abords de Ouargla, avant Hassi Messaoud (CF)

Le Sahara, c'est l'éloignement, l'infini, la chaleur et  le fossé culturel assuré pour les Algériens du Nord. Mais aujourd'hui, c'est aussi l'Eldorado de l'emploi et le désert ne fait plus peur aux jeunes femmes qui veulent trouver du travail. Ingénieures, professeures ou médecins, elles partent de chez elles et s'exilent au sein de leur propre pays pour vivre en toute indépendance. Rencontres.

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Nadia, sur le chantier (CF)
Nadia, sur le chantier (CF)
Le bitume trace sa route sur l'infini. A gauche et à droite, la chaleur jaune écrase toute forme de vie. Bienvenue à Hassi Messaoud, zone industrielle située à 800 kilomètres au sud-est d'Alger où le pétrole et l'emploi coulent à flot. A cinquante kilomètres de la ville, dans une base de vie de la Sonatrach, société nationale gérant le pétrole, les employés construisent un pipeline pour transporter le pétrole pompé dans la région aux ports du Nord. Dans ce bout de Sahara aux conditions de vie extrêmes, vit Nadia, jeune femme de 37 ans originaire d'Annaba. Voilà bientôt trois ans qu'elle a quitté cette ville de la côte méditerranéenne, proche de la frontière tunisienne, pour travailler au Sud : « Je n'attends pas un mari pour faire ce dont j'ai envie, je suis ambitieuse, j'avais envie de connaître un autre monde, l'aventure », justifie-t-elle. Dans un sourire, l'ingénieure en informatique de gestion se souvient : « Je me suis testé : est-ce-que je peux me débrouiller toute seule ou non ? Est-ce-que je vais résister, surtout au désert ? » En août 2009, Nadia a donc sauté le pas. Après avoir fait ses études et travaillé pendant cinq ans dans sa ville natale, elle profite d'une offre d'emploi de l'Algérienne des Eaux pour s'exiler à Tamanrasset, à 2000 kilomètres de chez elle. Là, pendant plus de deux ans et demi, elle travaille au transfert de l'eau d'In Salah à la capitale de l'extrême-Sud, un projet dantesque de conduites hydrauliques de plus de 700 kilomètres.
 
Famille nomade aux portes de Tamanrasset (CF)
Famille nomade aux portes de Tamanrasset (CF)
« Au début, j'étais hésitante, je ne connaissais pas le Sahara, c'était l'infini pour moi, comme s'il n'y avait rien à y faire. Ma mère avait peur, elle était contre ce départ. Mais ces deux années ont été les plus belles de ma vie. » Comme la plupart des Algériens du Nord, Nadia ne connaissait les Touaregs qu'à travers la télévision. A son arrivée à Tamanrasset, elle découvre leur culture et le calme inhérent de la vie au Hoggar : « C'était un peu difficile au départ, tout était différent par rapport à Annaba où tout est en mouvement. Mais c'était une expérience extraordinaire car j'ai travaillé avec de nombreux étrangers et j'ai découvert une nouvelle culture. » Depuis six mois, l'ingénieure travaille plus au Nord, mais dans des conditions de vie plus ardues. Elle ne sort quasiment jamais de sa base de vie où résident un millier d'employés. Dès le printemps, les températures atteignent rapidement les extrêmes, jusqu'à 55° l'été. Nadia assure : « Les hommes nous voient comme des femmes courageuses, ils nous respectent ! Eux travaillent pour leur famille qui est au Nord et sont prêts à revenir chez eux même pour un salaire de misère. Nous, on tient toujours malgré les difficultés... »
 
"Pourquoi tu te voiles pas ?"
 
Autre ambiance, même envies d'indépendance. Dans le petit village d'In Anguel, à 130 kilomètres au nord de Tamanrasset, Sabrina Bouaicha, 25 ans, vient de quitter sa Kabylie verdoyante pour enseigner le français dans le seul établissement scolaire de cette base militaire. Tout juste diplômée d'un master 2 en juillet 2011 à Bejaïa, la jeune femme décide rapidement de s'installer à Tamanrasset : « On ne trouve pas de travail au Nord car tout est saturé alors que dans le Sud, il y a d'énormes besoins d'enseignants en français. J'ai passé le concours en octobre à Tamanrasset et j'ai commencé à travailler à In Anguel en novembre. » Le choc culturel est dur : arrivée avec une collègue qui se voile tout de suite « par peur », Sabrina décide de ne pas se voiler mais « se fait discrète dans les rues ». Toutes les deux sont les seules femmes à s'être installées en tant que célibataires dans ce village.« Pendant les cours, mes élèves me font des prêches et me disent : « Madame ! Pourquoi tu te voiles pas ? C'est haram (péché) ! » Mais j'ai de l'affection pour eux, j'essaye de leur parler librement de la religion et du racisme. » Loin de l'ambiance à l'européenne des rues de Bejaïa, la jeune professeure se heurte aux problèmes ethniques de ce bout du Sud où cohabitent Touaregs, anciens esclaves noirs et Arabes. « Si on rentre dans ces détails, c'est la guerre entre les élèves », soupire-t-elle.
 
