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Angela Merkel : un symbole pour les femmes, mais une alliée ambiguë

L'une des poses préférées de la chancelière Angela Merkel : ses mains en forme de coeur. Une attitude typiquement féminine ? 
L'une des poses préférées de la chancelière Angela Merkel : ses mains en forme de coeur. Une attitude typiquement féminine ? 
AP Photo/Matthias Schrader

Angela Merkel, la chancelière de la République fédérale allemande, dont la popularité reste élections après élections à son plus haut, et cette fois encore avec les législatives du 24 septembre 2017, séduit-elle autant les Allemandes que les Allemands ? Oui et non. 

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Angela Merkel est au top, souvent appelée la plus puissante des femmes au monde - dix fois par le magazine Forbes, et "personnalité de l'année en 2015" par Time. Mais les Allemandes, elles ne se sentent pas toujours au top. Les plus jeunes électrices d'Allemagne peuvent pourtant s'enorgueillir d'une particularité que beaucoup d'Européennes (et d'Européens) jalousent : depuis qu'elles ont l'âge de s'intéresser à la chose politique, elles ont toujours vu une femme diriger leur pays. Cheffe + gouvernement, une équation au féminin en forme d'évidence. 

Mais si le modèle est là, avec ses "caractéristiques" de femme, en particulier le fameux "care", le soin, que l'on a vu à l'oeuvre (et que l'on voit toujours) avec Angela Merkel dans la crise des réfugiés ; même si son premier poste ministériel fédéral fut celui "des Femmes" entre 1991 et 1994 ; même si ses plus proches conseillers sont des conseillères, les Allemandes peinent à sentir les effets positifs d'une femme au pouvoir dans leur vie, au travail ou encore dans la représentation publique.  

Il y a plein de femmes à mon niveau, et il y a Angela Merkel. Il n'y a pas beaucoup de femmes entre les deux
Kristin Auf der Masch, apprentie

C'est ce qu'a remarqué Katrin Bennhold, correspondante du New York Times en Europe, chargée de dresser une image de l'Allemagne de Madame Merkel : 

« Kristin Auf der Masch venait d'avoir neuf ans, lorsqu'Angéla Merkel fut élue pour la première fois Chancelière et ne parvient pas à se rappeler un temps où l'Allemagne était dirigée par un homme. Mais si Kristin Auf der Masch, qui a aujourd'hui 21 ans, et travaille comme apprentie dans une compagnie d'éoliennes au Nord Ouest du pays, a du mal à imaginer un chancelier au masculin, elle en a autant à imaginer une femme patronne. "Il y a plein de femmes à mon niveau, et il y a Angela Merkel. Il n'y a pas beaucoup de femmes entre les deux." a-t-elle lancé lors d'un débat autour du scrutin du 24 septembre. L'Allemagne qui a une femme hyper puissante à sa tête depuis 12 ans, a donc un problème avec les femmes. »

Angela Merkel, "a-féministe" assumée

L'envoyée spéciale a remarqué aussi que, durant sa campagne, la chancelière a évité soigneusement de prononcer le mot féministe. Et pourtant, les Allemandes sont toujours moins bien payées que leurs collègues masculins, 21% de moins, tandis que la moyenne européenne de cette différence est de 16% (de 26% en France, cela dit...)

Je me sens des proximités avec l'histoire du féminisme, mais aussi des différences. Je ne peux donc me décréter, me décorer, d'un titre qui ne me correspond pas tout à fait
Angela Merkel, avril 2017

Le Handelsblatt, quotidien économique qui fait référence outre Rhin, rapporte cette scène édifiante sur l'"a-féminisme" de Madame Merkel. Cela se passait le 28 avril 2017. « Lors d'une table ronde à Berlin, neuf femmes puissantes dont la directrice du Fonds monétaire international (Christine Lagarde) et la 'first daughter' américaine (i.e. Ivanka Trump, ndlr), la modératrice a soudain demandé à la chancelière : "Etes-vous féministe ?". Angela Merkel réfléchissait, tandis que l'auditoire s'impatientait en criant "oui vous l'êtes, oui, vous l'êtes !" et tandis que les autres participantes de la table ronde levaient la main l'une après l'autre pour faire savoir qu'elles, elles l'étaient. Mais la chancelière prenait son temps. Avant de dire : "L'histoire du féminisme est de celles avec lesquelles je me sens des proximités, mais aussi des différences. Je ne peux donc me décréter, me décorer, d'un titre qui ne me correspond pas tout à fait." »

