Alima, “Fille du rail“, première cheminote en Afrique de l’Ouest

Alima, Malienne et première conductrice d'Afrique de l'Ouest.
Alima, Malienne et première conductrice d'Afrique de l'Ouest.

Elle a 34 ans, elle est malienne, et elle est devenue la première femme à conduire un train en Afrique de l'Ouest, une synthèse à elle seule du 15ème sommet de la Francophonie de Dakar, dédié aux femmes et aux jeunes, acteurs du développement. « La fille du rail », un beau documentaire la suit au fil des voies. Un destin singulier que racontent les réalisateurs Eva Sehet et Maxime Caperan. Oeuvre sensible et sans tabou, soutenue par Terriennes !

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C’est l’histoire d’une femme qui conjugue le hasard à la nécessité. Alima se voyait bonne épouse et bonne mère, comme ses compagnes et les autres femmes qu’elle côtoie. Elle est devenue une conductrice de train, toujours en mouvement au fil d’un parcours, linéaire d’abord, avant de partir sur des chemins de traverse. 

Rares sont les femmes conductrices de train en Afrique. La première est Saïda Abad, marocaine, en 1999. Fille de cheminot, elle rentre à l’Office national des chemins de fer marocains et devient ainsi la première conductrice du monde arabe et du continent africain. 

Alima au Mali, a elle aussi décidé de passer les concours pour devenir conductrice de train il y a quelques années, non sans obstacles, puisque ce métier est réservé aux hommes. A 24 ans, elle décide d’abord de se marier, comme les autres filles de son âge. Un jeune homme, Mohamed est l’élu de son cœur, mais il décline finalement sa proposition. Elle se marie alors avec un homme plus âgé, et devient sa deuxième épouse. Onze jours après, son mari meurt. Pendant plusieurs mois, elle entre en période de veuvage. Puis sa belle-famille décide de la marier avec le frère de son époux décédé. Alima refuse. C’est à ce moment là que son destin bascule, que cet événement malheureux lui ouvre d’autres portes. Elle décide de devenir cheminote. Et travaille désormais pour la société Transrail et sa ligne de chemin de fer qui relie Bamako au Mali, à Dakar au Sénégal. Quelques années plus tard, elle épousera Mohamed qu’elle a enfin retrouvé. 

Une belle histoire, qu’ont décidé de raconter Eva Sehet et Maxime Caperan, élèves à l’école de la Fémis, dans leur film de fin d'études. A travers le portrait d’Alima, filmée dans son quotidien, c’est la place de la femme dans la société malienne qui se dessine. Mariage, polygamie, études, tâches ménagères, famille… tels sont les thèmes soulevés brièvement dans ce documentaire. Alima, femme à la fois moderne et traditionnelle, est le reflet de la femme malienne d’aujourd’hui. 
 

“La fille du rail“ - extrait, où l'on voit que les propositions de mariage ne manquent pas à Alima...

Alima, “Fille du rail“, première cheminote en Afrique de l’Ouest


Premiers pas dans « la locomotive » pour Alima - Extraits de l’article autour du film, écrit par Eva Sehet et Maxime Caperan, qui leur a valu le prix France Info/Revue XXI pour l’article qu’ils ont écrit sur leur film.

« Dans la tradition, la femme ne pouvait pas entrer dans la locomotive. C’était réservé seulement pour les hommes. Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour je deviendrais cheminote. » Cependant, en 2008, lorsqu’elle apprend que Transrail recrute des électromécaniciens, elle tente sa chance. Elle est immédiatement révoquée : elle n’a pas le droit de s’inscrire au concours. Alima insiste, lutte et, de convocations en rendez-vous administratifs, parvient à obtenir une dérogation. Elle se retrouve alors face à vingt-deux hommes qui, comme elle, aspirent à intégrer la société. Seuls huit candidats seront retenus pour la formation. Alima est parmi eux et deviendra bientôt la première femme cheminote d’Afrique de l’Ouest.