Femmes dans les rues de Tamanrasset (CF)
Femmes dans les rues de Tamanrasset (CF)
Mais malgré la routine, l'éloignement et l'absence de ses proches, Sabrina ne regrette pas un instant son choix : « Quand je suis retournée voir mes anciennes camarades de promotion, soit elles travaillaient dans des boutiques pour un petit salaire, soit elles restaient toute la journée chez elles, raconte-t-elle. Pour les femmes, la seule issue pour partir de la maison, c'est les études puis le travail. Et pour moi il était hors de question de ne pas sortir, je ne suis pas une vieille ! » Convaincre sa famille ne lui a pas été très difficile : sa sœur l'a précédé à Tamanrasset et son père est plutôt « ouvert ». Elle explique : « Pour les filles, tout dépend du milieu familial, mais aussi de leur volonté. La plupart essayent de trouver un bon mari pour changer de vie, sans trop se casser la tête. Les femmes célibataires qui partent de chez elles sont encore rares... »
 
"Le travail, c'est l'arme pour se détacher"
 
Le travail comme excuse pour vivre indépendante, c'est également le leitmotiv de Soraya Halfaoui. Originaire d'Ifri, un petit village des montages kabyles, la jeune femme diplômée en chimie industrielle à l'université de Bejaïa, convainc son père de la laisser partir à Tamanrasset une quinzaine de jours. Elle y rejoint une amie, ne rentre pas aussi tôt que prévue chez elle, et au bout d'un mois, passe un entretien pour travailler en tant que chimiste à la Sonelgaz (Société nationale gérant le gaz). Voilà maintenant quatre ans qu'elle réside ici et pour elle, il n'est plus question de repartir : « J'ai compris que je ne pourrais plus me réintégrer au Nord. Ici, j'ai découvert le vrai sens de la vie, les gens sont sages et ne sont pas stressés. » Sportive et aventureuse, la jeune femme profite dès qu'elle le peut des paysages désertiques somptueux des alentours de la ville. Pour autant, elle n'oublie pas les difficultés de son installation : « La première année était dure, surtout à propos des mentalités, on ne voit pas de femmes sans voiles ici ! Tout le monde a une image négative de toi... »
 
Soraya devant le port de Bejaïa (CF)<br/>
Soraya devant le port de Bejaïa (CF)
Au bout de longs mois de recherches, elle trouve un appartement, mais à un prix prohibitif : on ne loue pas encore facilement à une célibataire. Seule femme cadre à son boulot, elle doit subir l'intégrisme de son chef. Son père lui dit d'assumer, et c'est ce qu'elle fait : « Dans ma tête, j'ai toujours voulu être indépendante de mes parents. Le travail, c'est l'arme pour se détacher de la maison familiale et se faire accepter dans la société. » Comme nombre de ses concitoyens, Soraya a d'abord voulu partir en Europe pour pouvoir vivre à sa guise. Mais la jeune femme a finalement décidé de rester dans son pays : « Dans mon village, j'étais la première à partir travailler seule au Sud. Depuis un an ou deux, de plus en plus de familles me donnent les dossiers de leurs filles pour qu'elles me rejoignent, c'est quelque chose qu'on ne voyait pas auparavant ! » Et de conclure : « Si nous les libéraux fuyons le pays, qui va faire avancer cette société ? »
 

Au bout du monde

 

Le travail féminin : entre avancées et pressions sociales

Selon les chiffres officiels (Office National des Statistiques algériens), au dernier trimestre 2010, « les femmes constituent 15,1 % de la population occupée totale ». Des chiffres qui cachent mal la réalité du travail informel dans l'agriculture ou le commerce et la prégnance de plus en plus grande des femmes dans la société algérienne. Elles représentent en effet plus de la moitié des étudiants et sont majoritaires dans le secteur public (enseignement, santé, administration). Elles investissent les secteurs de l'industrie (28% d'entre elles y travaillent) et les services (à hauteur de 63,8%). Pour autant, ce sont les premières à subir le mal national : le taux de chômage des femmes est de 19 %, (contre 8% chez les hommes) et atteint 33,6 % chez les femmes diplômées. Freinées par la tradition et le conservatisme, elles partent rarement de chez elle pour travailler et sont ainsi pénalisées par rapport aux hommes. Seulement 20% des femmes chômeuses accepteraient de partir travailler dans une autre wilaya (région), contrairement à 77% des hommes.