Au Japon, des femmes pour remplacer... les vieux

Les Japonaises constituent la “plus grande ressource inexploitée“ selon le Premier ministre Shinzo Abe - AFP
Les Japonaises constituent la “plus grande ressource inexploitée“ selon le Premier ministre Shinzo Abe - AFP

Le gouvernement nippon s'inquiète des effets du vieillissement de la population sur la production de richesse du pays. Le Premier ministre veut donc donner (enfin) leur place aux femmes dans le monde du travail. 

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Depuis quelques mois, Shinzo Abe, le premier ministre nippon, fait feu de tout bois pour relancer l'économie, anémique depuis des années. Avec succès, d'ailleurs, puisqu'à coups d'investissements (et de déficits), associés à une politique monétaire adaptée, il a réussi à sortir le pays du marasme. La croissance du PIB s'est affichée à 3,8% au premier trimestre de cette année. 

Au paradis des centenaires

Mais jusqu'à quand ? Cette politique volontariste ne peut en effet que se heurter à l'avenir au casse-tête du vieillissement de la population. De fait, si le Japon a beau s'enorgueillir d'avoir de nombreux centenaires, le gouvernement actuel s'inquiète de plus en plus des effets du vieillissement de la population sur la puissance économique du pays (la 3ème au monde). Déjà, le Japon s'est fait dépasser par la Chine, l'Inde se rapproche et dans quelques années, le poids de l'économie nippone devrait tout bonnement être égal à celui de l'Indonésie... Car alors que la population active des pays voisins ne cesse de croître, le nombre de Japonais en âge de travailler (15 à 64 ans) recule dangereusement. Selon les dernières projections du Fonds monétaire international, les actifs ne devraient plus être que 55 millions en 2050, contre 87 millions en 1995. 

La plus grande ressource inexploitée

Comment faire alors pour maintenir la production de richesse ? Comment agir pour que le Japon tienne son rang parmi les grandes nations industrialisées ? “En s'appuyant sur la plus grande ressource inexploitée du pays, les femmes”, a répondu Shinzo Abe. C'est en effet le nouvel axe de croissance du pays, dévoilé cet été par les autorités. Pour l'heure, la participation des femmes au marché du travail, de l'ordre de 60%, est de 20 à 25% inférieure à celle des hommes. A titre de comparaison, en Europe, cette différence n'est que de 5 % environ. 

Shinzo Abe a donc lancé une série d'initiatives visant à dynamiser le travail féminin. Ainsi, il veut éliminer les listes d'attente pour les crèches, en ouvrant 200 000 établissements à horizon 2015, puis 200 000 supplémentaires d'ici 2017. Il souhaite que les entreprises allongent les congés parentaux pour les porter à trois ans. Il veut également que 30% des postes à hautes responsabilités, dans l'administration comme dans les entreprises, soient détenus par des femmes d'ici 2020, et demande aux grandes sociétés de nommer au moins une femme à leur conseil d'administration. Enfin, il envisage de faire changer la loi concernant les impôts (qui incite les mères de famille à rester au foyer, et d'offrir de nouvelles subventions pour encourager la formation continue des femmes, afin de les aider à retrouver un emploi après une longue absence. 

Lutter contre des traditions bien ancrées

En effet, une fois mariées et mères de famille, les Japonaises avaient jusqu'à présent tendance à délaisser le monde du travail pour rester à la maison, faute de crèches, mais aussi en raison de nombreux blocages - de la fiscalité au manque de formation pour les mères ayant quitté leur emploi pendant plusieurs années - sans oublier, évidemment, les entraves culturelles et les traditions bien ancrées ... 

Reste à savoir si la nouvelle politique nippone portera ses fruits. Encore faudrait-il que les mentalités - en particulier des hommes et des entreprises - changent, et que les femmes soient déchargées, en partie tout au moins, de leurs obligations domestiques, qui vont du ménage à l'éducation des enfants, en passant par les soins apportés aux parents vieillissants, et qu'elles puissent, notamment en tant que cadres, bénéficier d'horaires flexibles dans les entreprises et d'une politique de conciliation entre vie de famille et vie professionnelle. 

Autant dire que la participation des femmes à égalité avec les hommes au marché du travail n'est pas acquise. Mais la puissance économique continue du Japon est à ce prix... D'ailleurs, selon les analystes de la banque américaine Goldman Sachs, si la participation des Japonaises au marché du travail passait de 60% actuellement à 80% (soit l'égal des hommes), la population active gagnerait 8 millions de personnes, et surtout, la richesse nationale du pays croîtrait de 14% !

Lysiane J.Baudu

Ancienne grand reporter à La Tribune, Lysiane J. Baudu a rencontré, pendant ses 20 ans de journalisme international, des femmes du monde entier. 
 
Ces "rencontres" feront l'objet de billets, qui lui permettront de faire partager ses impressions, ses analyses, son ressenti au contact de ces femmes, dont l'action professionnelle fait sens pour toutes les autres, de même que pour la société.