Au Liban, Zeina Daccache et son théâtre des maux

Zeina Daccache, avec les détenues de la prison de Baabda, pour le montage et la réalisation de Sheherazade - (photo droits réservés Zeina Daccache)
Zeina Daccache, avec les détenues de la prison de Baabda, pour le montage et la réalisation de Sheherazade - (photo droits réservés Zeina Daccache)

Dans une société libanaise encore profondément traumatisée par la guerre, le centre Catharsis de Zeina Daccache fait figure d’exception. Créé en 2007, il vise à promouvoir l’utilisation du théâtre à des fins thérapeutiques. Pour des individus mais aussi des groupes, comme les détenus des prisons libanaises, en, particulier les femmes. Elle est aujourd’hui l’unique « dramathérapeuthe » du Liban. Rencontre avec une pionnière

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Au Liban, Zeina Daccache est d’abord connue pour son rôle de comédienne à la télévision depuis dix ans dans une série politique satirique Bass Mat Watan sur la LBC. Alors quand elle rencontre pour la première fois les détenus avec qui elle va travailler sur une pièce de théâtre, ils ne sont pas franchement surpris : “Hé, mais vous êtes celle de la télé !” lui lancent-ils.

Actrice de formation, Zeina s’ennuyait dans son “cercle fermé d’intellectuels”. La jeune femme qui souhaitait devenir vétérinaire découvre le théâtre à l’université. Après la fac, elle s’envole à Londres pour faire l’école Philippe Gaulier. Elle y côtoie des étudiants éclectiques, “des avocats, des femmes mariées..” et revient convaincue que “le théâtre n’est pas fait que pour des intellos.

De retour à Beyrouth en 2001, elle devient volontaire dans un centre pour toxicomanes et y décroche un travail. Mais ce n’est qu’en 2005 qu’elle met un mot sur ses envies : la dramathérapie. Un mélange de théâtre et d’écoute pour soigner les maux avec les mots. La Libanaise refait alors ses valises et part faire un Master… au Kansas. “Au début quand je parlais de dramathérapie au Liban, les gens ne comprenaient rien. Mais c’est juste la réunion du théâtre et de la psychologie” explique-t-elle.

Seule dramathérapeute du Liban, Zeina se sent un peu seule. Inscrite à la National Association for Drama Therapy (NADT) aux Etats-Unis, elle forme au sein de son centre depuis 2010 trente futurs dramathérapeutes. Cinq d’entre eux devraient être diplômés dans quelques mois.

Depuis mars 2013, Zeina Daccache travaille avec des handicapés mentaux à la prison de Roumieh, la plus grande et surpeuplée du pays, dans l’immeuble bleu. “Ce sont 25 malades psychiatriques totalement oubliés, et encore ce ne sont que ceux qui ont été diagnostiqués. Ils mangent, dorment et prennent leurs médicaments. Certains sont là depuis 35 ans. Et vu qu’ils ne peuvent pas sortir sans être guéris ils risquent de mourir là…” détaille-t-elle. Avant et après chaque projet, Zeina et son équipe font des tests psychologiques sur les participants mais également sur les non-participants. Elle se réjouit : “Les résultats sont très positifs ! Grâce à ces projets, les détenus retrouvent un nom. Ils ne sont plus juste des numéros. On contribue à humaniser la prison.
 

Sheherazade, une pièce avec les détenues (2012), un documentaire (2013)


Corps et âmes distordues des détenues

Dans son bureau, la réalisatrice finalise son dernier documentaire sur la pièce de théâtre, Sheherazade, qu’elle a créée avec des femmes détenues âgées de 19 à 60 ans. La première à Dubaï est prévue le 1er décembre, le film viendra ensuite à Beyrouth. Les détenues des prisons libanaises souffrent des mêmes carences que les hommes (surpopulation, promiscuité, vétusté des locaux) mais aussi de tourments liés à leur sexe  : augmentation des cancers du sein ou des maladies sexuellement transmissibles en prison faute d’hygiène et de soins.

Fatima, la détenue édentée et joyeuse, l'une des héroïnes de Shéhérazade, le prochain documentaire de Zeina Daccache - (photo droits réservés Zeina Daccache)
Fatima, la détenue édentée et joyeuse, l'une des héroïnes de Shéhérazade, le prochain documentaire de Zeina Daccache - (photo droits réservés Zeina Daccache)
Certaines de ces femmes ont profondément marqué Zeina Daccache. “Il y a Afaf qui était accusé de meurtre et en attente de son procès. Elle affirmait n’avoir tué personne. J’ai cru en elle et notre avocat l’a accompagnée. Innocentée, elle a aujourd’hui 29 ans et elle est maman” sourit la Libanaise.

Fatima, la femme édentée aux 16 passages en prison depuis qu’elle est ado, peut, elle aussi, dire merci à la dramathérapie. “Illettrée, Fatima est un personnage déchu et pourtant elle a trouvé un travail depuis la pièce. Elle fait le ménage dans son village. Quand les femmes, sorties de prison, vont dans les lycées présenter la pièce, c’est elle qui mène le groupe” raconte Zeina en souriant. “Maintenant elle a même des dents grâce à un spectateur qui lui a offert un passage chez le dentiste !

Mais tout n’a pas toujours été facile pour la dramathérapie au Liban. Convaincre les autorités a été un parcours de longue haleine. “J’ai enchaîné les « non » mais j’y croyais. J’ai parfois attendu six heures assise dans des bureaux ou des couloirs. L’Union européenne m’a beaucoup aidée. Mais ici, dès que le ministre change, il faut réexpliquer le projet...” soupire-t-elle.

A 35 ans, l’énergique dramathérapeute parle des prisons libanaises comme d’un “microcosme du Liban.” Elle qui rêve d’une association arabe de dramathérapie affirme : “Je me sens beaucoup mieux en prison que dehors. Les gens y sont authentiques. Car quand tu perds tout, tu peux repartir de zéro. Cela a vraiment changé ma relation avec la vie, avec la mer... Maintenant je les regarde d’un tout autre point de vue.

Soigner les maux par les mots, en quelques clichés