Anu Aga : icône indienne de la femme d’affaires philanthrope

Chez elle, à droite, Anu Aga, l'une des femmes d'affaires les plus riches d'Inde.
Chez elle, à droite, Anu Aga, l'une des femmes d'affaires les plus riches d'Inde.

L'Inde se lance dans le plus grand scrutin jamais organisé dans le monde. A partir de ce lundi 7 avril jusqu'au 12 mai, près de 814 millions d'électeurs indiens sont appelés aux urnes afin de choisir leur représentants au parlement. A cette occasion, rencontre avec l'une des femmes affaires les plus influentes du pays, Anu Aga, à la tête de Thermax, la plus importante société dans le secteur des énergies renouvelables en Inde.

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Au 2 de la Boat Avenue, une artère boisée de Pune (le « petit Bombay »), dans un quartier résidentiel mais qui n’est pas celui de la riche classe d’affaires, Anu vit dans une maison à son image : élégante et simple. Classée 76è au classement Forbes des 100 premières fortunes indiennes, elle n’affiche aucun signe de richesse extérieure. « Elle a toujours détesté ça !, dit Roshan, un de ses proches collaborateurs et aujourd’hui ami. Sa richesse est humaine par-dessus tout.» En tenue traditionnelle indienne, sans une once de maquillage, cette femme d'origine parsi (adepte d'une dérivation du zoroastrisme, ndlr) tend une poignée de main aussi franche que chaleureuse.

De la tragédie au succès

Elle est très humble quand elle évoque son passé de cheffe d’entreprise. Pourtant, elle a fait de Thermax (fondée par son père puis dirigée par son époux) l’entreprise leader en Inde des énergies renouvelables, aujourd’hui cotée à 1 milliard de dollars. « Diplômée en sciences économiques et en sciences psychologiques et sociales de l’institut Tata (très prestigieuse université indienne, ndlr), j’ai été affectée aux Ressources Humaines. Mais à la mort subite de mon mari en 1996, j’ai dû diriger Thermax. J’ai opéré des réformes avec les conseils du cabinet Boston Consulting Group et l’entreprise a décollé ».

Mais l’année suivante, en 1997, la mort tragique de son fils Kurush à l’âge de 25 ans dans un accident de voiture accélère le destin d’Anu. « Mon fils a toujours eu la conviction que la richesse doit servir l’équité et un jour il m’a dit : "Maman, si tu ne donnes pas 80% de ta richesse pour ceux qui en ont besoin, je vais en Angleterre. Tu es humaniste et pas dans la course à la consommation. Alors quand il y a autant de pauvreté, n’aimerais-tu pas donner ?" », se souvient-elle. Anu est partie en retraite de méditation. Une pratique spirituelle qui fait partie intégrante de sa vie. « Cela permet de rester humble sur son ego et de s’ouvrir aux autres. J’ai été convaincue de la nécessité de développer mes valeurs philanthropes. Et j’ai créé le Thermax Social Initiative Funds, un fonds d’actions sociales financé chaque année avec 1% des bénéfices de l’entreprise ».  Business woman, dans le top ten des femmes les plus riches de l’Inde, Anu n’a qu’une envie : transmettre le flambeau à sa fille Muher Padumjee, « sa meilleure complice, bras droit et amie » comme elle aime dire, pour se consacrer pleinement à ses actions philanthropiques. Ce qu’elle fait en 2006.

L’éducation des classes défavorisées : son combat de toujours

« Je veux contribuer à un développement plus juste et promouvoir plus d’équité. C’est toujours ce qui m’a guidée quand je dirigeais Thermax. Et j’ai toujours été très engagée dans le social, l’éducation, l’environnement … J’ai créé ce fonds à Thermax dans cette optique ». Ce fonds finance aujourd’hui 9 écoles primaires sur Bombay et Pune, en partenariat avec la Fondation Akanksha qui scolarise 4500 enfants des rues et bidonvilles. Anu est également présidente de deux autres ONG dans l’éducation Teach For India et Give India.

Ce combat pour l’éducation des classes défavorisées lui tient à cœur depuis son adolescence. « De mes frères et soeurs, j’étais la seule à avoir cette vocation. A 15 ans, j’ai adhéré à une organisation volontaire dans mon collège qui organisait chaque année des camps de 15 jours dans des bidonvilles. Là, j’ai su qu’un jour je me consacrerai à l’éducation des enfants défavorisés ». Et pas seulement.

Lutter contre la mal gouvernance

Lutter contre la mal gouvernance est son autre cheval de bataille. « Si l'Inde choisit un modèle de croissance durable et équitable et améliore ses normes de gouvernance, je suis convaincue que nous pourrons offrir de l'espoir et une vision de la stabilité dans tous les pays émergents. » En 2012, elle est choisie pour siéger à la Rajya Sabha, la chambre haute du Parlement indien, parmi les douze personnes désignées par la présidence indienne pour apporter leur expertise à cette assemblée. Membre actif de l’Association pour les Réformes Démocratiques, elle a rejoint le National Advisory Council, fondé et dirigé par Sonia Gandhi (présidente de l’historique Parti politique du Congrès) où elle propose des projets de réforme de gouvernance et défend l’accès à la nourriture - rappelant qu’un tiers des enfants indiens sous mal ou sous nourris.
 
Militante philanthrope, inspirée des idées du Mahatma Gandhi, Anu Aga a vu l’ensemble de son action couronnée par le Prix Padma Shri - très haute distinction gouvernementale pour les actions sociales.

Puis, alors qu’elle se prépare à aller déjeuner avec une amie d’enfance, sur le perron de sa maison, elle marque un instant de réflexion et lâche : « Comment pouvons-nous exploiter les impulsions créatrices innées de notre humanité pour aller au-delà des modes de survie ? Cela, je pense, est le plus grand défi devant nous. Et comment pouvons-nous puiser dans le potentiel créatif de la moitié de notre humanité négligée, à savoir chez les Femmes dont la majorité est cantonnée à des rôles périphériques ? C’est une question majeure à laquelle nous  devons répondre. »