Au pays du sucre, une Brésilienne dénonce la malbouffe, cause de l'obésité infantile

Enfants brésiliens et leur mère dans l'Etat du Para, dans l'estuaire de l'Amazone, l'un des plus touchés par ce fléau de l'obésité - photo du film Muito Além do Peso
Enfants brésiliens et leur mère dans l'Etat du Para, dans l'estuaire de l'Amazone, l'un des plus touchés par ce fléau de l'obésité - photo du film Muito Além do Peso

C’est un film coup de poing sur l’épidémie fulgurante d’obésité au Brésil que signe la documentariste Estela Renner. Cette ex top-modèle, veut secouer les consciences brésiliennes en dénonçant les méfaits de la malbouffe infantile. Portrait d’une téméraire, prête à croiser le fer avec les géants de l’agro-alimentaire et du fast-food.

dans
Il fallait une femme pour dénoncer ce scandale au quotidien. « L’obésité infantile nous arrive comme un tsunami » estime la réalisatrice brésilienne Estella Renner. C’est un raz-de-marée inattendu, des plages de Rio aux fins fonds de l’Amazonie, que décrit Muito Além do Peso (Bien au delà du poids), un documentaire choc sur l’obésité infantile. Une déferlante qui touche 33,5% des enfants brésiliens, aujourd’hui en situation de surpoids ou d’obésité.

Au siège de l’Institut Alana à São Paulo, une association de protection de l’enfance, la documentariste se souvient du déclic qui l’a conduit à enquêter durant deux années sur cette pandémie : « au départ, je me suis rendue compte que les enfants connaissaient absolument tous les noms de marques de sodas, de biscuits ou de chips. Mais ils étaient incapables de reconnaître une mangue ou une papaye ! ».

Après des études en communication à São Paulo, Estela Renner se lance dans le mannequinat au Japon, sans ambition de carrière « mais pour gagner de l’argent et financer mes études ». Elle s’installe ensuite aux Etats-Unis où elle suit une formation de cinéaste. De retour au pays, elle travaille comme scénariste et réalisatrice pour des séries TV brésiliennes.

C’est son amie d’enfance, Ana Lucia Villela, directrice de l’Institut Alana, qui lui confie la communication vidéo de l’association. Au contact des enfants et des éducateurs, elle réalise son premier documentaire Criança, a alma do négocio, (L’enfant, au cœur du commerce), dénonçant l’impact des publicités sur les plus jeunes.

La réalisatrice Estela Renner - photo Octave Bonnaud
La réalisatrice Estela Renner - photo Octave Bonnaud
Puis elle consacre deux années à filmer la pandémie d’obésité qui frappe le Brésil : « ce qui m’a d’abord choqué, c’est le fait que le surpoids chez les enfants engendre des pathologies aux poumons, au cœur, des excès de cholestérol ou des diabètes. Pour la première fois au Brésil, des enfants sont touchés par des maladies d’adultes ».

Le Brésil : champion du monde du sucre


Premiers producteurs et exportateurs de sucre au monde, les Brésiliens en consomment en moyenne 55 kilos par an et par habitants. C’est 20 kilos de plus que les français. « Oui, les Brésiliens adorent les sucreries » concède la réalisatrice. « Mais de l’œuf ou la poule, qui est apparu en premier ? » lance-t-elle de façon énigmatique. « En ce moment, une marque de lait en poudre, ultra-leader au Brésil, propose une boîte de lait avec l’indication ‘Plus 1’. Devant l’emballage, les mères pensent que ce lait est approprié pour des enfants de plus de 1 an. En réalité, ce lait maternel contient une quantité de sucre incroyable ! » s’insurge-t-elle. Avant de questionner : « alors, est-ce que ce sont les Brésiliens qui aiment le sucre ? Ou est-ce qu’on les habitue au goût sucré depuis tout petit ? ».

Bande annonce (en portugais) de Muito alem do peso

Il y a quinze ans, 10% de la population brésilienne souffrait encore de sous-nutrition. Aujourd’hui, le Brésil compte deux fois plus d’enfants en surpoids que la France. « Nous sommes passés d’une malnutrition liée à une carence en produits basiques (poissons, viandes, riz, haricots noirs) à une consommation excessive de produits industriels. Or ces aliments sont ultra goûteux, c’est à dire qu’il sont systématiquement basés sur le même mélange : sucre, sel et graisse. Les enfants se sont habitués à ces saveurs saturées qui flattent tout de suite leur palais » se désole Estela, qui a filmé les conséquences de la malbouffe infantile dans cinq Etats brésiliens.    

L’Amazonie touchée par l’obésité

Elle rapporte d’Amazonie, des images surréalistes, montrant l’arrivée de «supermarchés-fluviaux», voguant sur les eaux à la rencontre des communautés isolées. Des bateaux qui n’arborent qu’un seul pavillon, celui des publicités pour tout ce que nos rayons comptent de junk-food. La scène d’ouverture du film, qui dévoile la détresse d’une famille amazonienne, confrontée à l’obésité de Yan, un enfant de 4 ans en proie à des problèmes respiratoires et cardiaques, jette une lumière crue sur l’irruption de la malbouffe infantile dans les zones les plus reculées. « Cet enfant était totalement dépendant du cocktail sucre-sel-graisse » se souvient la documentariste, qui a pu filmer le jeune garçon se roulant littéralement par terre pour obtenir un verre de soda de ses parents.

Le lait en poudre, trop sucré, vendu par les multinationales de l'agro-alimentaire, l'une des sources du fléau de l'obésité, au Brésil et ailleurs
Le lait en poudre, trop sucré, vendu par les multinationales de l'agro-alimentaire, l'une des sources du fléau de l'obésité, au Brésil et ailleurs
Si Estela Renner, rappelle que les « causes de l’épidémie sont multifactorielles », sa voix se fait plus véhémente lorsqu’elle aborde l’influence du marketing sur les enfants : « aujourd’hui, un enfant brésilien passe en moyenne 3 heures par jour à l’école et un peu plus de 5 heures quotidiennes devant la télévision, ce qui est un record mondial ! Or l’industrie dépense des millions en marketing et en publicité pour séduire ses jeunes consommateurs ».

Dès lors, l’industrie alimentaire aurait beau jeu d’en appeler à la responsabilité parentale pour s’épargner une législation plus contraignante. « Au Brésil, il n’y a  pas d’avertissements sanitaires pendant les publicités comme vous en avez en France. Or aucune marque n’a intérêt à afficher sur une boîte de céréales qu’elle contient 40% de sucres. Où à cesser d’offrir des jouets dans les paquets si elle n’y est pas obligée. Pour moi, c’est à l’Etat de prendre les choses en mains, pour encadrer la communication et mieux informer les parents sur les valeurs nutritionnelles » estime cette mère de deux enfants.

A São Paulo, un bras de fer contre les fast-food


Diffusé dans une dizaine de salles au Brésil et accessible gratuitement sur le web, le documentaire a rencontré un écho d’autant plus fort au Brésil que l’Institut Alana, allié à d’autres associations, sont engagés dans un bras de fer musclé contre les enseignes de fast-food à São Paulo.

Objectif : prohiber les jouets et les figurines offertes dans les menus enfants proposés dans les fast-foods. La décision de Geraldo Alckmin, le gouverneur de São Paulo, est attendue d’un jour à l’autre. D’un ton déterminé, Estela nous prévient que « si cette mesure est appliquée à São Paulo, ce sera une décision historique, qui pourrait ensuite être étendue partout au Brésil ».