Terriennes

Arabie saoudite : les femmes autorisées à conduire... en juin 2018

Depuis des années, comme ici en 2013, les Saoudiennes mènent un combat pour avoir le droit de conduire, par exemple en se filmant et en postant leurs vidéos sur les réseaux sociaux
Depuis des années, comme ici en 2013, les Saoudiennes mènent un combat pour avoir le droit de conduire, par exemple en se filmant et en postant leurs vidéos sur les réseaux sociaux
Hasan Jamali/AP

Les Saoudiennes pourront désormais passer leur permis de conduire. Ainsi en a décidé le roi Salman par un décret royal dans la nuit du 26 au 27 septembre 2017.

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Le droit de conduire était devenu pour les Saoudiennes depuis une décennie un point de rupture avec leur monarchie. En leur accordant cette possibilité le roi Salman accomplit donc une révolution dans l'un des pays les plus conservateurs au monde concernant les droits des femmes. Même s'il faudra patienter encore quelques mois pour qu'elles puissent réellement prendre le volant aux yeux de tous et de toutes. Ce n'est qu'en juin 2018 que le décret signé ce 26 septembre 2017 sera effectif. 

Au lendemain de cette annonce tonitruante, que les médias du monde entier ont relayé à coups de #breakingnews, l'ambassadeur saoudien à Paris, tenait une conférence de presse. Quelques Saoudiennes de haut rang étaient aussi de passage dans la capitale française pour un événement à l'UNESCO. La conférence de presse achevée, ces dames qui attendaient dans une pièce voisine, ont été conviées et ont décerné moult satisfecits aux dirigeants de leur pays, tel Mr l'ambassadeur Khalid Al Ankary. Celui ci insiste sur les changements contenus dans le "plan vision 2030" de Riyad, qui donnera une place aux Saoudiennes. Après le permis de conduire, il n'est pas impossible d'envisager qu'elles travailleront comme "chauffeure de taxi". Des femmes qui apprendront, toujours selon l'ambassadeur, "avec des moniteurs et des monitrices d'auto-école". 

Les femmes saoudiennes sont qualifiées, parfois plus que les hommes
Khalid Al Ankary, ambassadeur d'Arabie saoudite en France

arabie volant ambassadeur
Entretien réalisé par Isabelle Mourgère et Lynda Zerouk, 1'

Des écoles de conduite réservées aux femmes ? Cela n'a pas tardé. Dès le dimanche suivant, le 1er octobre 2017, L'Université Princess Nourah de Ryad, qui se présente comme le plus grand établissement d'enseignement supérieur pour les femmes au monde, faisait savoir via un tweet qu'elle "se préparait à établir une auto-école en consultation avec les autorités concernées". Une aubaine aussi pour les constructeurs automobiles : Nissan, Chevrolet et Ford se sont empressés de "féliciter" et de souhaiter la "bienvenue" dans leur univers à ces millions de nouvelles automobilistes potentielles dans les prochaines années.

Jusqu'à présent, conduire pouvait mener les femmes en prison, sous inculpation de ... terrorisme. Même si finalement, celles qui furent arrêtées n'ont jamais été déférées devant un tribunal. Après quelques jours de détention, elles étaient libérées mais seulement si elles avaient signé un engagement à ne pas "récidiver". 

Je n'y crois pas encore, je n'y croirai pas avant de le voir de mes propres yeux
Chatha Dousri

Le roi indique dans le décret qu'il a soigneusement pesé les "inconvénients de l'interdiction et ses avantages". Selon le monarque "la plupart des grands oulémas étaient en faveur d'une mesure permettant aux femmes de conduire". L'AFP a recueilli immédiatement des réactions de joie : "Je suis sous le choc, je ressens une très grande joie. Je ne m'attendais pas à une telle décision avant 10 ou 20 ans", s'est exclamé à Ryad Haya Rakyane, une employée de banque âgée de 30 ans. "C'est un jour très heureux ! Je n'y crois pas encore, je n'y croirai pas avant de le voir de mes propres yeux", affirme  Chatha Dousri, employée de la compagnie pétrolière Aramco à Dahran (Est) qui dit avoir conduit à l'intérieur du complexe résidentiel fermé où elle habite mais jamais sur la voie publique.

Tandis que le dessinateur qui avait offert le logo, le fameux #women2drive, aux pionnières saoudiennes se réjouit depuis les Etats-Unis : "Finalement les femmes peuvent conduire en Arabie Saoudite. Chapeau bas à Manal Al Sharif, en espérant encore plus d'avancées pour les Saoudiennes !"

Un sujet qui a souvent incité les illustrateurs/trices, croqué de façon ironique par Dilem, le dessinateur de TV5MONDE et de Liberté (Algérie), ou encore dans un album paru en juillet 2017 "Conduite interdite" de Chloé Wary.

Ce tournant dans la politique saoudienne vis-à-vis des femmes, suit une autre petite révolution, leur présence autorisée dans un stade pour la première fois. Certes pas pour assister à un match ou à une quelconque manifestation sportive, mais pour participer à la liesse patriotique de la fête nationale de l'Arabie saoudite.

Ces mesures successives ne sont peut-être pas dûes à un soudain infléchissement envers les droits humains, mais sont plus certainement liées à une volonté d'entreprendre des réformes économiques pour enrayer l'affaiblissement du royaume après la chute des prix du pétrole.  

Conduire pour les femmes, une demande sociale urgente que la conjoncture économique justifie​
Prince Al-Walid ben Talal

En novembre 2016, le prince et milliardaire saoudien Al-Walid ben Talal, connu pour son franc-parler, avait lancé un vibrant appel pour que les femmes obtiennent enfin le droit de conduire en Arabie saoudite. Il avait parlé du "coût économique" du fait que les femmes en Arabie saoudite dépendent, pour se déplacer, de chauffeurs privés "étrangers" ou de taxis. Et si un mari trouve le temps de conduire son épouse, cela suppose qu'il s'absente de son travail, réduisant sa productivité, avait-il déploré. Autoriser les femmes à conduire est désormais "une demande sociale urgente que la conjoncture économique justifie". 

L'Arabie saoudite rémunère 400000 chauffeurs pour conduire ces dames. Une charge salariale exorbitante pour un pays au train de vie qui ne correspond plus à sa croissance économique. Ce qui vaut quelques moqueries de la part d'un internaute sur la page Facebook de Terriennes : "Un permis de conduire juste pour permettre aux femmes de faire les courses."


L'Arabie saoudite était le seul pays au monde à interdire aux femmes de conduire. Même si les raisons cachées ne sont pas d'abord le bien-être des Saoudiennes, on ne peut que se réjouir. La liesse a d'ailleurs déferlé sur les réseaux sociaux de "breaking news" en applaudissements. Même si ces cris de joie sont souvent accompagnés d'appels à continuer le combat pour obtenir d'autres droits. 

"Le droit d'être des mineures à vie dans leur voiture"

Hormis le permis de conduire, les Saoudiennes restent tout de même sous tutelle des hommes, un proche - père, mari, frère - pour étudier ou voyager. La liberté a des limites. Ce que Hanane Guendil, une internaute journaliste (Les Hauts Parleurs) commente ainsi :
"Je ne sais pas s'il faut s'en rejouir ou en pleurer un peu plus... surtout quand on voit les conditions qui accompagnent cette autorisation.
C'est désespérant, vraiment.
C'est bien d'être optimiste. Mais ça signifie juste qu'elles ont désormais le droit d'être des mineures à vie dans leur voiture... Super.
"