Argentine : les anti-princesses d’une littérature jeunesse sans stéréotypes

La bolivienne Juana Azurduy (1780-1860), guerrière et révolutionnaire, héroïne de la collection de Chirimbote pour les enfants
La bolivienne Juana Azurduy (1780-1860), guerrière et révolutionnaire, héroïne de la collection de Chirimbote pour les enfants
Chirimbote

Chirimbote - une maison d’édition indépendante argentine - publie les biographies, adaptées à un jeune public, de grandes figures historiques latino-américaines. Son dernier opus sur Juana Azurduy, héroïne de la guerre d’indépendance bolivienne, est sorti fin novembre 2015. Le but : faire découvrir aux filles et aux garçons des modèles féminins forts, loin des princesses Disney.

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Sourire aux lèvres et fleurs sur les cheveux, c’est Frida Kahlo  qui a ouvert le bal. Il y a quelques mois, le public argentin a découvert le premier livre de Chirimbote, consacré à la vie de l’emblématique peintre mexicaine. Récemment créée, cette maison d’édition indépendante relate son parcours exceptionnel à un jeune public afin de proposer une alternative aux contes traditionnels perpétuant les clichés sexistes.

Un véritable défi. Car comment raconter à un jeune public le douloureux vécu de cette artiste de l’intime cru ? Comment parler de sa relation avec le muraliste Diego Rivera qui était tout sauf un conte de fées ? « Avec des mots qu’ils puissent comprendre », lance Nadia Fink, la créatrice de cette collection anti-princesses.

Ne pas transformer la réalité

La relation amoureuse entre la peintre Frida Kahlo et le muraliste Diego Rivera vus pour les enfants par les éditions Chirimbote
La relation amoureuse entre la peintre Frida Kahlo et le muraliste Diego Rivera vus pour les enfants par les éditions Chirimbote
Chirimbote

Effectivement on peut lire que Frida et Diego « ont eu d’autres amours alors qu’ils étaient toujours ensemble ». Les livres ne s’attardent pas sur tous les épisodes dramatiques de leurs protagonistes, mais n’édulcorent pas pour autant les passages les plus complexes.  Chirimbote défend l’idée de proposer une bonne dose de réalité sans heurter.

Quant à la bisexualité de Frida (1907-1954), elle écrit : « Pour Frida l’amour se trouvait chez les hommes et chez les femmes ». Les récits de Chirimbote, « une maison d’édition pour enfants avec perspective de genre » sont des ovnis dans le paysage éditorial argentin : « Il existe quelques publications isolées, mais tout cela reste très confidentiel ».

Cette littérature classique récupérée notamment par Disney invite à la rêverie, ce qui est formidable mais laisse de côté l’Histoire

Pourtant ce n’est pas le pays le plus conservateur de la région. Depuis 2010, les couples de même sexe peuvent se marier. En 2012 est entrée en vigueur une loi qui autorise le changement de sexe. La même année, au moins 3000 Argentins ont changé d’identité sexuelle en faisant une simple démarche administrative. En France, le même parcours prend des années. « Aujourd’hui, les enfants sont confrontés dès le plus jeune âge à une grande diversité dans la société. La littérature doit la refléter. C’est loin d’être le cas, regrette l’auteure. Cette littérature classique récupérée notamment par Disney invite à la rêverie, ce qui est formidable mais laisse de côté l’Histoire. Il nous semble indispensable de proposer aux jeunes filles et aux jeunes garçons des modèles de femmes qui ont marqué nos pays, qui ont échappé aux carcans que la société leur imposait. Des femmes avec lesquelles ils puissent s’identifier ».

De l’enquête journalistique à des livres pour enfants


L’idée d’écrire ces livres illustrés par le dessinateur Pitu commence à germer en collaborant avec le prestigieux magazine politique et culturel argentin Sudestada Publication qui soutient amplement le projet. La journaliste, et désormais éditrice, Nadia Fink, avait enquêté sur Frida Kahlo, ainsi que sur Violeta Parra (1917-1967), chanteuse chilienne d’envergure qui a réinventé la musique folk de son pays.

