Après l'interdiction en RDC de "L'homme qui répare les femmes", colère du réalisateur Thierry Michel

Le Dr Denis Mukwege reçoit du Vice Président de l’Université de Haward aux Etats-Unis un diplôme honoraire du prestigieux établissement en mai 2015
Le Dr Denis Mukwege reçoit du Vice Président de l’Université de Haward aux Etats-Unis un diplôme honoraire du prestigieux établissement en mai 2015
AP Photo/Steven Senne

Après l'interdiction de toute projection du documentaire "L'homme qui répare les femmes - la colère d'Hippocrate", le réalisateur Thierry Michel réagit avec colère et amertume.

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Le mercredi 2 septembre 2015, les réalisateurs Thierry Michel et Colette Braeckman apprenaient que leur documentaire sur le docteur Mukwege était interdit de toute projection publique en République démocratique du Congo.

Des projections étaient prévues à Kinshasa les 8 et 9 septembre, avant une présentation au Kivu, où a été tourné le reportage sur le combat du Dr Mukwege en faveur des femmes violées dans l'Est de la RDC, en présence, en principe, du célèbre gynécologue.

Une censure à laquelle Thierry Michel réagissait aussitôt par un communiqué : "Nous venons d'apprendre que le film "L'homme qui répare les femmes - La colère d'Hippocrate" est catégoriquement interdit de diffusion en RDCongo. (.../...)L'interdiction de la diffusion programmée de ce film est une manière de bâillonner en RDC sa parole et celle des victimes de ces guerres et tragédies que le pays vit depuis 20 ans."

Nous l'avons interrogé pour tenter de comprendre les raisons de cette interdiction.

Les autorités doivent trouver que le film donne une mauvaise image du pays. Mais il donne une image réelle

Selon vous pourquoi le documentaire que vous avez co-réalisé avec Colette Braeckman, vient finalement d’être interdit de projection en RDC ?

C’est incompréhensible. Jusqu’à hier, le film était autorisé. Oralement, mais de manière très affirmative. Lambert Mendé, le ministre de l’Information lui-même avait donné son accord. Le film était programmé à Kinshasa, à Bukavu en projection publique, et enfin à l’hôpital de Panzi pour que le docteur Denis Mukwege puisse le visionner avec ses collaborateurs et le personnel soignant.

Le réalisateur belge Thierry Michel
Le réalisateur belge Thierry Michel
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Thierry Michel, né le 13 octobre 1952 à Charleroi, est un réalisateur belge de cinéma. Il a essentiellement tourné des documentaires politiques et sociaux, grâce à sa société liégeoise, Les films de la passerelle, où il travaille en collaboration avec Christine Pireaux, productrice.


A la surprise générale, Lambert Mendé a interdit sa projection. Il estime qu’il y a calomnie envers l’armée congolaise (FARDC). Il vise en particulier un commentaire du documentaire selon lequel j’accuserais des soldats de viols. Or, ce n’est pas moi mais des rapports de l’ONU que je cite. Des exactions graves des droits de l’Homme avérées par les témoins qui parlent dans le film. Les autorités doivent trouver que le film donne une mauvaise image du pays. Mais il donne une image réelle.

Lors du tournage vous aviez pourtant obtenu toutes les autorisations pour filmer les témoins et les victimes de viol…

Absolument. J’avais le sentiment que tout le monde voulait ce bilan de l’Histoire en plus de rendre hommage au « réparateur des femmes », prix Sakharov 2014. C’est un homme qui fait la fierté du Congo et de l’Afrique. Aujourd’hui, avec sa nomination au prix Nobel de la Paix 2015, on peut dire qu’il a la même stature qu’un Nelson Mandela ou d’un Martin Luther King.

Cette interdiction est d’autant plus incohérente que depuis 2003 la justice congolaise poursuit et condamne d’anciens soldats des forces armées pour des violences sexuelles mais aussi des crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Dans ce cas les verdicts rendus devraient être eux-mêmes considérés comme des « calomnies ».

Comment le docteur Mukwege a-t-il réagi suite à l’interdiction ?

Il est très affecté, et en colère. Dire qu’il y a mise en cause des forces armées congolaises est susceptible de poursuites judiciaires. C’est de l’intimidation. Car, il faut savoir que des rumeurs courent selon lesquelles il aurait des ambitions politiques.

Le film intervient en effet dans un climat pré-électoral extrêmement tendu en RDC. Le président Joseph Kabila ne peut pas se représenter pour un troisième mandat, selon la Constitution. L’opposition craint qu’il ne cherche à garder le pouvoir. Dans cette ambiance pernicieuse, beaucoup prête (à tort) au docteur Mukwege la volonté de se porter candidat.  

Si l’interdiction n’est pas levée, le film sera-t-il au moins disponible en téléchargement libre ?

Cela risque d’être très compliqué. Tout simplement parce que les lignes internet au Congo sont quasi archéologiques. Charger la bande-annonce qui dure seulement 2 minutes prend déjà une journée, alors le film entier… J’espère toujours un sursaut de lucidité, mais sans grand optimisme.

Communiqué du Dr Denis Mukwege : "Ce film appartient à nos compatriotes"


"C’est avec un grand regret que nous avons été informés de l’interdiction de diffusion en RDC du film documentaire de Thierry Michel et Colette Braeckman.
Nous avons assisté aux premières du film à La Haye, à Bruxelles, à Paris, et nous avions hâte que nos compatriotes puissent le voir dans leur pays. Ce film a été fait pour eux. Ce film leur appartient.
Sa censure met en évidence la volonté du gouvernement de refuser au peuple congolais son droit d’accès à l’information. Son histoire et son droit à la mémoire collective et à la vérité lui sont niés dans le but de mieux le manipuler et le contrôler.
En effet, nous vivons en RD Congo dans un climat d’oppression, de dégradation de la situation des droits humains et de rétrécissement de l’espace des libertés fondamentales.
Cette énième censure vient allonger la liste d’autres censures dont nous avons été victimes.
En 2008, alors que les Nations Unies venaient de décerner au peuple congolais, par notre entremise, le Prix des Droits de l’Homme en reconnaissance de sa lutte contre les violations de ses droits, il n’a jamais été informé de cette récompense. Les radios et les télévisions congolaises n’avaient pas été autorisées à présenter ni le prix, ni son lauréat.
Aujourd’hui, il nous apparaît incompréhensible que les témoignages des femmes et des acteurs de la société civile retraçant dans ce film documentaire la dure réalité vécue par des dizaines de milliers de femmes ces vingt dernières années, mais aussi leur faculté à retrouver la force de vivre avec dignité, puissent inquiéter outre mesure les autorités qui ont pris la décision de l’interdire.
"
 

Voir le film à Paris

L’Homme qui répare les Femmes : la Colère d’Hippocrate de Thierry Michel et Colette Braeckamn sera diffusé en ouverture de la 5e édition du  Festival International de Films de la Diaspora Africaine, à Paris. Avant-première le vendredi 5 septembre 2015, suivie d’un débat en présence du réalisateur Thierry Michel. Cinéma L’Etoile Lilas, Place du Maquis du Vercors 75 020 Paris.

La sortie en salles en France est prévue pour février 2016.