Alice Guy, pionnière oubliée du cinéma mondial

Alice Guy, sur le tournage d'un de son film américain “My Madonna“, sorti en 1915.
Alice Guy, sur le tournage d'un de son film américain “My Madonna“, sorti en 1915.

Présidente du jury de la 67e édition du festival de Cannes , du 14 mai au 25 mai 2014, Jane Campion est aussi l'unique femme à avoir intégré le cercle très fermé et très masculin des réalisateurs ayant reçu une Palme d'or. Pourtant, à la fin du XIXe siècle, déjà, une Française avait réussi à se faire une place au sein du gotha du cinéma naissant : Alice Guy. Femme indépendante, talentueuse et incroyablement avant-gardiste, elle est la première femme réalisatrice et productrice au monde. Un parcours de vie malheureusement méconnu du grand public.

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Alice… qui ??? Alice Guy ! Vous ne la connaissez pas ? Rien de surprenant. Et pourtant… Il s’agit là d'une des plus grandes figures du cinéma muet de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.
 
Née en France, en 1873, dans une famille bourgeoise, Alice Guy n'était pas prédestinée à une vie et à une carrière digne d’un film hollywoodien. Mais une succession d’événements vont en décider autrement.

Suite à la faillite de l’entreprise familiale au Chili et aux décès successifs de son frère et de son père, Alice Guy, alors âgée de 17 ans s’installe à Paris avec sa mère. Elle étudie la sténodactylo et, en 1895, entre dans une société de photographie parisienne, recrutée par un certain Léon Gaumont dont elle devient la secrétaire. Sans le savoir, Alice Guy vient de débuter une carrière dans le monde du cinéma qui allait durer 28 ans. 

Le cinéma tout une histoire
 
Le deuxième événement qui fera basculer le cours de sa vie sera la démonstration, en 1895, du Cinématographe des frères Lumière et la projection de : "La sortie des usines Lumière". A l’époque, l’objectif de Gaumont, ingénieur et inventeur, est de vendre des caméras, pas des films. Alice Guy, elle, a le sentiment que l’on peut "faire autre chose". Elle y voit un nouveau moyen de raconter toutes sortes d'histoires. S’armant de courage, elle demande à son patron l’autorisation "d’écrire une ou deux saynètes et de les faire jouer par des amis". Gaumont accepte à condition que "son courrier n’en souffre pas". Au crépuscule de sa vie, elle confiera à l’historien du cinéma Victor Bachy : "Si l’on avait prévu le développement que devait prendre cette merveilleuse invention, on m’aurait probablement refusé cette autorisation, mais l’avenir était encore mystérieux… ".
 
Parallèlement à son travail de secrétaire, Alice s’essaye donc à la réalisation. Peu à peu, elle se met à écrire de petites "histoires fabriquées comme ça”. C’est ainsi que naît "La fée aux choux", le film qui allait faire d’elle la première réalisatrice au monde.


Écrit, produit, supervisé et dirigé par Alice Guy, cette pellicule d’une minute, qu’elle qualifiera à la fin de sa vie de "pas terrible", allait contribuer, après les frères Lumière ("L'arroseur arrosé") , à introduire la fiction dans l’univers naissant du cinéma. Il annonçait aussi le début d’une longue série de films.

De secrétaire à cinéaste
 
Jeune, inexpérimentée et femme, Alice Guy franchit pourtant tous les obstacles. De moins en moins secrétaire, elle devient de plus en plus réalisatrice. Un métier qui n’existe pas encore. Au fil du temps, elle s’installe à la tête de toute la production cinématographique de la maison Gaumont. "Elle supervisait la préparation des scénarios, des décors, des costumes ainsi que le travail de tous les cinéastes de la compagnie. De plus, elle était elle-même cinéaste, très souvent scénariste”, explique l’historien du cinéma américain, Alan Williams, dans un documentaire intitulé "le jardin oublié". Un parcours professionnel unique pour une femme de cette époque.
 