Dans les années 1950, elle a enregistré ses premiers disques à Paris. Son mari voulait l’enfermer à la maison, l’artiste voulait parcourir son Chili profond, puis le monde sa guitare sous le bras. En 1948, elle a divorcé à une époque où les femmes ne quittaient pas leur époux.

Il est important de donner à ces Latino-américaines la place qu’elles méritent

« C’est ce qu’on doit raconter aux enfants. Je me suis demandée comment on pouvait transmettre aux plus jeunes des histoires de femmes qui n’ont pas attendu un prince charmant sans rien faire de leur vie », se souvient la jeune auteure. Le conte dédié à cette grande chanteuse, également connue pour ses  tapisseries, est sorti en septembre 2015. Et d’ajouter : « Nous ne pouvons pas rester sur les mêmes schémas où les femmes doivent se plier à une tradition familiale comme c’est le cas des princesses, ou des schémas ou les hommes sont sujets et les femmes objets. Il est important de donner à ces Latino-américaines la place qu’elles méritent. »
 

Une autre héroïne de Chirimbote : Violeta Parra chanteuse chilienne très populaire dans toute l'Amérique latine
Une autre héroïne de Chirimbote : Violeta Parra chanteuse chilienne très populaire dans toute l'Amérique latine
Chirimbote

Ce postulat semble avoir fait écho en Argentine et ailleurs. Vendus dans les kiosques à journaux, dans des librairies et sur le site de Chirimbote, ces albums partent comme de petits-pains. Le premier tirage a été de 2000 exemplaires, le deuxième de 2500 et ainsi de suite : « On ne s’attendait pas à un tel succès. Notre maison d’édition est toute petite et autogérée. Nous ne savons pas faire de l’édition de masse. Il est donc difficile de faire face à toutes les commandes qui nous arrivent  du pays, de toute l’Amérique latine mais aussi d’Europe. Nous sommes en train d’apprendre un nouveau métier ! »

Il suffit de lire les commentaires sur la page Facebook de la maison d’étition pour comprendre que les anti-princesses sont attendues avec enthousiasme au Costa Rica, au Chili, en Espagne, à Cuba… Malgré la forte demande, il n’est pas encore envisagé d’éditer des « e-books ». Les éditeurs tiennent absolument à l’objet papier.

Fin novembre 2015, une nouvelle histoire est arrivée dans les librairies. Cet opus est consacré au courage de la Bolivienne Juana Azurduy (1780-1860). Quand la guerre d’Indépendance contre le royaume d’Espagne a éclaté en 1809, la guerrière et son mari ont rejoint l’armée de libération. De nombreuses femmes ont participé au mouvement mais seules quelques unes ont eu un rôle aussi déterminant qu’Azurduy. A la tête d’un escadron, elle s’est battue contre les loyalistes et a conquis des territoires. Enceinte de son cinquième enfant et veuve elle n’a jamais lâché prise. La Bolivie a proclamé son indépendance en 1925.

De nouvelles anti-princesses en route


Qui sera la prochaine ? Nadia Fink a plusieurs candidates en tête, comme la poétesse féministe argentine Alfonsina Storni. Mais rien de précis ne se dessine encore.  Ce qui est sûr c’est que la devise restera la même : « Faire connaître des femmes fortes et anti-système qui puissent inspirer les filles ainsi que les garçons car eux aussi sont victimes du machisme. »

Interrogée sur la possibilité que ces livres intègrent le corpus de textes étudiés dans les écoles argentines, l’écrivaine se dit plus que sceptique car ses livres mettent en valeur les oeuvres de ces femmes et font peu de place à leur vie sentimentale. Ce qui semble loin de la conception de la nouvelle administration qui prendra bientôt les rennes du pays.

Après douze années de « kirchnerisme », le conservateur Mauricio Macri vient de remporter la présidentielle. Le président élu était jusqu’à cet été à la tête  de Buenos Aires. La journaliste ne garde pas un souvenir marquant de l’action de  l’ancien maire en matière d’éducation sexuelle à l’école publique.  Pour elle, les problématiques de genre et l’ « empowerment » des filles ne seront pas une priorité pour le nouveau gouvernement.  C’est donc l’art et la créativité qui prendront le relais.