Au Liban, des domestiques immigrées défilent en top-modèles pour leurs droits

Micheline, venue voilà 8 ans de République démocratique du Congo, styliste elle-même, veut faire changer les mentalités libanaises en défilant pour la deuxième fois avec Insan
Micheline, venue voilà 8 ans de République démocratique du Congo, styliste elle-même, veut faire changer les mentalités libanaises en défilant pour la deuxième fois avec Insan

Les travailleurs migrants au Liban, dont beaucoup de femmes, ont célébré leur 1er mai (2014) en défilant… sur des podiums dédiés à la mode, un événement organisé pour la deuxième fois par l'association beyrouthine de défense des droits humains Insan. Cinq migrantes se sont transformées, le temps d’un soir, en top modèles. Un acte symbolique dans un pays où les immigrées sont considérées et traitées le plus souvent comme des êtres inférieurs, où les violences récurrentes à leur encontre surgissent épisodiquement sur le devant de la scène médiatique.

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Au sous-sol du Yukunkun, un club "branché" de Beyrouth, les petites mains s’affairent. Quelques snacks, un portant pliant sous le poids des robes et du maquillage éparpillé, c’est dans ce décor rudimentaire que cinq migrantes, originaires du Congo, du Sri Lanka et de Madagascar font leurs derniers essayages en compagnie de deux Libanaises.

Les sept femmes sont habillées aujourd’hui par quatre créateurs de mode libanais qui prêtent leurs vêtements gratuitement (Emmanuelle Calamy, SANA’ by Sana' Ayoub, Randa Dirani et l'école The Creative Space Beirut). Emmanuelle Calamy, 21 ans, tient à soutenir la cause : « Quand je sors, je vois bien la manière dont les Libanais se comportent envers les travailleurs migrants, les domestiques, les éboueurs… On veut qu’ils remplissent leurs tâches, rien d’autre. » La jeune femme a décidé par solidarité de rejoindre le défilé en prêtant sept créations. Elle a embarqué dans l’aventure sa copine Dounia, 18 ans : « Quand Emmanuelle m’a demandé de participer, je pensais qu’elle blaguait alors j’ai dit oui. Mais me voilà ici aujourd’hui. Je me sens concernée car j’ai un ami de La Réunion qui se fait refouler de toutes les boîtes de nuit de Beyrouth à cause de sa couleur... »
 
Paquerette, n'a pas revu depuis cinq ans ses enfants restés à Madagascar. Concentrée, elle défile pour la première fois...
Paquerette, n'a pas revu depuis cinq ans ses enfants restés à Madagascar. Concentrée, elle défile pour la première fois...
Les préjugés raciaux très présents dans la société libanaise, doublés d’un système de parrainage infantilisant (appelé « kefala »), peuvent rendre la vie des travailleuses domestiques infernale, voire être mortels. Chaque semaine, l’une d’entre elles meurt dans des conditions obscures. Plusieurs rapports d’organisations internationales dénoncent cette condition mais la loi n’évolue pas. Et les petites bonnes restent dépendantes du bon vouloir de leurs « Monsieur » et « Madame ».

Trouver de nouveaux modes d'action

Défiler, c’est une grande première pour Paquerette. En cinq ans de travail au Liban, cette Malgache a connu de bons patrons comme de mauvais. « L’un d’entre eux me doit toujours 1700 dollars. Il me confisquait mon passeport et ne me payait pas… » soupire-t-elle. Aujourd’hui employée par une famille qui l’a autorisée à défiler, Paquerette est ravie quoiqu’un peu inquiète. « Peut-être que je vais tomber » rigole-t-elle dans sa robe à dos nu. La jeune femme, âgée de 34, ans n’a pas revu ses trois enfants depuis son départ de Madagascar. Alors évidemment, « (sa) famille attend les photos du défilé avec impatience. »
 
Anapuma, du Sri Lanka, est heureuse d’être « une star d’un jour ».
Anapuma, du Sri Lanka, est heureuse d’être « une star d’un jour ».
Pour l’association Insan, qui défend les droits humains, faire défiler des migrantes s'est imposé comme mode d'action. Randa Dirani,  chargé de relations publiques à l’association, explique : « Nous travaillons beaucoup contre la violence domestique dans les familles libanaises. Or, les employées de maison font partie de ces familles. Avec ce défilé, nous voulons les soutenir et montrer qu’elles aussi ont des ambitions et des rêves. La joie sur leur visage pendant le défilé est notre récompense. »

Un racisme ouvert et quotodien

Micheline, elle, défile pour la deuxième fois et attire tous les regards pendant le show. Cette créatrice africaine, originaire de République démocratique du Congo, est arrivée au Liban il y a huit ans avec son ex-mari libanais. Mère d’un enfant mixte, elle défile par engagement : « Je veux changer l’image des femmes migrantes au Liban. Il faut que les Libanais sachent qu’elles peuvent être belles derrière leur travail de femme de ménage. » 
 
Alix, franco-libanaise militante des droits humains,volontaire pour ce défilé, et Micheline, congolaise, avant le défilé
Alix, franco-libanaise militante des droits humains,volontaire pour ce défilé, et Micheline, congolaise, avant le défilé
Arrivée au Liban comme épouse d’un enfant du pays, elle a dû faire face aux remarques et aux insultes. « Dans la rue, les gens me traitaient de « noire ». OK, c’est bon je sais que je suis noire, pas besoin de me le rappeler. J’ai vraiment été très surprise par cette attitude des Libanais. » Après avoir haï le pays du Cèdre pendant longtemps, Micheline est aujourd’hui apaisée. « J’ai un fils libanais, je ne peux donc pas détester les Libanais. J’aime le Liban et je veux juste que les mentalités changent ! »
 

Un défilé de mode pour convaincre, raconté en quelques clichés