Au Liban, les domestiques se syndiquent

Venues d'Afrique ou d'Asie, les domestiques employées au Liban sont déterminées à se faire entendre.
Venues d'Afrique ou d'Asie, les domestiques employées au Liban sont déterminées à se faire entendre.
Anaïs Renevier

En janvier 2015, le premier syndicat des travailleurs domestiques au Moyen-Orient a vu le jour au Liban. Cinq mois après, il n'est toujours pas reconnu légalement. Rencontre avec ces femmes du Cameroun, des Philippines ou du Sri Lanka qui se battent pour leur existence légale.

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En ce premier dimanche de mai, la fête bat son plein dans le quartier d'Hamra à Beyrouth. Plusieurs centaines d'employés domestiques, surtout des femmes, sont rassemblés sur un parking après avoir manifesté dans les rues de la capitale. Les spécialités culinaires diverses circulent, à l'image des pays dont elles sont originaires : Ethiopie, Sri Lanka, Philippines... Au milieu de femmes vêtues d'habits traditionnels colorés, des travailleuses coiffées de casquettes rouges semblent remontées. Elles font partie du premier syndicat des travailleurs domestiques au Moyen-Orient. Linda, une Ivoirienne au Liban depuis cinq ans, prend les journalistes à partie : « On veut notre liberté. On veut nos passeports, que nos patrons nous confisquent. On est des travailleuses, pas des esclaves. » La jeune femme dit s'occuper des tâches ménagères près de 18 heures par jour pour 200 dollars par mois (le revenu moyen au Liban est de 766 $), mais elle s'estime chanceuse d'avoir pu prendre part à la manifestation : « De nombreuses filles n'ont pas pu venir, leurs patrons leur interdisent de sortir de la maison. C'est pour elles que nous sommes là aujourd'hui ! » Toutes sont regroupées autour d'un même objectif : réclamer leur droit à s'unir.

Sur les pancartes de ces manifestantes à Beyrouth : "<em>Nous sommes des travailleuses, pas des esclaves</em>" ou encore "<em>Le droit de se syndiquer est un droit humain</em>".
Sur les pancartes de ces manifestantes à Beyrouth : "Nous sommes des travailleuses, pas des esclaves" ou encore "Le droit de se syndiquer est un droit humain".
Anaïs Renevier

Un système contraignant et sans recours


Le Liban compte quelque 250.000 travailleurs domestiques, qui ne disposent d'aucune protection juridique. Les employées de maison sont soumises au système du Kafala, qui leur impose  un garant : dès lors qu'elles souhaitent quitter leur patron, quelle que soit la raison, elles tombent dans l'illégalité. Les dérives sont nombreuses et les recours juridiques limités : salaires impayés, passeports confisqués, refus d'accorder des jours de congés. Les cas de violences physiques ou psychologiques ne sont pas rares et mènent parfois au suicide de ces femmes démunies. Fin avril, en l'espace de 24 heures trois travailleuses domestiques ont été retrouvées mortes :  l'une massacrée dans la maison de son employeur, l'autre pendue à un arbre, la dernière morte après s'être jetée d'un immeuble.

Des drapeaux de tous les continents, arborés par les quelque dizaines de domestiques qui manifestent au Liban  en ce mois de mai 2015
Des drapeaux de tous les continents, arborés par les quelque dizaines de domestiques qui manifestent au Liban  en ce mois de mai 2015
Anaïs Renevier


Selon l'association INSAN, qui défend les droits des travailleuses, ces cas ne sont pas une exception. Roula Hamati, chargée d'assistance juridique indique : « Les trois cas les plus fréquents pour lesquels les domestiques se tournent vers nous sont les abus sexuels, les salaires impayés ou encore l'illégalité de leur statut après avoir quitté des employeurs. Ces femmes sont souvent isolées. »

On continue à mal nous considérer, voire à nous maltraiter

C'est pour faire reconnaître leurs droits qu'a été créé le syndicat des travailleurs domestiques en janvier 2015. Rose, originaire du Cameroun en est l'une des figures. Elle raconte : « Cela fait 17 ans que je travaille au Liban. Les employées de maison participent à l'économie du pays : si nous ne nous occupions pas de la maison et des enfants, les femmes ne pourraient pas travailler ! Pourtant, on continue à mal nous considérer, voire à nous maltraiter. On organise cette manifestation pour que le gouvernement prenne conscience de nos souffrances et nous protège. » Rose a travaillé pendant douze ans comme employée dans une maison, avant de devenir femme de ménage à son compte, grâce au soutien de son garant. C'est avec un sourire aux lèvres qui ne la quitte jamais qu'elle a défilé au milieu de ses amies syndiquées début mai. Mais trois mois après la création du syndicat, le constat est amer : il n'a pas été reconnu légalement.

Le syndicat n'existe pas à nos yeux

Les raisons de ce refus : le vide juridique qui règne autour de la situation des travailleurs domestiques migrants. Contacté par TV5 Monde, le ministre du travail Sejaan Kazzi donne une réponse expéditive : « Le syndicat est illégal, car elles sont étrangères. Il n'existe pas à nos yeux. » Les travailleurs domestiques, libanais ou étrangers sont de facto exclus du code du travail libanais. En sus, l'article 92 de ce code indique que les travailleurs étrangers, s'ils ont le droit d'adhérer à un syndicat déjà existant ne peuvent ni en créer un autre, ni être élu. Les membres du syndicat demandent donc au gouvernement libanais de les inclure dans le code du travail, et d'accorder à ces travailleurs des droits fondamentaux.  

Une domestique libanaise, venue d'Afrique, manifeste avec son fils...
Une domestique libanaise, venue d'Afrique, manifeste avec son fils...
Anaïs Renevier


Mais même illégal, le syndicat reste très actif. Il compte environ 500 membres, un record pour le Liban. Régulièrement, Rose part à la rencontre de travailleuses pour les convaincre de leurs droits et les inviter à rejoindre le syndicat : « Toutes ensemble, on sera plus fortes. Même si le syndicat n'est pas reconnu, c'est important pour les filles d'être au courant de leurs droits et de trouver une oreille attentive. A l'avenir, il faudra aussi que nous allions à la rencontre de celles qui travaillent en dehors de Beyrouth. En attendant, nous profitons des fêtes nationales ou des cérémonies religieuses pour aller leur parler et les informer. »

Rose reste optimiste. Depuis qu'elle est au Liban, elle a constaté que la société évoluait, surtout grâce à l'implication récente d'activistes civils. Elle espère que les choses changeront progressivement : « Un matin, on se réveillera et on apprendra que le système de Kafala a été aboli. Ce ne sera pas pour tout de suite, mais ce jour-là je saurai que les choses sont en bonne voie, et je pourrai alors retourner au Cameroun profiter de mes proches. »

Une manifestante très déterminée à Beyrouth, en ce mois de mai 2015
Une manifestante très déterminée à Beyrouth, en ce mois de mai 2015
Anaïs Renevier