Algérie : quatre visages de la société civile

Quatre femmes de la société civile algérienne. Leurs parcours diffèrent, leurs buts et leurs moyens pour y parvenir également. Mais elles ont en commun de mener un combat, celui de vouloir mettre en place une société plus égalitaire, au sein de laquelle hommes et femmes verraient leurs droits respectés. Portraits croisés

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« J’ai divorcé dans des conditions insupportables et cela m’a fait réagir »

Fatma Boufenik, universitaire
Fatma Boufenik,
Fatma Boufenik,
Au rez-de-chaussée d’un immeuble du centre-ville d’Oran se cache le siège de l’association FARD (Femmes Algériennes Revendiquant leurs Droits). C’est ici que Fatma Boufenik, au sourire sans faille, travaille sans relâche auprès des femmes de la région pour améliorer leurs droits. Docteure en analyse et développement économique, Fatma est née à El Bayadh, une petite ville du Sud Ouest mais vit depuis une quarantaine d’années à Oran. Elle milite dès le lycée, au milieu des années 70, pour le blocage de la promulgation du Code de la famille.

Ce Code « de l’infamie » selon les féministes, est promulgué en 1984 par le président Chadli : il  impose des conditions légales discriminantes envers la femme en cas de divorce ou d’héritage. Fatma, mariée en 1982 mais qui se sépare de son mari en 1985, subit de plein fouet la réalité de ce Code : « J’ai divorcé dans des conditions insupportables et cela m’a fait réagir. J’ai vu le calvaire que j’ai eu à subir alors que je suis cadre, aidée moralement et matériellement par ma famille et n’ayant que ma fille à charge. J’ai alors décidé de m’investir pour épargner à d’autres ce que je venais de vivre. »

Dès l’ouverture du champ associatif en 1989, elle s’inscrit dans le collectif AFEPEC (Association Féministe pour l’Epanouissement de la Personne et l’Exercice de la Citoyenneté) puis en 1995, elle rejoint FARD où elle est l’initiatrice du Réseau pour l’intégration du genre dans les pratiques associatives en Algérie. Fatma détaille : « Concrètement, nous avons créé un centre d’écoute pour les femmes victimes de violences et un centre d’accompagnement socio-économique. A terme, nous voudrions mettre en  place une école de l’égalité et pour la promotion de la participation politique des femmes. »

Au début de l’année 2011, elle s’investit avec FARD au sein de la CNCD d’Oran (Coordination Nationale pour le Changement et la Démocratie, mouvement démocratique lancé suite au printemps arabe).  Un an plus tard, elle tire un constat amer de cette expérience : son ami et militant au seine de la CNCD Ahmed Kerroumi se fait assassiner en avril 2011. « Cela a renforcé notre conviction de la bonne voie dans laquelle nous nous sommes engagés. Il n’y a pas de démocratie sans libertés individuelles et collectives et  sans un débat politique et idéologique. »

Aujourd’hui, elle n’attend rien des élections législatives du 10 mai, « parce que ce n’est pas une échéance électorale qui réglera une situation structurelle, voire même chronique. » Fatma préfère tabler sur un travail de proximité à moyen terme sur les élus : « par des plaidoyers pour des lois en faveur de l’égalité et contre les discriminations. Et il faut absolument continuer à travailler sur les changements de mentalités afin que l’acte de vote soit vécu et exercé comme acte citoyen. »

« Seuls les islamistes se battent pour leurs idées dans ce pays. Tout cela nous fait peur »

Maissa Bey, écrivainne
Maissa Bey
Maissa Bey
De colloques en débats, en France, en Allemagne ou en Angleterre, Maissa Bey fait entendre la voix des Algériennes. L'ancienne professeure de français qui habite depuis plus de quarante ans à Sidi Bel Abbès (à 80 kilomètres au-dessous d'Oran), a fait des femmes le sujet de son écriture. Sa première héroïne, dans son ouvrage Au commencement était la mer paru en pleine décennie noire, doit faire face à l'intégrisme des hommes qui l'étouffent.

Depuis, ses personnages féminins naviguent  dans une Algérie déchirée par son Histoire et ses contradictions. Mais Maissa Bey œuvre également pour ses concitoyens au sein de sa propre ville où les espaces culturels se font rares. Il y a une dizaine d'années, elle y a créé avec d'autres femmes une bibliothèque où des cours de français sont donnés gratuitement. Aujourd'hui, l'écrivain est pessimiste : « L’État ne nous donne aucune subvention, une nouvelle loi interdit le financement étranger, nous ne subsistons qu'avec les cotisations et un sponsor local... Qu'est ce que cette bibliothèque va devenir ? »

Maissa Bey est également peu amène sur les élections qui s'annoncent. Alors qu'au début des années 60, elle faisait partie des rares jeunes femmes à étudier à Alger et à combattre avec les hommes pour un projet de société égalitaire, elle soupire : « Ce projet est maintenant une utopie, c'est un refrain qui n'a plus aucun sens ! Les députés veulent être élus pour des raisons financières, seuls les islamistes se battent pour leurs idées dans ce pays. Tout cela nous fait peur. » Alors que dans son ouvrage « Bleu Blanc Vert » paru en 2006 dans lequel elle dressait le bilan de trente ans d'indépendance, elle trace aujourd'hui un visage inégalitaire de l'Algérie : « La pauvreté s'accroît de plus en plus et le religieux imprègne la société. Tout cela laisse présager une régression des droits des femmes. Mais il ne faut pas oublier que les Algériens ont retrouvé leur dignité, après 132 ans de colonisation : c'est quelque chose sur laquelle on ne peut pas revenir. »


« Je travaille avec tous ceux qui veulent que la société civile existe »

Nassera Merah, sociologue
« Je suis un pur produit de la société algérienne. » Et pourtant, Nassera Merah détonne. Par son éducation dans les années 60 par « des parents analphabètes qui m'ont élevée dans un rapport égalitaire avec les hommes », son parcours d'architecte puis de sociologue spécialisée dans l'histoire des femmes « pour avoir une parole universitaire sur notre société », et surtout son militantisme de toujours pour l'amélioration des droits des femmes.

