Au Québec, des femmes autochtones brisées par des agressions sexuelles et par l'absence de justice

Les victimes d'agressions sexuelles alors qu’une porte-parole exprimait en leur nom toute la déception qui les habite.
Les victimes d'agressions sexuelles alors qu’une porte-parole exprimait en leur nom toute la déception qui les habite.
Radio Canada, capture d'écran

Le reportage de l’émission ENQUÊTE de Radio-Canada avait fait grand bruit il y a un an, en octobre 2015, il présentait les témoignages bouleversants de plusieurs femmes autochtones de la ville de Val-d’Or, dans le nord du Québec, alléguant avoir subi des agressions sexuelles et autres violences de la part de policiers de la Sûreté du Québec, la police provinciale. Aujourd'hui, les autorités referment le dossier, brutalement.

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Après les accusations d'agressions sexuelles contre des policiers, le gouvernement du Québec avait ordonné la mise en place d’une enquête pour faire la lumière sur ces allégations. C’est le Service de Police de la Ville de Montréal, le SPVM, qui a mené cette investigation. Les enquêteurs ont ouvert 37 dossiers et conclu qu’aucune accusation ne pouvait être déposée contre les six policiers impliqués.

Les responsables du service québécois des poursuites criminelles ont expliqué vendredi 18 novembre 2016 que les preuves sont insuffisantes pour déposer des accusations criminelles envers  les agents. Tout en précisant que cette absence d’accusation ne voulait pas dire pour autant que ces agressions ne s’étaient pas produites.

Ces 6 patrouilleurs avaient été suspendus AVEC salaires le temps de cette enquête, certains sont en congé maladie. Ils devraient donc réintégrer leurs postes au cours des prochains mois.

Nous nous sentons trahies, humiliées, et notre cœur est brisé en mille morceaux
Jacqueline Michel, porte parole des femmes autochtones

Vous pouvez facilement imaginer les réactions de colère et de déception au sein des communautés autochtones d’un bout à l’autre du pays, mais surtout à Val-d’Or. « Nous nous sentons trahies, humiliées, et notre cœur est brisé en mille morceaux » a déclaré Jacqueline Michel, une Algonquine qui prenait la parole au nom des femmes autochtones au cours d’une conférence de presse très émotive à laquelle prenaient part plusieurs des présumées victimes. 
 

Colère, déception, peur

« Nous avons peur du retour des policiers suspendus, peur des représailles, peur pour notre sécurité. Imaginez, on est ensemble et on a peur. Alors qu’est-ce-que ce sera quand on sera seules ? » a-t-elle demandé. « C’est une honte » a renchéri Édith Cloutier, la directrice du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. Ces femmes réclament la mise en place d’une commission d’enquête indépendante, ce que refuse pour l’instant le gouvernement du Québec. Et avec ce refus, « le gouvernement devient en quelque sorte complice des gestes commis envers les femmes autochtones » estime Édith Cloutier.

« Le gouvernement Couillard refuse de faire face à ses responsabilités, la majorité des services policiers étant sous son autorité », a déclaré Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des premières nations du Québec et du Labrador. Il craint que le gouvernement du Québec n’attende les résultats de la Commission nationale d’enquête mise en place par le gouvernement de Justin Trudeau pour faire la lumière sur les meurtres et les disparitions inexpliqués de milliers de femmes autochtones au Canada. « Nos femmes ne doivent pas être réduites au silence, intimidées ou découragées par les résultats à date des démarches qu’elles ont eu le courage d’entreprendre. C’est le début, et non la fin, d’une marche pour obtenir justice, et nous l’obtiendrons » a précisé Ghislain Picard, qui réclame une enquête indépendante sur ces allégations.

Un avis partagé par la présidente de l’Association des Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel, qui juge nécessaire et urgente cette enquête pour améliorer les relations de confiance  entre les autochtones et les policiers. « Je crois ces femmes. On vous croit. C’est ce qu’on crie depuis le début. Peu importe la réponse que l’on va avoir, ces femmes-là ont ouvert une problématique majeure qui concerne les femmes autochtones en général et elles ont quand même engendré un début de changement » a déclaré Viviane Michel en entrevue au Réseau de l’Information de Radio-Canada.

Sur les réseaux sociaux aussi, les réactions ont été virulentes. Ainsi de la colère du cinéaste québécois Claude Fournier.
Ou de celle de l'universitaire Sarah Hunt, maître assistante en études indigènes et géographie des Premières nations : "Mon coeur bat avec celui de ces femmes de Val d'Or qui ont pris le terrible risque de parler sur la violence policière, et qui maintenant apprennent qu'aucune charge n'est retenue. Moi, je vous crois."
 

"Crime sans châtiment", titre à la Une le quotidien québécois francophone Le Devoir, et qui constate heureusement que "si ces femmes autochtones de Val-d’Or sont brisées, elles sont  toujours solidaires".
 
 

« Racisme systémique » ?

Le gouvernement avait nommé une observatrice pour veiller au bon déroulement de l’enquête menée par le service de police de la ville de Montréal contre les six policiers de la Sûreté du Québec. Dans son rapport, Fannie Lafontaine estime que cette enquête s’est faite d’une façon impartiale mais qu’elle reste insuffisante pour remédier à la situation. Et elle parle d’un « racisme systémique » des forces de l’ordre envers les autochtones.  

Une analyse partagée par l’avocate-criminaliste Véronique Robert, qui suit cette histoire de très près. Elle estime que les policiers font fréquemment preuve de « discrimination systémique » envers les autochtones. Et elle ne cache pas sa surprise qu’aucune accusation ne soit portée envers les six policiers impliqués. « Mais quand la police enquête sur la police, en général ça ne donne pas grand-chose » a-t-elle déclaré à ma collègue Isabelle Richer, s’inquiétant par le fait même de la confiance du public, plus spécifiquement des autochtones, envers la justice.
 
L'une des victimes d'agression sexuelle, effondrée après la décision de suspendre l'enquête, lors de la conférence de presse le 18 novembre 2016
L'une des victimes d'agression sexuelle, effondrée après la décision de suspendre l'enquête, lors de la conférence de presse le 18 novembre 2016
Radio Canada, capture d'écran
 

Malaise au sein du gouvernement québécois

Dans les rangs du gouvernement québécois, le malaise était évident au cours des derniers jours. Les ministres concernés refusent de parler de « racisme systémique » au sein de la Sûreté du Québec. Ils refusent pour l’instant de mettre en place une enquête indépendante et se tournent vers la Commission nationale d’enquête sur les meurtres et les disparitions des femmes autochtones mise en place par le gouvernement canadien pour aborder cette problématique de violence et d’agressions subies par les femmes autochtones du Québec.

Radio-Canada de son côté a décidé de rediffuser jeudi soir à l’émission ENQUÊTE le reportage de la journaliste Josée Dupuis, documentaire qui a au demeurant remporté cet été le prix Michener, la plus prestigieuse récompense du journalisme canadien.

Le diffuseur public fait face actuellement à une poursuite de 2 millions de dollars déposée pour diffamation par  52 policiers.

Quant aux présumées victimes, elles envisagent de prendre d’autres recours juridiques pour poursuivre les policiers impliqués. Ces femmes sont brisées, mais elles se tiennent droites et debout. Une manifestation de soutien à leur endroit s’est tenue ce vendredi après-midi dans les rues de Val-d’Or. Très clairement, cette histoire est loin d’être terminée…