Sabine Devins pense cependant que cette ambivalence vis-à-vis du féminisme est assez partagée par nombre d'Allemandes, en raison de l'histoire post seconde guerre mondiale. D'autant plus qu'Angela Merkel a grandi en RDA, là où l'on se glorifiait d'établir une société égalitaire, non seulement entre classes sociales mais entre les sexes. Lorsque l'expérience de l'Allemagne de l'Est a pris fin en 1989 avec la chute du mur de Berlin, 91% de ses citoyennes étaient au travail ou en formation. La même année en Allemagne de l'Ouest, seulement 50 pour cent des femmes travaillaient ou étaient scolarisées, selon le Konrad Adenauer Stiftung. Angela Merkel, qui s'est construite contre le "communisme", nourrit sans doute une aversion pour ce "féminisme d'Etat".

Il y eut le triple K (kinder, küche, kirche - enfants, cuisine, église), porté au paroxysme par le nazisme, puis cette illusion d'égalité proposée par la RDA, deux modèles à l'opposé de ce qu'est elle-même Angela Merkel (physicienne, femme politique, divorcée, sans enfant, chrétienne). 

La chancelière Angela Merkel recevait en juillet 2017 pour son anniversaire un cadeau de Monika Gruetters (à sa gauche), Commissaire du gouvernement fédéral pour la culture et les médias lors d'une table ronde consacrée aux "Femmes dans la culture et les médias" à Berlin 
La chancelière Angela Merkel recevait en juillet 2017 pour son anniversaire un cadeau de Monika Gruetters (à sa gauche), Commissaire du gouvernement fédéral pour la culture et les médias lors d'une table ronde consacrée aux "Femmes dans la culture et les médias" à Berlin 
AP Photo/Michael Sohn

Un trio de femmes à la tête de la Chancellerie 

Pourtant Angela Merkel aime travailler avec les femmes. Ses plus proches collaboratrices, conseillères, celles dont elle ne peut se passer, s'appellent Eva Christiansen et Beate Baumann. Une équipe remarquable qui, pour le correspondant du Irish Times à Berlin, explique la chronique d'un succès annoncé, une fois de plus pour Angela Merkel, lors du scrutin fédéral du 24 septembre 2017.
« Ensemble, avec Merkel, elles constituent un trio politique remarquable qui explique pourquoi la chancelière est en place pour gagner le scrutin fédérale de dimanche 24 septembre. (.../...) 
Entrez dans la chancellerie berlinoise, prenez l'ascenseur courbé vert métallique jusqu'au septième étage, et votre œil est immédiatement attiré par la vue panoramique sur la capitale allemande. Moins 'flashy' mais beaucoup plus intéressant est le couloir sans fenêtre de l'autre côté, bordé de portes en hêtre rougeâtre, où le trio de Merkel travaille.
Après 12 ans au pouvoir, tout le monde connaît Angela Merkel, la chancelière. Mais au-delà de la bulle parlementaire berlinoise, rares sont ceux qui ont entendu parler de Beate Baumann et Eva Christiansen. Ne vous attendez cependant pas à ce que les conseillères de Merkel, peu enclines à la publicité, fassent un jour des déclarations officielles à ce sujet.
Trois portes aprèscelle du bureau de Merkel, c'est celui de Baumann. Son titre est "office manger", mais en réalité, cette femme de 54 ans, native de Basse-Saxe est beaucoup plus. Elle a rencontré Merkel pour la première fois en 1992, lorsque la jeune ministre (des Femmes à cette époque, ndlr) était à l'hôpital avec une jambe cassée, épuisée par la politique, avec un besoin pressant d'une assistante compétente. Depuis, elles sont inséparables. 
A l'autre bout de ce couloir le plus puissant de Berlin se trouve le bureau d'Eva Christiansen. Agée de 47 ans, elle a étudié l'économie à Bonn, a adhéré à la CDU il y a 20 ans et, en 2002, a rejoint l'équipe de Merkel. Femme mince, blonde, au regard bleu pénétrant, elle est les yeux et les oreilles de la chancelière, surveillant les médias, scrutant les tendances de la scociété et elle s'assure que la "leadere" allemande ne néglige rien. Baumann et Christiansen fonctionnent comme une boucle de rétroaction permanente et n'hésitent pas à confronter Merkel à des choses négatives. 
»
Eva Christiansen, Angela Merkel et Beate Baumann à Berlin, en septembre 2005
Eva Christiansen, Angela Merkel et Beate Baumann à Berlin, en septembre 2005
ARND WIEGMANN / REUTERS

