En France, en Espagne, partout, "au cinéma, l’invisibilité des femmes est invisible"

Affiches du cinéma de langue hispanique, deux films de réalisatrices qui cassent les genres
Affiches du cinéma de langue hispanique, deux films de réalisatrices qui cassent les genres

Voilà quelques semaines, en octobre 2015, l’Université Paris-Sorbonne à Paris organisait une journée d’études pour s’interroger sur le traitement visuel du genre dans le monde ibéro-latino-américain. Rebelote en cette fin janvier 2016 avec Femmes et cinéma en Espagne. Un sujet d’actualité dans le monde entier…

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Loin d’être une journée passée "entre-soi", ce fut une occasion pour faire des aller-retour entre le cinéma européen et latino américain. De ces riches rencontres, Genre et images dans le monde ibéro-latino-américain, organisées le 10 octobre 2015, par le Centre de Recherches Interdisciplinaires sur les Mondes Ibériques Contemporains (CRIMIC) de l’Université Paris-Sorbonne, une question émerge : est-ce que ces productions cinématographiques sont si différentes quand il s’agit du genre ? En cette fin janvier 2016, et alors que les appels se multiplient à Hollywood pour une égalité de traitements entre genres, le CRIMIC propose une nouvelle réflexion sur ce thème à proppos du cinéma espagnol.

D’un côté, un cinéma mondialement (re)connu et grassement subventionné : le français. De l’autre, une production dynamique mais toujours en quête de financement et de public : le cinéma ibéro-latino-américain. A priori, ces cinémas ne se ressemblent pas. Contextes sociaux et héritages esthétiques les différencient sans aucun doute. Mais, malgré cet écart culturel, ces cinémas ont une fâcheuse tendance à oublier les femmes et la diversité sexuelle. Même quand il s’agit d’aborder des thématiques genrées. Abdellatif Kechiche le réalisateur du très primé et controversé film "La Vie d’Adele"  n’en est que l’avatar. Il a été vivement critiqué –entre autres- pour sa représentation faussée de la passion entre deux femmes.

Kechiche fait partie d’un système où le festival de femmes de Créteil, consacré à la création féminine et aux films féminins, est depuis quarante ans ignoré par les grandes instances cinématographiques et par les grands médias. Sauf par Terriennes qui en est partenaire. C’est un festival de la périphérie, au sens propre et figuré. Créteil, en banlieue parisienne, n’est pas Cannes et ne bénéficie pas de l’aura « intellectuelle » de la Croisette où les femmes manquent indiscutablement à l’appel. Alors que des réalisatrices internationales respectées y présentent leurs films. Le traitement réservé à ce festival reflète la place qu’est faite dans la production hexagonale de fiction aux réalisatrices et à leurs films de « gonzesses ».

La domination masculine persiste au cinéma
Geneviève Sellier, historienne

Que ce soit dans le monde du cinéma ou dans le monde universitaire qui étudie ce cinéma  « la domination masculine persiste », note Geneviève Sellier, historienne du cinéma dont les recherches sont menées à l'aune des rapports sociaux de sexe dans le champ culture.  Selon la chercheuse, le cinéma et les études qui le décortiquent se contentent de l’esthétique sans explorer les problématiques du genre et celles de la domination sexuelle, sociale. Pourtant, « ceci permettrait de mieux représenter les femmes et la diversité sexuelle ».

Le test de Bechdel, un baromètre contre le sexisme


La plupart des films d’auteur et des films grand public sont recalés quand ils se trouvent soumis au test de Bechdel : y a-t-il au moins deux personnages féminins ? Se parlent-elles entre elles ? Est-ce qu’elles parlent d’autre chose que d’hommes ? Geneviève Sellier montre que le très populaire "Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu" de Philippe de Chauveron, par exemple, échoue.

« L’invisibilité des femmes est invisible. Les premiers rôles sont attribués à des personnages masculins. Notre culture est structurée sur la norme masculine. Donc, une question ne devient intéressante que quand elle est incarnée par un homme. C’était le schéma dans la littérature, le cinéma est son héritier. En France, pendant des années, les personnages féminins positifs ou négatifs n’ont été que des faire-valoir des personnages masculins. C’est tellement intériorisé que même les femmes spectatrices trouvent cela normal. Nous sommes tous construits dans cette culture. Mais depuis que les femmes font des films ce schéma a tendance à changer », explique Geneviève Sellier.