En développant la production de fictions (qui, sous sa direction, passe de 15% en 1900 à près de 80% en 1906), Alice Guy transforme la maison Gaumont en une société résolument tournée vers le 7e art et lui permet de rivaliser avec Pathé, son principal concurrent. Elle joue aussi un rôle actif dans la diversification des fictions. Aventurière, elle touche à tous les genres en tant que productrice et réalisatrice : comique, aventure, drame, western, féérie, fantastique, opéra filmé, policier, documentaire, film de guerre et historique... Elle innove, par ailleurs, en tournant des scènes d’extérieur et en bâtissant une histoire autour d’un personnage principal qu’elle filme en gros plan "Madame à des envies" : 




Elle expérimente en tournant quelques 150 phonoscènes, sorte de "vidéos clips" sonores, 30 ans avant l’apparition du son ! Dans ceux-ci , elle met en scène les vedettes de l’époque telles que Félix Mayol ou Armand Dranem. Le résultat est édifiant.



Face au succès et à l'accroissement de la production de fictions, elle embauche de nouveaux scénaristes et metteurs en scène. Zecca, Jasset, Feuillade… tous, joueront un rôle important dans l’histoire du cinéma. Elle milite par ailleurs en faveur de la construction d'un grand studio de cinéma. En 1905, celui-ci voit le jour et elle en prend la direction. Grâce à ce studio parisien (qui restera plusieurs années durant le plus important au monde), la maison Gaumont rattrape son retard sur Méliès et Pathé.

L’année 1906 voit la consécration de son talent par la mise en scène de "La vie et la mort du Christ". Mobilisant près de 300 figurants, ce film de 34 minutes (un record à l’époque) utilise 25 décors différents ainsi que des scènes en extérieur, notamment dans la forêt de Fontainebleau. La même année, elle réalise également "Les conséquences du féminisme", un film dans lequel elle se joue des genres en inversant les rôles.
 



Mais en 1907 un nouvel événement se produit. Celle que l’on appelle alors "Mademoiselle Alice", décide, à 33 ans, d’épouser Herbert Blaché, le représentant anglais de Gaumont à Berlin de neuf ans son cadet.

Le rêve américain 

La même année, les jeunes mariés sont envoyés aux Etats-Unis pour représenter Gaumont. Le cœur lourd Alice Guy, désormais Blaché, le suit dans son périple. Elle pense alors sa carrière derrière elle. Il n’en sera rien, bien au contraire…

Installée avec son mari près de New-York, Alice Guy Blaché donne naissance à son premier enfant et s’occupe un temps du foyer. Mais l’effervescence des plateaux lui manque, elle décide alors de fonder sa propre société : la Solax. Les films qu’elle produit et réalise ont un immense succès. "La charmante petite dame française" attise la curiosité des médias. Très vite elle défraie la chronique. Désormais riche et célèbre, avec 25 000 dollars de salaire mensuel, elle devient même la femme la mieux payée des Etats-Unis. Alors qu’elle est enceinte de son deuxième enfant, elle entreprend la construction de son propre studio. Situé à Fort Lee, la capitale du cinéma de l’époque, celui-ci devient l’un des plus importants du pays.

A sa troupe d’acteurs, dont certains deviendront de grandes vedettes, elle conseille de jouer plus naturel. Elle formera ainsi toute une génération de comédiens et de réalisateurs au "be natural", transformant la façon d'interpréter des rôles sur grand écran. Intrépide, elle réalise plusieurs westerns, films d’actions et de guerre (bien avant Kathryn Bigelow). Elle pousse les acteurs (et les actrices, une première à l’époque !) à réaliser des cascades de plus en plus spectaculaires. Avec elle, l'actrice Winnie Burns apprend à manier le lasso, à enlacer des tigres, à tirer avec des flèches enflammées ou encore à chevaucher un éléphant. Côté effets spéciaux, elle va jusqu’à faire sauter un vrai bateau là où ses contemporains se contentent de modèles réduits. Elle réalise enfin tout une série de films plus sociaux dans lesquels elle aborde des thèmes tels que la peine de mort, la démocratie, la pauvreté… Au milieu des années 1910, elle met aussi ses talents de réalisatrice au service d'autres compagnies.