Enfant, elle rêvait de devenir électricienne. « J’avais lancé un défi entre les hommes et moi. À l’école, ils disaient tout le temps que nous, les femmes, allions devenir leurs secrétaires. Je leur répondais que s’ils pouvaient faire des métiers d’hommes, j’en serais capable aussi. » Elle devient bientôt imbattable en physique et en mathématiques.
Après avoir obtenu l’équivalent de son brevet, elle entre au lycée technique où elle fait déjà figure d’exception dans des classes exclusivement masculines. Son diplôme en poche, elle décroche un stage à l’E.D.M (Énergie Du Mali) où personne ne l’imagine monter en haut des poteaux électriques. Son courage aura pourtant raison du scepticisme ambiant, et même si son stage n’aboutit pas sur un emploi, il s’agit pour elle d’une première victoire.
 

Alima, surveillant les devoirs de ses nièces.
Alima, surveillant les devoirs de ses nièces.
La réussite scolaire, une nécessité pour l’avenir des femmes

Dans une société malienne ravagée par le chômage, rares sont les femmes à atteindre des postes à responsabilités. Alima et ses soeurs, professeure et ethnologue, font figure d’exception, symbole d’une réussite scolaire et d’une rage de vaincre entretenue depuis leur enfance par une famille en dehors des sentiers battus. « Jusqu’à sa mort, mon papa m’a toujours encouragée à aller jusqu’au bout de mes idées. » En guise d’hommage, Alima garde son portrait accroché au-dessus du lit.
Après le repas, elle s’isole avec ses nièces, Fatimata, 8 ans, et Djénébou, 5 ans, afin de les aider à faire leurs devoirs. Alima accomplit sa tâche avec sérieux. « Il n’y a qu’en réussissant à l’école qu’elles pourront s’en sortir dans la vie. »
 


Les avantages du statut de cheminote

Plusieurs femmes terminent de préparer le repas – du riz et sa sauce arachide – tandis que d’autres lavent du linge. Alima, assise à l’écart, se contente de donner des ordres à celles qui s’agitent autour d’elle. Il faut nettoyer ceci, étendre cela, aller  chercher son téléphone, servir la nourriture. « Quand je rentre du travail, je suis trop fatiguée pour aider les autres. » Il se trouve que son statut lui permet justement de jouir des privilèges normalement réservés aux hommes.

Mahina est une ville célèbre sur la ligne de chemin de fer pour son pont d’une portée de 400 mètres qui enjambe avec élégance le fleuve Bafing. Quelle n’est pas la surprise des automobilistes et des piétons, désormais amassés sur la berge, lorsqu’ils comprennent que la locomotive est conduite par une femme. Les chuchotements interrogatifs se transforment en clameur et c’est bientôt une foule en liesse qui reçoit Alima.
Fière de son effet, elle passe la tête par la fenêtre et salue son comité d’accueil. Des enfants la suivent en courant jusqu’à l’arrêt complet de la machine. Quand elle en descend, ils se chamaillent pour lui prendre les mains et l’accompagner durant sa pause. Comment la croire, lorsqu’elle clame, à qui veut l’entendre, que son rêve le plus cher est d’obtenir une place au poste de commande de Bamako ? Pourrait-elle s’épanouir dans un bureau, elle qui se nourrit de tous ces regards et de la reconnaissance qu’ils lui apportent ? Alima est une femme de contradictions, une force tranquille qui sait jouir de l’instant présent, mais qui avance, inlassablement, pour atteindre ses objectifs.
 


La polygamie, un sujet quotidien

Le convoi croise bientôt un village qui attire tout particulièrement l’attention de Sidi :  « Alima s’il-te-plaît, klaxonne ! » Elle s’exécute avant de se moquer : « Je suis sûre que tu as une maîtresse ici. » - « Mais c’est toi que j’aime. Si seulement tu acceptais d’être ma troisième femme ! » Alima, habituée à ce genre de proposition de la part de ses collègues, calme ses ardeurs. Le jour où elle se mariera, elle n’a pas l’intention de partager l’homme qu’elle aime avec une coépouse. Sidi tente de lui expliquer les vertus de la polygamie. « Garde ce charabia pour tes femmes, ça ne m’intéresse pas. »  La polygamie étant largement développée au Mali, plusieurs cheminots ont repris à leur compte l’adage des marins, une femme dans chaque gare.