Les travailleuses précaires, autres symboles du modèle économique allemand de Mme Merkel

Alors qu'est-ce qui ne marche pas entre les Allemandes et la chancelière ? Même si son gouvernement (Merkel III) est presque paritaire (sept femmes dont une - Ursula von der Leyen - à la Défense, pour neuf hommes), certain.es pointent les sujets en suspens. Comme par exemple son incapacité, malgré ses promesses et efforts, à pousser les femmes au sommet du champ économique. 

Depuis 2015, une loi impose aux 106 plus grosses compagnies allemandes un minimum de 30 % de femmes dans les conseils d’administration. Si les quotas ne sont pas respectés, les sièges doivent rester inoccupés. Mais, comme en France, où un minimum de 40 % de femmes a été imposé, ces quotas ne concernent pas les comités exécutifs. Or, malgré les menaces de  Katarina Barley, ministre des Familles et des Femmes, la proportion féminine dans les instances dirigeantes allemandes stagne à seulement 6,5 % (chiffres 2016). Maigre consolation : ces femmes membres de directoires au sein des grandes entreprises allemandes, encore très minoritaires, ont gagné en 2016 5% de plus que les hommes occupant la même position, selon une étude d'Ernst&Young publiée en septembre 2017.

Plus grave, le fameux modèle économique et social allemand a multiplié les travailleurs précaires. Au premier rang desquels les femmes, oblligées de cumuler les mini-jobs, si elles veulent s'en sortir. Comme on peut le voir dans le reportage ci dessous. On y rencontre Andrea Mayereder qui cumule trois de ces mini-emplois et gagne à peine 1300 euros par mois. 

Je suis tombée malade et plus aucun employeur n'a voulu prendre le risque de m'embaucher
Andrea Mayereder, employée mini-jobs

mini jobs allemagne
Reportage France Télévision, 3'14

En apparence, l'Allemagne fédérale a rattrapé, depuis la réunification de la RDA et de la RFA en 1990, son retard en matière d'employabilité des femmes. Le taux d'emploi des femmes y est de 74,6% (83,7 pour les hommes). A titre de comparaison,  à cette même date (2015) en France 66,7 % des femmes  travaillaient et 73,6% des hommes (une différence due à celle des taux de chômage entre les deux pays). Mais ces données doivent être pondérées par d'autres facteurs : là où les taux d’emploi des femmes sont les plus élevés, supérieur à 70 %, comme en Suède, Danemark, Pays-Bas ou Autriche, et donc en Allemagne, c'est là aussi que l'on trouve les plus fortes proportions de femmes travaillant à temps partiel. Quant aux écarts de rémunération entre les sexes, ils sont plus élevés en Allemagne (22 %) que la moyenne européenne (16,1%) ou qu'en France (15,8%)

Alors même si Angela Merkel est féministe malgré elle, même si sa politique d'accueil des réfugié.es lui a valu le surnom de Mama Merkel, même si sa simple présence au sommet de l'Etat allemand peut éveiller des vocations, il lui reste à ne pas laisser sur le bord de la route nombre de femmes (et d'hommes) oublié.es du miracle économique allemand.

Suivez Sylvie Braibant sur twitter > @braibant1