Arabie saoudite, terminus pour les domestiques malgaches

Entre le cadavre décharné qui vient d'être rapatrié d'Arabie Saoudite et la jeune femme épanouie prise en photo par sa famille à peine un an avant sa disparition, que s'est-il passé ? Comme des milliers de Malgaches, Solange a quitté son île pour travailler dans les pays du Golfe dans des conditions confinant à l'esclavage. Comme la plupart, elle a déchanté. Comme beaucoup d'autres, a-t-elle tenté de fuir ? Solange, elle, est morte d'épuisement.

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"Je ne sais pas où je suis, ni quelle est mon adresse, disait Solange à son mari au téléphone. Je ne serai bientôt plus parmi vous, prenez soin de nos deux enfants." Même s'il n'existe aucun chiffre officiel du nombre des victimes, au moins 35 femmes sont mortes, comme elle, dans des circonstances suspectes, selon Norotiana Jeannoda, présidente du Syndicat professionnel des travailleurs diplômés en travail social. Chaque semaine, de 20 à 30 domestiques rentrent à Madagascar, désemparées, certaines sans bagages. En général, elles reviennent après un passage en prison, car elles sont arrêtées après s'être enfuies des maisons qui les employaient.

"Mon patron m'a jeté du Clorox (un produit ménager, ndlr) et de l'acide sur les yeux. J'ai dit à ma patronne que je voulais aller à l'hôpital, mais elle n'a pas voulu et a dit qu'il fallait que je travaille, que je le veuille ou non, malade ou pas, raconte Zitale Nirina, 39 ans, qui témoigne à visage couvert à son retour à Madagascar. Je commençais le travail à 6 heures du matin, je déjeunais à 15 heures et je me couchais à 2 heures du matin. On me traitait comme une esclave, comme un chien."
 
Annick (@AFP)
Annick (@AFP)
Mon patron me disait : "Vous, les domestiques, vous êtes comme des ordures pour nous", ajoute Annick, 20 ans, à son retour du Koweït.

Une famille dans le Golfe débourse quelque 2500 euros pour embaucher une domestique, qui ne touchera qu'un salaire d'environ 150 euros, tandis que l'agence de placement malgache peut toucher jusqu'à 1400 euros de commission, selon Norotiana Jeannoda. "On peut estimer que les travailleurs domestiques en situation de travail forcé reçoivent en moyenne 40% du salaire qu'ils devraient recevoir", relève Hans von Rohland, porte-parole de l'Organisation internationale du Travail, à Genève (OIT). "Les ménages privés qui emploient des travailleurs domestiques dans des conditions de travail forcé économisent annuellement environ 8 milliards de dollars en ne payant pas ou pas assez leurs travailleurs." Et pourtant, l'Arabie saoudite a adopté l'an dernier de nouvelles règles pour protéger les domestiques, leur accordant un jour de congé hebdomadaire et garantissant le paiement de leur salaire....

En 2013, le gouvernement malgache a décidé de suspendre l'envoi de travailleurs migrants dans les pays "à risque", mais un réseau d'agences de recrutement continue d'envoyer des domestiques en toute impunité. Moins massivement, toutefois, car sur 52 agences jointes par l'AFP, 21 ont fermé, alors que 8 proposent toujours des départs vers les pays interdits.
 
Le responsable de l'une d'entre elles propose de faire travailler des femmes au Liban, un pays interdit depuis 2011 car de nombreux cas de mauvais traitements ont été enregistrés. Il assure, sous couvert de l'anonymat, que "les patrons sont gentils" et demande aux candidates au départ de "donner à la police de l'aéroport entre 100 000 et 120 000 ariarys (30 à 37 euros)". Dans un pays où plus de neuf habitants sur dix vivent sous le seuil de pauvreté, les autorités ont du mal à enrayer ce trafic. D'autant plus que les employés du ministère sont complices, et que certains possèdent même de telles agences. Ainsi les trafiquants n'ont-ils jamais été condamnés, même si 2 agences sont depuis peu l'objet de poursuites judiciaires - les procès sont en cours.

"Madagascar est un exemple parmi d'autres en Afrique", note Hans von Rohland, "un rapport récent de l'OIT sur l'Ethiopie montre que le trafic d'Ethiopiens vers le Moyen Orient et le Soudan est un phénomène important." Plus largement, le Bangladesh, l'Indonésie, le Sri Lanka, les Philippines ou le Népal fournissent des milliers d'ouvriers ou d'employés de maison aux pays du Golfe. Et les organisations de défense des droits de l'homme dénoncent régulièrement mauvais traitements et même tortures.