Aminata Touré : le Premier ministre du Sénégal est une femme

Aminata Touré, la nouvelle chef du gouvernement sénégalaise, en décembre 2012 -©AFP
Aminata Touré, la nouvelle chef du gouvernement sénégalaise, en décembre 2012 -©AFP

Depuis le 1er septembre 2013, le Premier ministre sénégalais est une Première ministre ainsi que le disent les Québécois qui ont osé féminiser cette fonction le plus souvent masculine à travers le monde. C'est la deuxième fois dans l'histoire du pays que cela arrive. Aminata Touré détenait dans le gouvernement précédent le portefeuille de la Justice. Portrait de  cette économiste, militante de longue haleine, et proche du président Macky Sall élu en avril 2012.

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Pas de pause pour Aminata Touré. Quelques heures avant de la nommer Premier ministre ou plutôt Première ministre, le président de la République sénégalaise, Macky Sall, mettait fin à ses fonctions de ministre de la Justice du gouvernement d'Abdoul Mbaye, rôle qu'elle tenait depuis avril 2012. 

Et pour elle, ces derniers mois, les gros dossiers n'ont pas manqué. Modernisation du secteur de la Justice, emprisonnement à Dakar de l'ancien dictateur tchadien Hissène Habré, ou encore "traque des biens mal acquis", une enquête sur des malversations effectuées notamment par Karim Wade, le fils de l'ancien président de la République Abdoulaye Wade.

Battante, tenace, accrochée à des principes tels la transparence de la vie publique. Les qualificatifs ne manquent pas à son endroit. Au cours de la "traque", de nombreux hommes politiques et anciens ministres d'Abdoulaye Wade sont entendus. Parmi eux, son ex-mari, Oumar Sarr, ancien ministre de l'Urbanisme et coordinateur du Parti démocratique sénégalais. "Elle n'a pas fait de sentimentalisme, commente le docteur Abdou Khadre Lô, directeur général de Primum Africa Consulting. Sa fille, qui a seize ou dix-sept ans, est farouchement opposée au fait que sa mère poursuive son père. Elle a menacé de ne plus lui parler s'il était envoyé en prison. Aminata Touré était bien prête à aller jusqu'au bout, quel que soit les personnes qui sont impliquées dans ce dossier. C'est son trait de caractère : les sentiments n'ont pas beaucoup de place pour elle."

Aminata Touré, alors ministre de la Justice, en mai 2013 au Tchad. -©AFP
Aminata Touré, alors ministre de la Justice, en mai 2013 au Tchad. -©AFP
Femme de poigne

Pendant qu'elle est ministre de la Justice, elle tient tête au président Macky Sall sur le règlement de cette enquête. Il propose une médiation pénale, elle refuse. Aminata Touré, déterminée à aller jusqu'au bout de ses dossiers, une raison de sa promotion ? C'est une possibilité poursuit le politologue Abdou Khadre Lô : "Là, du coup, le ministère de la Justice est confié à quelqu'un d'autre. Est-ce que ce n'est pas une façon de sortir de ce dossier infernal de la traque des biens mal acquis ? Ce serait la voie la plus commode. Sauf si en tant que Premier ministre elle continue à chapeauter le ministère de la Justice, et à dire qu'on va aller jusqu'au bout."

Le 1er septembre, c'est elle-même qui annonce sa nomination, déclarant : le président Macky Sall "m'a fait l'honneur de me proposer de diriger la nouvelle équipe gouvernementale (…), j'ai accepté ce poste avec beaucoup d'humilité." Adbou Khadre Lô relève : "ce n'est pas habituel, en général c'est le secrétaire général du gouvernement qui fait ce genre d'annonce. Là, j'étais surpris de voir que c'est elle-même qui l'a faite. Ca dénote un peu de sa personnalité : c'est une femme très entreprenante, qui aime se mettre en avant."

Très présente médiatiquement en tant que ministre de la Justice, cela pourrait changer avec son nouvel habit de Première ministre. "C'est une fonceuse, c'est une battante, rappelle Abdou Khadre Lô. Mais là, elle a changé de position, elle n'est plus simple ministre de la Justice, avec beaucoup de dossiers évidemment sur lesquels il fallait communiquer. Elle est coordinatrice de l'action gouvernementale. La donne a changé."