L'illustre inconnue

Celle à qui visiblement tout réussi va alors connaître des revers de fortune. En 1919, son mari la quitte pour une actrice et part à Hollywood, la nouvelle grande cité du cinéma. Elle le rejoint un temps sur la côté ouest et, l'espace de deux films, l’assiste sur ses tournages. Mais c’est la fin. Le couple divorce. Elle est dévastée. Un malheur ne venant jamais seul, en 1921, Alice Guy est contrainte de vendre son studio de Fort lee pour apurer des dettes en grande partie dues à la mauvaise gestion d'Herbert Blaché. Divorcée et ruinée, elle rentre en France en 1922 avec ses deux enfants à charge. Elle tente de se refaire une place dans le monde du cinéma mais il est trop tard. On l’a oubliée. Elle ne tournera plus jamais.
 
A presque 50 ans, elle se met à écrire de petits contes pour enfants qu'elle vend à des revues pour assurer l'éducation de ses deux adolescents. Devenue adulte, sa fille, Simone, décroche un emploi à l’ambassade américaine. Dès lors, Alice Guy la suivra dans tous ses déplacements.

A 80 ans, la pionnière du cinéma rédige ses mémoires mais sa contribution au 7e art a été oubliée et le crédit de certains de ses films ont été attribués à d’autres. Faute d’éditeur, l'ouvrage ne paraîtra qu’après sa mort.

Elle entreprend enfin un dernier combat : récupérer ses films. Elle passera les dernières années de sa vie à la recherche de ses bobines. Elle qui fut l’une des réalisatrices et productrices les plus prolifiques de son temps, n'en retrouvera que trois de son vivant.

En 1968, elle meurt à l’âge de 95 ans, dans l’indifférence.
Alice Guy au tournant du XIXème au XXème siècle
Alice Guy au tournant du XIXème au XXème siècle

Nul n'est prophète en son pays
 

Si Alice Guy a bien reçu la Légion d'honneur en 1958, une sorte d'amnésie collective semble entourer sa vie et son œuvre. Étonnamment, le pays qui l'a vu naître, paraît peu prompt à la réhabiliter. A l'exception notable du musée d'Orsay, qui, en 2011, organisa une série de projections et de ciné-concerts; et du Festival international des films de femmes , qui depuis ses débuts, organise des manifestations autour d'Alice Guy (rétrospective, diffusion de ses films en France et à l'étranger, Ciné-concerts, master class...) force est de constater que l’intérêt porté par les institutions françaises à cette cinéaste est assez faible voire inexistant. Contactée en début de semaine par notre rédaction, la Cinémathèque française nous a indiqué qu'elle ne disposait pas de spécialiste en mesure de nous parler de cette réalisatrice.

Pour l’heure, cet organisme ne lui a consacré qu'une seule conférence sur le thème : Alice Guy a-t-elle existé ? Alors à quand une exposition sur le mode de celle dédiée à Méliès , son contemporain ? ou encore une rétrospective comme celle organisée autour de Louis Feuillade, qu'Alice Guy avait recruté et nommé comme son successeur ?

 
Alice Guy. Capture d'écran du documentaire “Le jardin Oublié“
Alice Guy. Capture d'écran du documentaire “Le jardin Oublié“

Côté américain, l'absence de mobilisation de la part des pouvoirs publics français étonne : "Il est incompréhensible que les Français ne fassent rien pour faire connaitre sa vie et sa carrière incroyable. Aux Etats-Unis nous faisons tout pour nous l'approprier et pour la réhabiliter, alors même qu'elle n'avait pas la nationalité américaine", s'exclame Alison Mc Mahan.

"C’est invraisemblable", peste Jackie Buet, fondatrice et directrice du Festival international des femmes de Créteil, avant de poursuivre : "Je suis très suspicieuse du milieu cinématographique français à l’égard des femmes. Car comme on a oublié Alice Guy, on a oublié Germaine Dulac et beaucoup d’autres. Je pense qu'il y a aussi un vrai problème de machisme derrière cette cécité. J’ai été une des premières en France à faire une rétrospective et un hommage à Alice Guy, il y a 20 ans, avec les films que j’avais alors pu trouver. A l’époque, j’ai eu énormément de mal à obtenir des copies. C’est incroyable que cette femme si talentueuse ne soit pas plus connue en France. Dès que je le peux, je lui rends hommage. Il faut militer pour que sa mémoire soit réhabilitée. Il faudrait que Cannes lui rende un hommage mais ce n'est pas près d'arriver. On a déjà du mal à avoir des réalisatrices en compétition alors un hommage à Alice Guy...Vous n'y pensez pas."


