Terriennes

Au Rajasthan, les femmes Dalits prennent leur avenir en main

L’Inde est le berceau du yoga. Cours de respiration, dans l’un des centres Sambhali à Jodhpur.
L’Inde est le berceau du yoga. Cours de respiration, dans l’un des centres Sambhali à Jodhpur.
©Elise Saint-Jullian

Depuis 2006 en Inde, Sambhali vient en aide des jeunes filles et femmes appartenant à la sous-caste des « Dalits ». Anglais, Maths, Yoga, Self-Défense, Couture… autant d’enseignements dispensés par cette association afin de d’assurer leur autonomie et leur donner confiance en elles. Reportage à Jodhpur, dans un des sept centres que compte aujourd’hui l’association.

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Jodhpur s’éveille. Les rickshaws - petites voitures cabossées qui servent de taxis - avancent à vive allure et klaxonnent pour tenter de se frayer un passage parmi les autocars, les passants et les vaches. Dans ce brouhaha énergisant, des enfants en uniforme bleu se pressent vers les portes de leur école. Un établissement privé comme il en existe tant d’autres au Rajasthan et qui accueille des élèves dont les parents déboursent en moyenne 7 000 roupies par an (93 euros) pour payer leurs études (source - Office National Indien de la Statistique, 2014). Une petite fortune lorsque l’on sait qu’en Inde 30% de la population vit en-dessous du seuil d’extrême pauvreté, soit avec moins de 1,25 dollar par jour.

Discrètement, Nisha dans son sari rose pâle et ses sandales noires grisées par la poussière, passe devant eux, esquissant un léger sourire, puis s’arrête plus loin devant une auberge de jeunesse. Caché derrière des branchages, un panneau en forme d’éléphant indique qu’ici se trouve l’un des six centres d’éducation de l’association Sambhali Trust. C’est donc là, que se rend chaque matin cette jeune fille de 15 ans pour profiter elle aussi des joies de l’école et de ses apprentissages.

L’éducation, un droit à conquérir au Rajasthan


« Quand j’avais 10 ans, mon père m’a dit que je n’irai plus à l’école, que je devais travailler. Grâce à Sambhali, je peux de nouveau y retourner pour apprendre plein de choses et être avec mes amies », s’enthousiasme Nisha avant de rentrer dans sa salle de classe. Aujourd’hui, c’est yoga. Assises en tailleur, ses camarades toutes âgées entre 14 et 25 ans, reproduisent les exercices de respiration de la professeure sous le regard bienveillant de Mme Tanwar, l’administratrice du centre. « A cause d’un niveau de vie extrêmement pauvre, ces jeunes filles doivent très tôt aider leur famille en faisant des petits boulots ou mendier dans la rue pour gagner de l’argent, déplore-t-elle. Et pour qu’elles nous consacrent leur matinée, il faut convaincre leur responsable légal bien souvent leur père, frère ou mari - même si depuis février 2016 les femmes peuvent désormais être chefs de famille -, que l’éducation est un droit fondamental. »
 

Nisha (à droite) et une camarade de classe dans la position du lotus. L’Inde est le berceau du yoga, discipline basée sur la méditation et les exercices corporels.
Nisha (à droite) et une camarade de classe dans la position du lotus. L’Inde est le berceau du yoga, discipline basée sur la méditation et les exercices corporels.
©Elise Saint-Jullian


Donner gratuitement aux femmes et aux filles défavorisées du Rajasthan des compétences au niveau éducatif, professionnel et social afin de les aider à prendre confiance en elles et à devenir financièrement indépendantes, telle est la mission de l’association fondée en 2006 par un homme, Govind Singh Rathore. « C’est grâce à une Dalit que Sambhali existe, raconte-t-il. Je me rappelle encore de cette femme discrète qui travaillait chez moi comme domestique. Elle se plaignait souvent de ses ressources limitées et s’inquiétait aussi pour l’avenir de sa fille prédestinée à devenir analphabète. » En Inde, selon l’UNESCO, 49% des femmes ne savent en effet ni lire, écrire et compter contre 25% des hommes.

Femmes et Education en Inde :

* Près de 2,3 millions d’enfants d’âge primaire ne sont pas scolarisés dont 62% de filles.
*    37% des adultes sont analphabètes dont 49% de femmes contre 25% d’hommes.
*    Seules 6,5 % des Indiennes d'âge actif ont un diplôme supérieur au collège.
* Le taux d'activité professionnelle des femmes indiennes : 29%, reste relativement faible.

