Terriennes

Au Kirghizstan, une école du sexe pour "devenir une bonne épouse"

Discret au sein d’une société patriarcale, l’établissement « Jade Gift School » s’est  établi dans l’intimité d’un appartement transformé en espace de formation
Discret au sein d’une société patriarcale, l’établissement « Jade Gift School » s’est  établi dans l’intimité d’un appartement transformé en espace de formation
(©) Sebastian Castelier

Jade Gift School est une école au programme aguicheur. Entre renforcement des muscles pelviens et cours de massages érotiques, se glisse « l'art de la flûte ». Officiellement, l'école libère la sexualité des Kirghizes. Dans les faits, elle apprend surtout à satisfaire les maris.

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Lorsqu’elle a commencé à donner des conseils à des amies en matière de sexualité, Rahat Kenjebek Kyzy ne se doutait pas qu’elle aurait un tel succès tant le sujet est tabou au Kirghizstan. Or c’est justement parce que personne d’autre n’en parlait qu’elle a créé en 2011 Jade Gift, la première école du sexe du pays. Depuis, des milliers de femmes âgées de 16 à 66 ans ont suivi ses programmes de renforcement des muscles pelviens et ses cours sur les fantasmes sexuels ou sur l’art de « jouer de la flûte », une métaphore pour le sexe oral.

Un sujet tabou au Kirghizstan


Parler de sexualité, a fortiori des femmes, est audacieux car la question est sensible au Kirghizstan. En 2013, le gouvernement a tenté de dissuader un groupe féministe de jouer le Monologue du Vagin d’Eve Ensler. Cette pièce traitant de la sexualité des femmes avait pourtant été jouée en 2009 et 2011. Depuis 2014, le parlement kirghiz discute une loi inspirée de la législation russe contre la propagande homosexuelle. Elle pénalisera “la création d’une attitude positive vis-à-vis des relations sexuelles non traditionnelles”. Certains activistes soulignent que cette formulation vague permet de s’en prendre aux homosexuels et transsexuels mais également à tous ceux promouvant une sexualité libre, indépendante de l'idée de famille et de procréation.

Fondatrice de la « Jade Gift School », la trentenaire Rahat Kenjebek Kyzy affirme vouloir  aider les femmes à révéler leur féminité
Fondatrice de la « Jade Gift School », la trentenaire Rahat Kenjebek Kyzy affirme vouloir  aider les femmes à révéler leur féminité
(©) Sebastian Castelier

Rahat Kenjebek Kyzy n’a cependant jamais eu de problème. « Nous proposons une approche alternative à un problème en parlant à tout le monde et en ne professant aucune vérité », affirme-t-elle.

Améliorer les relations de couples ?

Jade Gift ne prétend pas révolutionner les rapports de genre au Kirghizstan. Sa fondatrice affirme être sollicitée par des femmes ayant des problèmes de santé ou qui veulent améliorer leurs rapports conjugaux. "Ca dépasse le sexe, beaucoup de femmes ignorent leur rôle dans la société, explique-t-elle. Je veux les aider à révéler leur féminité, à leur faire prendre conscience que nous ne sommes pas que des mères ou des salariées". Certaines clientes viennent pour éviter que leur mari aille voir ailleurs ou prenne une seconde femme - la polygamie bien qu’interdite est présente au Kirghizstan.

Jade Gift accueille également des femmes religieuses pratiquantes et collabore avec Muslimbiz.kg, un site web du Muftiat, l’autorité musulmane du Kirghizstan. “Dans les hadiths (les paroles de Mahomet), il est écrit que les femmes doivent être de bonnes épouses, elles doivent donc savoir comment s’y prendre”, affirme Rahat Kenjebek Kyzy.

Ce sont toujours les femmes qui doivent satisfaire leur mari
Rahat Kenjebek Kyzy

Dans les rues de Bichkek, les opinions vis-à-vis de Jade Gift sont contrastées. Certaines femmes saluent l’initiative, d’autres la critiquent. Begayim Araieva, une jeune femme de 24 ans s’interroge sur l’image de la femme que véhicule Jade Gift et déplore le machisme ambiant dans son pays. « N’y a-t-il que les femmes qui ont à apprendre ? », demande-t-elle.

Seuls 10% des clients de Jade Gift sont des hommes. « Des fonctionnaires, hommes d’affaires et des politiciens qui suivent surtout des cours [non mixtes] de gymnastique », explique Rahat Kenjebek Kyzy. L’objectif de ces cours : faire durer les rapports sexuels, réduire le risque de cancer de la prostate et apprendre quelques “astuces” pour satisfaire leur partenaire.

La seule source d’information c’est le porno
Rahat Kenjebek Kyzy

Dans l’école elle-même, les avis divergent quant aux hommes. Natasha, une trentenaire qui fréquente Jade Gift depuis 7 mois pense que les hommes devraient venir à ces cours. Une autre femme, qui vient depuis quelques semaines affirme qu’ils savent déjà beaucoup et qu’ils n’ont pas besoin de venir. Rahat Kenjebek Kyzy ne partage pas son avis, « la seule source d’information c’est le porno, les hommes sont aussi mal informés mais ils ne le savent pas ou ne prennent pas le temps de venir ».

A ce jour, selon le Fond des Nations Unies pour la Population, environ 20% des écoliers kirghizs reçoivent une éducation sexuelle. En mai 2015, le parlement kirghiz a adopté une loi permettant la création de cours  sur la sexualité dans les écoles.
 

Dans une société conservatrice où le statut de la femmes rime souvent avec « mère » et  « femme au foyer », l’école « Jade Gift School » souhaite dépasser la seule question du sexe et aider les femmes à découvrir leur rôle dans la société.
Dans une société conservatrice où le statut de la femmes rime souvent avec « mère » et  « femme au foyer », l’école « Jade Gift School » souhaite dépasser la seule question du sexe et aider les femmes à découvrir leur rôle dans la société.
(©) Sebastian Castelier

Violences domestiques et kidnapping


Or le Kirghizstan fait face à d’importantes violences sexuelles. Les violences à l’encontre des femmes ont fait l’objet d’un rapport corrosif cet automne. L’ONG Human Rights Watch y dénonce l’absence d’action des autorités et le silence imposé aux victimes au nom de l’honneur familial. Rien qu’en 2012 dans ce pays de 6 millions d’habitants, 11 800 femmes ont été kidnappées pour être mariées de force et 2 000 d’entre elles ont été violées à la suite de leur rapt. Certains Kirghizs défendent cette pratique comme un héritage de leur culture nomade. Malgré son ampleur, elle est faiblement combattue. En 2012, seuls 25 hommes ont été reconnus coupables d’enlèvement, soit un cas sur près de 500.

Selon l’ONG Open Line, 22% des enlèvements résulteraient d’un pari entre amis, 23% de la crainte d'être éconduit et 4% seraient motivés par des préoccupations économiques. Pour Begayim Araieva qui a fait l’objet d’une tentative d'enlèvement, “ les femmes kirghizes sont comme du bétail qu’on siffle dans la rue et qu’on enlève pour jouer”.

Pour Rahat Kenjebek Kyzy, le principal souci de ses clientes n’est cependant pas là, “elles ont surtout du mal à trouver un homme”, assure-t-elle.
 

Dans les venelles du <span>Dordoy Bazaar à Bichkek, capitale du Kirghizistan, les femmes sont nombreuses</span>
Dans les venelles du Dordoy Bazaar à Bichkek, capitale du Kirghizistan, les femmes sont nombreuses
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