Une série d'hommages outre-Atlantique

Pendant ce temps là aux Etats-Unis... le Whitney Museum of American Art de New-York lui a consacré une rétrospective. En 2011, la très prestigieuse DGA (Directors Guild of America), a fait entrer la réalisatrice au sein de l'institution (qui à son époque n'existait pas) et lui a décerné un prix, à titre posthume. Au cours d'une cérémonie, Martin Scorcese lui a remis le prix "Lifetime Achievement Award" qui honore l'ensemble de sa carrière. "C'était une réalisatrice d'une grande sensibilité avec un regard incroyablement poétique. (...) Elle a écrit, dirigé et produit plus de 1000 films. Et pourtant elle a été oubliée par l'industrie qu'elle a contribué à créer ", a souligné le réalisateur américain. De plus, un documentaire produit par Robert Redford et narré par Jodie Foster est en préparation. Quant à Alison Mc Mahan, elle travaille actuellement sur une biographie romancée de cette pionnière.


Pourquoi ne retrouve-t-on pas ses films ?

La réponse d'Alison Mc Mahan, auteur du livre Alice Guy Blaché :

"Les films étant faits en argent à cette époque, beaucoup ont été fondus pour être réutilisés dans la production industrielle de guerre. D'autres films n’ont pas été préservés à temps et se sont dégradés. Par ailleurs, quand à la fin des années 1920, les films sonores sont sortis, les muets ont perdu de leur attrait et beaucoup n'ont pas jugé intéressant de les sauvegarder. Cela vaut pour tous les films muets. Nous estimons à environ 10% ceux ayant pu être préservés. Un autre problème est que jusqu'en 1912 les génériques n'existaient pas. Aussi, les crédits de certains des films d'Alice Guy ont été attribués à d'autres. Grâce à un travail de recherche entrepris, par des associations et des chercheurs, dont moi même, nous sommes parvenus à récupérer à peu près 130 films sur les quelques 1000 qu'Alice Guy aurait écrit, réalisé et produit".

 

Women Film Pioneers Project

Le Women Film Pioneers Project est un projet de recherche américain visant à réhabiliter les pionnières du cinéma (actrices, réalisatrices...). On y trouve notamment le travail d'Alison Mc Mahan sur Alice Guy.
 

    Alice Guy et le féminisme

    Le film "les conséquences du féminisme" , tourné en 1906, a suscité des réactions opposés dans les milieux féministes. Certaines y voyant une caricature du féminisme d'autres au contraire un charge contre le machisme.

    Alice Guy était-elle féministe ?

    "En un sens oui", explique Alison Mc Mahan. C'était une femme indépendante, maître de son destin qui a mené sa propre carrière et a subvenu au besoin de sa famille, de sa mère puis de ses enfants. Elle a dirigé et produit des films alors même que les femmes n’avaient pas encore le droit de vote. D'ailleurs, dès 1912, elle a déclaré dans la presse américaine que "les femmes étaient prêtes". En revanche, élevée dans une famille bourgeoise, pour elle la famille venait en premier et quand son mari l’a quittée elle a été dévastée. En ce sens, elle était très victorienne. (...) Elle n'était peut être pas féministe au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Toutefois, tout ce qu’elle a fait ou dit dans sa carrière affirme que la femme est l’égale de l’homme. Et, dans ses films, on peut percevoir un point de vue différent sur le monde sinon féministe du moins féminin."

    Une partie des films de la période française d'Alice Guy sont regroupés dans le coffret Gaumont “Le cinéma Premier“ :


    La Solax

    Le logo de la Solax, la société fondée
    en 1910 par Alice Guy

    Alice Guy, ou l'enfance du cinéma, un documentaire belge de Sadki Florida

    Mais tout de même coproduit par le Centre Georges Pompidou en 1997- durée 52'