« Alors un jour je lui ai proposé qu’elle l’emmène chez moi pour que je lui donne des cours particuliers », poursuit-il. Si ravie de ses cours particuliers et de la découverte des chiffres et lettres, la rumeur s’est vite répandue dans tout le voisinage. Quelques jours plus tard, 16 autres filles vinrent frapper à la porte de Govind. « Je ne pouvais pas leur refuser alors je leur ai dit d’attendre une semaine pour que je puisse aménager une salle de classe et acheter du matériel scolaire. »

En tant que professeure, mon but est avant tout de leur redonner estime et confiance en elles
Jessica, professeure d'anglais

Dans sa démarche, plusieurs personnes lui viennent en aide. De là est née l’idée de recruter des volontaires. Aujourd’hui, l’association qui prend soin de 800 filles et femmes de la région fonctionne grâce à des bénévoles internationaux qui se relaient toute l’année. Parmi eux, Jessica, une Allemande de 19 ans et professeure d’anglais à Sambhali depuis six mois. « Après le bac et avant de rentrer à l’université, je voulais faire partie d’un projet utile. J’ai de la chance de pouvoir faire des études. Il était donc évident pour moi d’aider ces jeunes filles en leur donnant des clés pour construire elles aussi leur avenir. »
 

A la fin de son volontariat, l'allemande Jessica voudrait continuer son travail de prévention et pourquoi pas étudier la psychiatrie. Chaque année, l’association accueille 20 volontaires. La plupart viennent d’Allemagne, Angleterre, Suisse, Australie et des Etats-Unis.
A la fin de son volontariat, l'allemande Jessica voudrait continuer son travail de prévention et pourquoi pas étudier la psychiatrie. Chaque année, l’association accueille 20 volontaires. La plupart viennent d’Allemagne, Angleterre, Suisse, Australie et des Etats-Unis.
©Louise Pluyaud


Sa mission ne s’arrête pas là. En plus d’enseigner l’anglais, Jessica est aussi membre du projet "No Bad Touch" (pas de mauvais attouchement) qui vise à prévenir les attouchements sexuels sur mineurs. « Nous allons dans les différents centres et apprenons aux enfants que certaines parties de leur corps ne doivent pas être touchées par des adultes. » A Sambhali, beaucoup de filles ont été abusées sexuellement. « Nous avons le soutien de psychiatres locaux et d’avocats, mais parler de cela avec elles, ce n’est pas simple. En tant que professeure, mon but est avant tout de leur redonner estime et confiance en elles. »

Un changement que Jessica a pu constater. Les jeunes filles qui repartent du centre, sont souvent plus souriantes, moins timides et plus assurée. A l’instar de Nisha, si enthousiasmée par les cours de couture, et dont elle aimerait faire son métier plus tard.

La couture, tradition ou voie d’émancipation ?


Dans cette région du Nord de l’Inde, la couture est en effet l’une des spécialités des femmes, un savoir-faire transmis de générations en générations. Govind Singh Rathore le sait et c’est pourquoi il a aussi mis en place des ateliers de confection pour des femmes qui, s’estimant trop âgées pour retourner sur les bancs de l’école, voudraient perfectionner leur art tout en étant rémunérées.

Qui sont les Dalits ?

Depuis que le mot « Intouchable », considéré comme trop infamant, est banni du vocabulaire officiel, les Indiens désignent par Dalits ou Harijans les membres d’un groupe exclu du système des castes qui règne encore dans le « sous-continent ». Dep uis l'indépendance de l'Inde (1947), considérer un citoyen indien comme « intouchable » est interdit par la Constitution1. Mais ils représentaient toujours environ 170 millions de personnes en 1996 (17% de la population). L'appartenance à une caste est héréditaire, ce qui limite les possibilités d'ascension sociale. (source Wikipedia)

Situé à quelques minutes en rickshaw du centre d’éducation, l’un de ces ateliers accueille cet après-midi trois couturières. Parmi elles, Namelah, appliquée à coudre de petites perles dorées sur une étoile en tissu. C’est par le bouche-à-oreille que cette femme de 40 ans a découvert l’association qui aujourd’hui lui permet d’être autonome. « J’apprécie de pouvoir gagner mon propre salaire. Quand tu as de l’argent dans les mains, tu te sens plus forte. Surtout quand c’est toi qui l’a gagné. Tu n’as plus à demander à ton mari. », confie-t-elle timidement. Mais dépense-t-elle le fruit de ses cinq à six heures de travail quotidien, comme elle l’entend ? A cette question, Namelah reste évasive. « Nous ne sommes pas sûrs qu’elles puissent utiliser leur argent comme bon leur semble, mais nous faisons tout pour », assure Niyatlahda, responsable de l’atelier.