Il est vrai qu'en France, Céline Sciamma (La naissance des pieuvresTomboy  ou encore Bande de filles), ainsi qu’une poignée de consoeurs mettant en scène des actrices audacieuses, s’emparent du cinéma. Elles emboîtent le pas des brillantes Agnès Varda ou Marguerite Duras, pour ne citer qu’elles. Ces pionnières seraient fières aussi de la réalisatrice franco-turque Denis Gamze Ergüven. Avec Mustang, un film soutenu avec enthousiasme par Terriennes, elle représente la France à l’Oscar 2016. Ce premier long-métrage raconte la violence sociale que subissent les femmes en Turquie.
 

Un univers défavorable aux réalisatrices et pourtant…


Elles ont réussi à se faire une place malgré les compliqués rouages de l'industrie cinématographique française. Trustée et alimentée par des institutions prestigieuses (CNC) et quelques maisons de production, celle-ci n’encourage pas la création féminine. En 2012, le budget accordé à un réalisateur était le double de celui aloué à une réalisatrice. De même, le salaire d’une réalisatrice est de 31% inférieur à celui d’un homme. Dans le cinéma, les disparités sont encore plus flagrantes que dans les autres secteurs. Paradoxalement, la France est un des pays où il y a plus de femmes cinéastes : 25%. A titre d’exemple, aux Etats-Unis, il y en a moins de 10%.

« Le cinéma d’auteur et le cinéma populaire tiennent les mêmes discours sexistes. Parfois ce sont les cinéastes elles-mêmes qui perpétuent ces clichés », reconnaît Geneviève Sellier. Le dernier film de Julie Delpy, Lolo, vient étayer cette thèse. Julie Delpy et Karine Viard ne font que parler d’hommes. A leur décharge, elles parlent aussi de leur vagin...

Dans un paysage aussi riche que celui-ci tout est dans la nuance. Fatima de Philippe Faucon raconte l’histoire d’une femme de ménage maghrébine en France se tuant à la tâche pour que ses deux filles s’en sortent. Un accident du travail va la clouer au lit. Pendant sa convalescence, elle va écrire en arabe son histoire, ses craintes. Ce magnifique hommage à toutes les Fatima est un exemple de test de Bechdel réussi.
 

Le cinéma d’élite versus le cinéma familial


Dans le cinéma latino-américain l’invisible est invisible autrement. L’absence de production grand public représentative de la réalité des femmes, des homosexuels ou des transsexuels est liée au modèle de production. « Aujourd’hui, au Brésil il existe un cinéma d’auteur solide qui met en lumière les problématiques de genre. Mais ce sont des films faits pour un public de festival. Ils vont certes susciter le débat. Mais, ils ne rempliront pas les salles », explique Alberto Da Silva, maître de conférences à Paris-Sorbonne CRIMIC, qui fait notamment référence au film de Karim Aïnouz, "Praia do futuro"  (La plage du désir). Celui-ci met en scène la relation amoureuse entre un sauveteur brésilien et un touriste allemand.  Les Brésiliens ont été choqués de voir des personnages (acteurs) qu’ils connaissent de la télévision dans un film sur l’homosexualité et l’identité.
 


Professeure à l'Université Paris-Sorbonne (chaire Arts visuels du monde hispanique), Nancy Berthier fait le même constat sur le cinéma du reste du continent usud-américain : « La polarisation cinéma d’auteur-cinéma commercial est plus importante dans cette région qu’en France. Le cinéma d’auteur est très au fait des questions de genre. La réflexion et la maturité de ce cinéma sont impressionnants. Hommes et femmes s’emparent de ces sujets. Mais ce sont des produits culturels réservés à une minorité déjà convaincue, qui n’ont donc pas un effet auprès de toute la société.»

