Terriennes

Amira Bouraoui, le souffle des printemps arabes sur l'Algérie

Amira Bouraoui, lors de l'une des premières manifestations de Barakat, en février 2014 - AFP
Amira Bouraoui, lors de l'une des premières manifestations de Barakat, en février 2014 - AFP

Pour l'élection présidentielle algérienne du 17 avril 2014, une seule femme, l'éternelle trotskyste Louisa Hanoun affronte cinq candidats, dont le président sortant et malade  Abdelaziz Bouteflika. Mais derrière ce scrutin sans suspens, une autre activiste fait entendre sa voix. Amira Bouraoui, gynécologue de 38 ans, porte-parole de Harakat Barakat et de ceux qui ne veulent pas d'un 4ème mandat sous le régime Bouteflika. Rencontre à Alger

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RDV rue Didouche Mourad, Alger Centre, au cœur de la capitale. Amira Bouraoui arrive en voiture, souriante. On s’attend à voir une impressionnante égérie dont la presse algérienne et internationale relate les faits et gestes, on se retrouve nez à nez avec un petit bout de femme aux allures d’adolescente : 1m60 à peine, vêtements sports, -T-shirt, jean, baskets-, l’air mutin et l’énergie communicative.

La porte-parole de Harakat Barakat (en arabe, mouvement Barakat, littéralement « ça suffit ») vient de passer le week-end hors d’Alger, à faire le tour des wilayas avec d’autres militants pour soutenir et étendre l’action en dehors de la capitale. Leur dernière étape : la ville de Batna, dans les Aurès. Plus de huit heures de route, aller-retour.

« En ce moment, on n’a pas grand chose en heures de sommeil », sourit-t-elle. Pour cette gynécologue de 38 ans, c’est la dernière ligne droite, l’occasion de mobiliser un maximum de militants contre le 4ème mandat brigué par le président sortant Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999.
   
« Le 3ème mandat était déjà lourd à porter car la Constitution algérienne a été violée », déclare-t-elle, en référence à la réforme de la Constitution passée par le pouvoir en place. « Barakat, c’est un sentiment de haut-le-cœur. On est là pour dire ça suffit, ça suffit cette dictature, ça suffit ce président malade, ça suffit ces 15 ans de corruption ». Comme un écho aux printemps arabes qui n'ont presque pas touché l'Algérie...

Il y a encore quelques semaines, Amira Bouraoui était une inconnue. Un médecin travaillant à l’hôpital publique, une militante algérienne comme tant d’autres, anonyme mais active sur les réseaux sociaux dont Facebook où elle possède une identité sous pseudonyme, auquel s’ajoute la page officielle du mouvement et ses plus de 32.000 abonnés. Au reste, une contre campagne fait rage sur Internet, pour cette élection jouée d'avance.

Barakat est né juste après l’annonce le 22 février par le Premier ministre Abdelmalek Sellal de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, pourtant très diminué après une attaque cérébrale survenue en 2013. « Une grosse mascarade électorale », selon la jeune femme : « jamais on aurait cru que l’Algérie arrive à mettre au pouvoir un roi malade entouré d’une mafia qui se sucre sur le dos des Algériens. »

Alors Amira Bouraoui, Mustapha Benfodil, écrivain et journaliste iconoclaste d’El-Watan, et quelques autres militants ont fondé Barakat et sont descendus dans la rue, malgré l’interdiction de manifester à Alger, rejoints par des dizaines d’autres Algériens opposés au 4ème mandat. Première manifestation le 2 mars. Première arrestation pour la jeune gynécologue. « Dès le début, on a été réprimés, interpellés brutalement, mais ça nous a permis de faire connaissance avec d’autres citoyens dans ces fourgons de police : cela a été une erreur du régime », dit-elle.

Une déclinaison du "Dégage !"

Depuis, elle n’a de cesse de propager le message du mouvement, présenté dans son texte fondateur: « Barakat au régime, à ses hommes, à ses institutions, à ses méthodes et à ses pratiques », « Barakat à la corruption généralisée », « Barakat aux élections truquées »,  « Barakat à la ‘hogra’ », ce terme algérien qui désigne le mépris subi au quotidien par des Algériens.

Si le mouvement fait des émules et prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux avec de plus en plus de sympathisants et l’organisation régulière de sit-ins, il est aussi dénoncé par le pouvoir comme un groupe élitiste, sans connexion avec l’Algérie profonde, et qui plus est minoritaire, du moins dans son expression dans la rue. Il est vrai que les manifestations de Barakat ne regroupent parfois qu’une trentaine de militants comme samedi le 12 avril, cinq jours avant le scrutin du 17 avrl 2014, à Bouira, au centre nord du pays.

Pour Amira Bouraoui, « l’ennemi, c’est le pouvoir, mais aussi le défaitisme qu’il a installé au fil des décennies. Abdelaziz Bouteflika ne s’est entouré que de ceux qui sont dans la soumission, une sorte de toile d’araignée tissée sur la base de clans et de renvois d’ascenseurs : l’Algérie du mérite n’a pas vu le jour. »

Une révolution des émotions

Réveiller et redonner espoir, voilà donc l’objectif, selon la jeune médecin. Le projet peut paraître idéaliste. Une partie des Algériens a depuis longtemps cédé aux sirènes du fatalisme ou du clientélisme. Mais la porte-parole de Barakat veut convaincre. Et sa force réside dans ses convictions tout comme dans sa voix. Une voix à la diction parfaite, aux intonations douces, portées par des envolées quasi lyriques.

Ces derniers jours, Amira Bouraoui et nombre d’opposants ont subi une campagne de dénigrement dans les médias. Accusés d’inciter à la violence et d’être « la main de l'étranger » qui veut semer le chaos en Algérie. Des allégations balayées d’un revers de la main par la porte-parole de Barakat : « notre révolution, on la veut pacifique, c’est la révolution de la sagesse. On demande à ce régime de s’en aller pacifiquement ».

Lundi 14 avril, Barakat a présenté sa plateforme lors d’une conférence de presse, et annoncé que le mouvement allait lancer des actions en justice contre des membres du gouvernement. D’ici là, un rassemblement est encore prévu mercredi 16 avril à 16 heures à la Fac centrale d’Alger. Un dernier baroud contre le 4ème mandat, à la veille du scrutin… Lorsqu’on demande à Amira Bouraoui ce qu’elle fera le lendemain et les jours d’après, sa réponse est limpide : « On ne reconnaîtra pas le résultat de ces élections. S’ils restent, si c’est pareil pour eux, ce sera aussi pareil pour nous. On reste. »