Terriennes

Arabie Saoudite : la cause des conductrices, cache-misère de l'état des droits humains ?

Affiche de la campagne lancée par les militantes saoudiennes pour appeler les femmes à prendre le volant le 26 octobre 2013. Leur pétition a recueilli près de 16.000 signatures alors que le site a été interdit en Arabie Saoudite deux semaines après son ouverture. ©oct26driving.com
Affiche de la campagne lancée par les militantes saoudiennes pour appeler les femmes à prendre le volant le 26 octobre 2013. Leur pétition a recueilli près de 16.000 signatures alors que le site a été interdit en Arabie Saoudite deux semaines après son ouverture. ©oct26driving.com

Finalement, elles n'auront été qu'une poignée à prendre le volant le 26 octobre pour obtenir le droit de conduire, obtempérant aux consignes du ministère de l'Intérieur, "par précaution et par respect pour les mises en garde, et afin d'empêcher que la campagne soit exploitée par d'autres groupe". Pourtant leur démarche était soutenue pour la première fois par le roi Abdallah. Ces va-et-vient paradoxaux révèlent aussi le visage de cette monarchie où les droits humains se seraient nettement dégradés ces dernières années.

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Le symbole est fort : l'affiche choisie pour promouvoir la manifestation du 26 octobre 2013 représente une femme dont le voile et le volant ne font plus qu’un, posée sur un fond vert, une couleur doublement allusive : symbole de l’islam mais aussi du droit, celui de circuler légalement (et librement) dans le code de la route. C’est le logo que les Saoudiennes devaient arborer au volant de leurs voitures le 26 octobre 2013 en Arabie Saoudite. Le seul État au monde qui interdit aux femmes de conduire une voiture. Cette campagne est couplée à une pétition qui a recueilli près de 16 000 signatures.
 
Cette manifestation, encore inimaginable il y a dix ans, faisait suite aux propos, scientifiquement douteux, d’un éminent religieux saoudien. Cheikh Saleh Ben Saad al-Luhaydan a voulu dissuader les femmes fin septembre car « conduire une voiture est dangereux pour les ovaires des femmes », a-t-il déclaré à sabq.org. Et voilà qu'en plus, quatre jours avant la manifestation de samedi, près de 150 religieux ont manifestaient devant le palais du roi d’Arabie Saoudite. Ils prétendaient voir l'ennemi américain derrière les conductrices, à court d’arguments puisqu'aucune loi saoudienne ou islamique n’interdit formellement aux femmes de conduire. Il s’agirait en réalité d’une interdiction coutumière propre à l’Arabie Saoudite. Pour combler l’absence de juridiction, seule une fatwa émise en 1990 défend aux femmes de prendre le volant.  

Les maris, premiers défenseurs des conductrices saoudiennes

La saoudienne Manal al-Sharif est à l’origine du mouvement women2drive. Après s'être filmée en conduisant en 2011, elle avait été condamnée puis graciée par le roi Abdallah.
La saoudienne Manal al-Sharif est à l’origine du mouvement women2drive. Après s'être filmée en conduisant en 2011, elle avait été condamnée puis graciée par le roi Abdallah.
Mais aujourd’hui, les Saoudiennes au volant bénéficient d’un soutien populaire certain en Arabie Saoudite, en particulier chez les hommes. Pour les Saoudiens aux revenus modestes l’interdiction faite aux femmes de conduire pèse sur leur budget. Selon, Olivier Da Lage, journaliste, auteur de la Géopolitique de l’Arabie Saoudite, « cette interdiction rend la vie plus compliquée pour ces hommes qui n’ont pas les moyens de payer un chauffeur pour leur femme. Cela induit aussi une contradiction qui les gêne. Leur femme se trouverait seule avec un conducteur pakistanais ». D’ailleurs les Saoudiens n’hésitent pas à enfreindre les règles. Ils enseignent à leur femme, fille ou sœur, qui n’ont pas voyagé à l’étranger, la conduite, mais en dehors des villes.
 
L’époque semble donc propice pour ces militantes saoudiennes. La monarchie a montré récemment des signes de bonne volonté. Le roi Abdallah a déclaré que l’interdiction de prendre le volant « ne trouve des justifications que dans les traditions de la société saoudienne ». Un premier soutien public faisant suite à plusieurs mesures royales en faveur des droits des femmes, comme la nomination au Majlis al Shura, l'Assemblée consultative, ou encore le droit de vote aux élections municipales… auxquelles elles ne peuvent toujours pas se présenter. Un appui royal limité donc.  
 