Sur le plan politique, elle devra s'atteler à de nombres tâches. Chômage, inondations, coupures d'électricité, amélioration du système de santé… autant de préoccupations pour les 13 millions de Sénégalais. "Ces défis ne sont pas les défis du Premier ministre, mais ceux du président de la République. On a trop souvent tendance à l'oublier, son rôle consiste en coordonner l'action gouvernementale", insiste le politologue.

L'ancien Premier ministre Abdoul Mbaye, en décembre 2012 -©AFP
L'ancien Premier ministre Abdoul Mbaye, en décembre 2012 -©AFP
Militante

Par le passé, "Mimi Touré", telle qu'elle est surnommée par les Sénégalais, s'est illustrée sur d'autres terrains. "C'est une militante convaincue des droits humains, elle prône la bonne gouvernance et la transparence", analyse Abdou Khadre Lô.

"Elle n'est pas historiquement libérale comme peuvent l'être d'autres, elle était dans un parti de gauche, voire même d'extrême-gauche, rappelle-t-il. En 1993, elle était la directrice de campagne d'un certain Landing Savané, qui dirige un parti d'extrême-gauche. Aujourd'hui elle se retrouve avec un libéral pur jus, Macky Sall. Ce parcours politique peut être atypique, mais je pense qu'elle a des convictions, elle a crû en Macky Sall. Elle a démissionné des Nations unies où elle était responsable du volet droits humains pour être directrice de campagne de Macky Sall en 2012.

Aminata Touré a aujourd'hui 50 ans. Fille d'une sage-femme et d'un médecin, elle obtient son bac en 1981, est lauréate du Concours général sénégalais en économie la même année. Elle suit un cursus d'économie à Dakar, part étudier en France et à New York, avant de rejoindre la Compagnie des transports publics de Dakar, la Sotrac, qui n'existe plus aujourd'hui. En 1993, elle est la première femme sénégalaise à diriger une campagne présidentielle. Avant de rejoindre le Burkina-Faso puis New York dans le cadre du fonds des Nations unies pour la population, dont elle dirigera le département des droits humains à partir de 2003, elle milite pour l'Association pour le bien-être familial (ASBEF), qui défend par exemple le droit à la contraception. 

A présent cheffe de gouvernement, "elle est respectée par ses collègues de l'APR, par ses collègues ministres, considère Abdou Khadre Lô. C'est une dame de poigne, elle sait se faire respecter. Elle a de l'envergure et, surtout, elle est très appréciée par les Sénégalais. Elle est vue comme une femme de conviction. Elle a une place prépondérante au sein de l'APR (l'Alliance pour la République, le parti présidentiel, ndlr), même si elle est moins politique que les autres."

Nomination d'un nouveau gouvernement

Avec AFP.

Aminata Touré a nommé son gouvernement le 2 septembre au soir, au lendemain de sa prise de fonction comme Première ministre. Il comporte en tout 32 membres, contre 25 sous son prédecesseur Abdoul Mbaye. 

Huit personnes n'ont pas été reconduites dans leurs fonctions. Parmi elles, le chanteur Youssou Ndour ne retrouve pas son fauteuil de ministre du Tourisme et des Loisirs, mais il est nommé conseiller à la présidence avec rang de ministre. Les portefeuilles de l'Intérieur et de l'Economie et des Finances changent également de titulaire. 

Neuf autres personnes font leur entrée dans l'équipe gouvernementale, dont un ancien directeur de la Fédération internationale des droits de l'Homme, l'avocat Sidiki Kaba. 


La deuxième Première ministre du Sénégal

Mame Madior Boye en mars 2001 -©AFP
Mame Madior Boye en mars 2001 -©AFP
Entre mars 2001 et novembre 2002, une autre femme avait déjà été Première ministre du Sénégal  : Mame Madior Boye, juriste de formation, avait été nommée à ce poste par l'ancien président Adboulaye Wade. Il avait mis fin à ses fonctions à cause de sa gestion du drame du Joola, un ferry qui a sombré en provoquant la mort de près de 2000 personnes, et qui lui a valu d'être poursuivie par la Justice française avec d'autres responsables sénégalais, pour homicide involontaire et défaut d'assistance à personnes en péril.