Depuis des années, Nassera organise des formations avec des associations locales et étrangères « pour que les femmes s'engagent en politique ». Elle aide, entre autres, le RND (Rassemblement pour la Nation et la Démocratie, parti créé par des membres du parti historique FLN) à créer une commission femmes, ou est régulièrement invitée par les militantes islamistes pour les droits des femmes à participer à leur congrès. Sur tous les terrains et sans distinction politique ou religieuse, la militante cherche avant tout à ce que les femmes soient visibles : « Dans un monde qui cherche constamment à les occulter, c'est primordial. »

Contrairement à la plupart des associations féminines, elle loue les initiatives du pouvoir en faveur des femmes, notamment la loi votée en octobre denier qui instaure un quota de 30 % de femmes à l'Assemblée Populaire Nationale (APN) : « Certes, celles qui seront candidates seront celles qui se plieront à la loi des partis, mais il n'empêche que la représentation des femmes à l'APN va faire avancer le quotidien des femmes en général. On ne peut pas attendre la perfection pour que les Algériennes existent dans leur société ! »

En 1983, Nassera décide de ne plus militer au sein d'un parti pour faire avancer son combat ; en 2006, elle participe au sein de l'UGTA (Union Générale des Travailleurs Algériens, ancien syndicat unique) à la création d'une commission femme mais se fait rapidement « virer » du fait de ses positions peu orthodoxes.

Aujourd'hui sa parole est sévère, son ton en colère envers les appareils. C'est finalement en tant qu'individu qu'elle est la plus active : « Je travaille avec tous ceux qui veulent que la société civile existe : les partis et associations ne s'intéressent pas aux gens formés car cela perpétue le système. Il faut montrer aux femmes qu'elles peuvent s'impliquer directement dans leur société pour la faire évoluer. »

« Je n’ai jamais cru que l’islam veut que la femme soit inférieure à l’homme… »

Aicha Belhadjar, ancienne députée
« Je défends la cause féminine mais je ne suis pas féministe. » Dans un large sourire, Aicha Belhadjar, députée d’Oran de 1997 à 2002 pour le parti islamiste modéré MSP (Mouvement de la Société pour la Paix), pose les cadres de son parcours. Née à Saïda, ville du Sud Ouest et fille d’un moudjahidin cadre du FLN, elle découvre le combat politique à l’université d’Oran : « Bien avant la décennie noire, j’ai commencé à travailler pour la liberté de la société civile », assure-t-elle.

La jeune militante fonde alors l’association caritative El Irchad oua el Islah, participe à la création du parti Hamas, qui deviendra le MSP, et obtient le grade de Docteure en droit islamique. En 1997, elle est l’une des douze femmes à faire partie de l’Assemblée Nationale Populaire (APN), face à 380 hommes. « La fraude électorale n’était pas tellement flagrante, l’APN était pluraliste, on croyait que c’était le premier pas vers la démocratie », raconte l’ancienne députée.

Elle crée avec les autres élues une commission de femmes parlementaires et à la fin de son mandat, devient vice-présidente de l’APN : « Une première dans le monde arabe ! », sourit-elle. Son objectif d’alors : « Défendre les droits de toute la société. Car le combat pour les droits de la femme dépend des droits de l’Homme. »

Pour Aicha, les valeurs islamistes sont les meilleurs outils pour créer l’égalité. « Le Coran dit : « "Craignez Dieu qui vous a créé d’une seule âme". Je n’ai jamais cru que l’islam veut que la femme soit inférieure à l’homme… », justifie-t-elle. Convaincue que la femme doit participer à tous les domaines de la vie, elle organise des formations et des conférences pour que la gente féminine ait conscience de ses droits : « Je ne me limite pas aux femmes islamistes, je travaille avec des européennes, des arabes, des asiatiques, pour atteindre cette égalité. » Dans ce but, elle crée le Forum international islamique de la Famille et de la Femme qui regroupe des personnalités féminines et des associations de nombreux pays.

Ce qui la différencie des féministes, son refus de l’approche genre. « Je suis d’accord sur le fait que la femme participe à tout mais son rôle dans la famille est primordial : si la femme abandonne son rôle de la maternité, c’est une perte pour elle et la société. La vie de famille et le mariage sont une protection de la femme.»

Aicha insiste ainsi sur le rôle de son mari dans sa carrière, « il m’a toujours soutenu », et rappelle qu’elle s’est épanouie en tant que mère de quatre enfants. Du reste, elle est catégorique : ce sont à travers ces valeurs que la femme pourra, selon elle, participer à tous les niveaux de la société. Après avoir démissionné du MSP, Aicha défend aujourd’hui activement ses idées au sein de la société civile algérienne. « Je rêve d’une présidente de la République ! », conclue-t-elle