Les conductrices saoudiennes : « un terrain facile et médiatique pour la monarchie »
 
Pour Adam Coogle, chercheur, spécialiste du Moyen-Orient pour Human Rights Watch, « une étape est franchie, mais elle reste très petite. Ils subsistent encore beaucoup de discriminations dans la société saoudienne, dont celles faites aux femmes » insiste-t-il.
 
Ces dernières années, Amnesty Internationale n’aurait observé aucune amélioration dans les droits humains en Arabie Saoudite. Pire encore, la répression des opposants se serait nettement accrue dans le royaume depuis le printemps arabe, selon l’organisation. Principales cibles de la monarchie wahhabite : les défenseurs des droits humains et surtout la minorité chiite. De quoi occuper le royaume et laisser faire ces militantes saoudiennes, qui a priori ne remettent pas en cause la monarchie wahhabite et bénéficient en plus du soutien populaire, celui-là même dont a besoin le régime pour survivre.
 
Safa Ben Saad, enseignante de droit à l’université Toulouse Le Capitole et spécialiste des droits de l’Homme dans les pays musulmans, explique les raisons de ce soutien affiché par le roi Abdallah. La question des droits des Saoudiennes, illustrée par le désir de ces dernières de conduire en toute légalité est « un terrain facile et médiatique pour la monarchie, beaucoup plus que ceux plus larges des droits de l’Homme. Il confère au roi une bonne image sur le plan international » déclare-t-elle. « Des avancées sont possibles mais elles doivent s’arrêter à la limite des lois islamiques ».

Les Saoudiennes défient les autorités


Avant la manifestation du 26 octobre, depuis la fin septembre 2013, plusieurs Saoudiennes se sont filmées en train de conduire. Les conducteurs masculins semblent approuver cette démarche. Soit ils ne réagissent pas, soit, mieux encore, ils les saluent d'un pouce levé en guise de soutien. 


 

Photo extraite du film saoudien “Wadjda“ de Haifaa Al-Mansour
Photo extraite du film saoudien “Wadjda“ de Haifaa Al-Mansour
Faire du vélo

Les avancées pour le droit des femmes se recensent sur les doigts d'une main.  Récemment la police religieuse a levé l’interdiction aux femmes de faire du vélo ou de la moto mais à deux conditions : porter un voile intégrale et être accompagnée d’un homme. Un droit obtenu grâce au plébiscite international du premier film d'une Saoudienne "Wadjda" dans lequel une petite fille a pour rêve de s'acheter un vélo pour parcourir la ville.

En septembre 2011, le roi Abdallah annonce une décision historique pour le royaume : " La femme aura le droit de se présenter aux conseils municipaux ainsi que le droit de vote dans le cadre des principes de l'islam ". Même si le roi déclare refuser "la marginalisation du rôle de la femme dans la société saoudienne dans tous les domaines", ce nouveau droit ne prendra effet qu'en 2015. Patience.

Si elles peuvent participer à la vie publique, pas question pour les Saoudiennes de travailler sans l'accord de leur mari, de prendre le volant ou de voyager seule sans autorisation. En 2011, une femme avait été condamnée à la flagellation pour avoir conduit une voiture. Face au mouvement de colère des Saoudiennes, le roi Abdallah avait décidé d'annuler la sentence. Depuis, le mouvement Women2drive pousse les femmes à conduire dans leurs activités quotidiennes. En novembre 2012, le quotidien L’Orient le jour racontait dans ses colonnes qu’en cas de sortie du royaume d’une Saoudienne, son "tuteur" (père, mari ou frère) recevait un SMS sur son téléphone l’informant de départ du territoire. Ces femmes surveillées, traquées, parfois battues dans le silence ont encore de nombreux combats à mener pour acquérir leurs droits fondamentaux.


C'est à prendre au second degré. Une vidéo détournant la célèbre chanson de Bob Marley "No Woman, No Cry" en "No Woman, No Drive", a fait le buzz sur la toile. Et pour cause, l'auteur, Alaa Wardi, irakien vivant en Arabie Saoudite, parodie un ultra-conservateur saoudien défendant l'interdiction aux femmes de conduire une voiture. Cette vidéo a été mise en ligne le 26 octobre 2013, en soutien à la manifestation des femmes saoudiennes qui réclament le droit de conduire une voiture. En deux jours, elle a été visionnée plus de 3 millions de fois.
 

A lire pour aller plus loin

- Amélie LE RENARD, Femmes et espaces public en Arabie Saoudite, Dalloz, Paris, 2011.

- Amélie LE RENARD, « Droits de la femme » et développement personnel : les appropriations du religieux par les femmes en Arabie saoudite », Critique Internationale, janvier 2010, n°46, p. 67-86.

- Olivier DA LAGE, Géopolitique de l'Arabie Saoudite, Éditions Complexe, 2006.