Quid du cinéma grand public ? « C’est une machine à perpétuer des clichés », répondent les deux universitaires. « Il y a des films qui abordent la question du genre, nuance Alberto Da Silva. Je pense notamment à "Se Eu Fosse Você" (Si j’étais toi) où l’esprit d’un homme entre dans le corps d’une femme et vice versa. Ici les deux personnages perpétuent les clichés sur les deux sexes. Un film qui a eu beaucoup de succès car il est fait pour la famille brésilienne. Et donc, il ne peut pas déranger. La plupart des films sont produits par la télévision, ils répondent à une certaine logique. Et même quand la télévision veut briser des tabous, cela ne marche pas. Ce fut le cas avec une télénovela (un feuilleton) qui parlait de la relation entre deux femmes âgées qui étaient ensemble depuis longtemps. C’était deux grandes actrices de théâtre, mais l’émission a été déprogrammée bien avant la fin

Les féministes ne se maquillent pas
Morir de pie

« En Amérique latine, c’est surtout dans les documentaires que les perspectives sont les plus riches », ajoute Nancy Berthier qui recommande chaudement le mexicain "Morir de pie", (Mourir debout) de Jacaranda Correa. Amplement récompensée pour ce travail, la réalisatrice raconte l’histoire vraie d’un homme élevé dans une famille communiste mexicaine pure et dure où « un homme doit être un homme ». Pour répondre à cette injonction, il se transforme peu à peu physiquement en Che Guevara.
Mais confronté à la maladie, il se rend compte que son identité ne correspond pas à son image. Il subit une deuxième transformation et devient femme. Tout au long de ce processus, son épouse reste à ses côtés en s’interrogeant sur la féminité et la masculinité. Féministe, elle subit à son tour la pression des « siens ». « Les féministes ne se maquillent pas », lui dit-on. Ensemble envers et contre tous, le couple d’amies défendra l’intégrité de leur être.
 

 
Quant à la fiction, nous recommandons "Pelo malo" (Cheveux rebelles), de la Vénézuélienne Mariana Rondón. Junior, 9 ans habite dans les quartiers difficiles de Caracas. Il aimerait avoir des cheveux lisses, adore chanter, danser et se coiffer devant la glace. Des passe-temps que sa mère regarde d’un très mauvais œil car Junior doit être l’homme de la maison.

Penser le genre à l’espagnole


En Espagne, la problématique du genre est abordée différemment. Une tragédie fondatrice a tout changé en 1997. Dans le cadre d’une émission de télé-réalité, Ana Orantes, 60 ans est venue raconter les violences que son mari lui infligeait. Petit tailleur, des perles… Elle était le portrait de la femme convenable et pourtant son mari tout aussi convenable la torturait. Au lendemain de cette émission, son compagnon l’a brûlée vive. La perception de la violence faite aux femmes ainsi que les lois pour la sanctionner ont changé. Ce qui se reflète dans les films, selon Nancy Berthier. "Todo sobre mi madre" (Tout sur ma mère) de Pedro Almodovar arrivait deux ans après en salles.

Il se peut que ce soit en Espagne que les réalisateurs aient trouvé la parade pour échapper aux contraintes budgétaires : le web. "Las sin sombrero" (Les sans chapeau), un produit transmédia - webdocumentaire, livre, documentaire- vient d’être diffusé par la télévision publique espagnole. Il raconte les vies de sept artistes femmes oubliées de la génération de 1927, ce groupe de créateurs et d’intellectuels espagnols qui a marqué le 20ème siècle. Pendant des décennies les Lorca, Buñuel et Dalí, aussi géniaux étaient-ils, ont monopolisé l’attention. Depuis trois ans, les producteurs distillent sur les réseaux sociaux des informations sur le documentaire et sur ces sept artistes au féminin. Résultat : un succès retentissant, se réjouit Nancy Berthier.


La même expérience a été tentée cet été avec une fiction : "Carmina y amén !" de Paco León qui parle de la famille du point de vue d’une mère hors du commun. Le film a été diffusé simultanément en salles et sur le web.
Un dispositif qui s’est soldé également par un succès. Il est peut-être inconcevable en France de diffuser des films « différents » de cette manière. Mais la formule pourrait faire des émules en Amérique latine où aborder la question du genre relève d’un acte de résistance.

A relire, sur le même thème dans Terriennes :
> "Con la pata quebrada", les Espagnoles au miroir de leur cinéma

Demandez le programme du colloque du 27 janvier 2016 à La Sorbonne : Femmes et cinéma en Espagne, genre et représentation, organisé par le Centre de Recherches Interdisciplinaires sur les Mondes Ibériques Contemporains (CRIMIC) de l’Université Paris-Sorbonne.
Matin: Cinéma Reflet Médicis, 3 Rue Champollion, 75005 Paris
Après-midi: Sorbonne, 54 rue Saint Jacques salle D 690, Galerie Claude Bernard