Le mariage au centre des préoccupations

Niagalemba demande à Alima où est-ce qu’elle en est de son mariage. « Ce n’est pas facile de caler une date. Mohamed travaille la plupart des week-ends et moi je suis souvent en déplacement. » Pourtant, à 34 ans, Alima sait qu’elle n’a plus de temps à perdre. À son âge, rares sont les femmes à ne pas avoir d’enfant. Or des enfants, elle en veut trois : deux garçons et une fille.
Devenue veuve à l’âge où bon nombre de maliennes attendent leur troisième enfant, elle doit subvenir seule à ses besoins et oublier ses rêves de jeunesse. Alima va prendre son destin en main et forcer la porte du concours de Transrail. Nous connaissons la suite. Bien qu’elle ne l’avoue qu’à demi-mots, ce décès fut salvateur pour ses ambitions professionnelles. Aurait elle trouvé la force de devenir cheminote s’il lui avait fallu défier toute la famille de son époux ? 

Dans quelques jours, une fois de retour à Bamako, elle apprendra qu’elle est enceinte. Son mariage en sera sans doute décalé, mais quelle importance pour celle qui, sans jamais faire preuve de rejet profond, se joue depuis toujours des règles établies d’une société qui peine à évoluer. Il ne s’agit après tout que d’une nouvelle épreuve, rien de plus, rien de moins. Pas de quoi affoler la fille du rail.


“Nous avions envie de faire le portrait d'une femme“

Eva Sehet et Maxime Caperan, réalisateurs, entretien

Pourquoi avoir décidé de faire ce film sur Alima ?

M. Caperan : Nous sommes allés cinq fois au Mali. Nous avions envie de faire le portrait d’une femme. Eva s’est liée d’amitié avec des filles de son âge là bas et elle avait aussi envie de raconter les conditions des femmes du pays. Au départ nous nous sommes intéressés à une Malienne qui tient un bar à Bamako, et à son mari qui travaille dans les mines. Mais nous n’avons pas eu les autorisations nécessaires. Nous sommes entrés ensuite en contact avec la société Transrail. Là, parmi les 70 cheminots, nous avons découvert Alima, la seule femme en activité et c’est elle que nous avons choisie. 

Comment a t-elle réagi à votre demande ?

M. Caperan : Elle a tout de suite été emballée par le projet et a accepté de se livrer à nous. Elle est extrêmement contente qu’on parle d’elle et de son pays, autrement que comme un pays en guerre ou pauvre. 

Que pouvez-vous dire sur la condition des femmes au Mali?

Eva Sehet : J’avais envie depuis le début de parler
de la condition des femmes au Mali, mais pas de façon frontale. D’autant que la position des femmes est paradoxale dans ce pays à tradition musulmane. Les femmes sont libres, elles ont du pouvoir. Ce sont elles qui gèrent toutes les activités familiales, qui souvent travaillent pour nourrir leur famille. Mais d’un autre côté, les hommes continuent à avoir plusieurs femmes. La polygamie fait vraiment débat mais elle est remise en cause par les jeunes filles aujourd’hui. 

Comment se positionne Alima ?

M. Caperan : Alima est un personnage contradictoire. Elle ne veut pas dépendre des hommes, revendique son travail de cheminote, c’est une femme moderne. Mais en même temps elle respecte les traditions, ne s’y oppose pas complètement. Comme les autres jeunes filles, elle a voulu se marier jeune par exemple.

Quels avantages Alima retire-t-elle de son métier de cheminote ?

Eva Sehet : Un avantage financier tout d’abord. Elle gagne bien sa vie et peut s’assumer toute seule. Mais surtout elle a acquis un certain pouvoir dans la société des cheminots. Pour eux, son arrivée a été un grand chamboulement. Les hommes l’embêtaient au début, mais les mœurs ont changé. Elle a maintenant un vrai statut et pour rien au monde elle ne voudrait le perdre. Elle est très fière de faire ce métier. 

On apprend à la fin de l'article qu'Alima est tombée enceinte avant son mariage. Quelles ont été les réactions ?

Eva Sehet : Les gens respectent Alima. Elle a un caractère fort. Sa mère est âgée, son père est décédé, c’est donc elle la cheffe de la famille. Sa position sociale, son statut professionnel font qu’elle n’a pas
été jugée. Elle compte se marier en février 2015.