Saraswati sourit. Assise aux côtés de Namelah, cette couturière longtemps confinée à l’intérieur de son foyer apprécie elle aussi chaque moment passé dans ce lieu qu’elle considère comme une échappatoire.
 

Namelah (à gauche) et Saraswati (à droite), devenues couturières professionnelles à Sambhali
Namelah (à gauche) et Saraswati (à droite), devenues couturières professionnelles à Sambhali
©Elise Saint-Jullian


« Mes enfants ne sont plus à la maison et je voulais me trouver une activité, un moyen de me rendre plus utile », explique cette mère de famille qui, au fil du temps, a également pu tisser de solides amitiés. « L’atelier est un endroit calme où elles peuvent se ressourcer et profiter ensemble », souligne Niyatlahda, devenue aussi leur confidente.

L’après-midi touche à sa fin. Namelah et Saraswati apportent les dernières retouches à leurs ouvrages. Des pièces uniques qui viendront prendre place sur les étagères de la boutique Sambhali, située dans le centre-ville de Jodhpur. Peluches d’éléphants ou de dromadaires aux déclinaisons colorées infinies, poupées de chiffon métamorphosées par de petits saris en somptueuses maharanis, housses de coussin en soie brodées de fleurs...
 

Dans la boutique, on trouve aussi des peluches de chevaux ou de vaches aux déclinaisons multicolores.
Dans la boutique, on trouve aussi des peluches de chevaux ou de vaches aux déclinaisons multicolores.
©Elise Saint-Jullian

Mon rêve est que que ma fille devienne inspecteur de police
Sanju, responsable du magasin de l’association

Depuis quatre ans, c’est Sanju, la responsable du magasin, qui accueille avec son grand sourire les Indiens curieux et les touristes de passages, comme Brigitte. Retraitée française, féministe, elle est contente de contribuer financièrement à une cause qui lui tient à coeur, en achetant quelques souvenirs. Des petits gestes qui permettent de rapporter à la boutique entre 25 et 30 000 euros chaque année.

Sanju, ancienne élève de Sambhali, énumère avec enthousiasme aux clients les nombreux projets de l’association. Elle même a pu bénéficier des cours d’anglais, de maths et de self-défense, indispensables pour agir en cas de violences domestiques. Tout un programme visant l’épanouissement des jeunes femmes, accompagnées jusqu’au bout dans leur parcours. Grâce aux dons récoltés par Sambhali via des parrains à l’étranger, les deux enfants de Sanju fréquentent des écoles privées, beaucoup plus réputées en Inde que les écoles publiques.
 

Sanju, ancienne élève et responsable de la boutique Sambhali
Sanju, ancienne élève et responsable de la boutique Sambhali
©Louise Pluyaud


« Quand j’étais adolescente j’aimais beaucoup étudier mais mon père m’a mariée à 18 ans. Je n’avais alors plus le temps pour les cours. Mon rêve est que mes enfants puissent faire des études, aussi longtemps qu’ils le souhaitent, et que ma fille devienne inspecteur de police », raconte la jeune femme de 33 ans. Passée d’élève à employée de l’association, Sanju est heureuse d’avoir pu acquérir son indépendance petit à petit.

D’autres comme elles, continuent à se battre pour leurs droits et viennent en aide aux femmes. L’une des anciennes élèves a même lancé sa propre association, une grande fierté pour Govind Rathore.

Mais cette avancée des Dalits sur le chemin de l’école n’est pas encouragée par tous les Indiens. « Selon certains, si les Dalits s’assoient sur une chaise, qui va faire le sale boulot ? Et si nous éduquons les femmes - dans une société qui demeure très patriarcale - , qui devra s’occuper des enfants et de la maison ? Les hommes peut-être ?, énumère ironiquement Govind Singh Rathore. Je me bats chaque jour contre ces idées reçues et réactionnaires ! ». Quant au gouvernement, son soutien demeure encore hésitant. Une fébrilité qui s’oppose de plus en plus à une volonté ferme de changer les mentalités.

Govind Singh Rathore, le fondateur de Sambhali entouré par des femmes et filles bénéficiaires de l'association
Govind Singh Rathore, le fondateur de Sambhali entouré par des femmes et filles bénéficiaires de l'association
(c) Sambhali

L’association Sambhali  en quelques chiffres :

-    20 projets
-    800 filles, femmes et enfants dans 6 centres Sambhali
-    125 enfants parrainés
-    17 employées
-    17 professeurs
-    20 volontaires
 

Nisha (au centre) et ses amies Afsana (gauche) et Sanju (droite), toutes trois pilliers de l'association Sambhali
Nisha (au centre) et ses amies Afsana (gauche) et Sanju (droite), toutes trois pilliers de l'association Sambhali
(c) Louise Pluyaud